Tunisie Les le­çons du scru­tin

Les pre­mières élec­tions mu­ni­ci­pales libres ont été bou­dées par les ci­toyens. Si les grands par­tis su­bissent une forme de désaf­fec­tion, les listes in­dé­pen­dantes réa­lisent une per­cée in­édite.

Jeune Afrique - - Sommaire - FRI­DA DAHMANI, à Tu­nis

«Ce n’est pas comme pour la Cons­ti­tuante de 2011. Le coeur n’y est plus », se dé­sole Souad, re­trai­tée de l’en­sei­gne­ment. Elle se sou­vient en­core avec émo­tion des longues files de ci­toyens en­thou­siastes de par­ti­ci­per au pre­mier scru­tin post­ré­vo­lu­tion. Sept ans se sont écou­lés de­puis: une éter­ni­té. Di­manche der­nier, 64,4 % des élec­teurs ont bou­dé les urnes. Les son­dages ne s’étaient pas trom­pés. Le chiffre reste mal­gré tout im­pres­sion­nant. Le phé­no­mène est par­ti­cu­liè­re­ment mar­qué en mi­lieu ur­bain. Avec 26 % de par­ti­ci­pa­tion, la cir­cons­crip­tion de Tu­nis-i af­fiche l’un des plus mau­vais scores du pays, contre 46 % de vo­tants à Mo­nas­tir.

Re­por­tées à quatre re­prises de­puis 2015, les mu­ni­ci­pales semblent avoir per­du de leur sens et de leur per­ti­nence. Dans les faits, elles signent le pre­mier acte met­tant en oeuvre la dé­cen­tra­li­sa­tion ins­crite dans la Cons­ti­tu­tion. L’élec­tion se vou­lait aus­si une nou­velle étape dans la construc­tion d’une dé­mo­cra­tie lo­cale. Ra­té. Le prin­cipe même du vote est re­mis en ques­tion par cer­tains, les plus jeunes sou­vent. « Vo­ter ? Pour qui? Pour quoi? La po­li­tique m’in­dif­fère. Elle n’a ré­so­lu ni le chô­mage ni les pro­blèmes de pou­voir d’achat et a com­pli­qué la vie des Tu­ni­siens », ré­sume Ya­cine, 28 ans, chauf­feur de taxi di­plô­mé en bio­lo­gie, qui sou­ligne les dé­faillances des col­lec­ti­vi­tés lo­cales. Le contexte éco­no­mique n’a pas ai­dé. L’in­fla­tion a grim­pé à 7,7 % en avril. La grogne so­ciale s’est ins­tal­lée dans le quo­ti­dien.

La si­tua­tion est ju­gée pré­oc­cu­pante par le po­li­to­logue Lar­bi Choui­kha: « Que les jeunes et les ré­gions, deux pi­liers de la ré­vo­lu­tion, aient le moins vo­té doit nous in­ter­pel­ler. Il faut aus­si no­ter la ré­gres­sion de la pra­tique élec­to­rale – qui est en des­sous des stan­dards in­ter­na­tio­naux –, la fai­blesse de la cam­pagne de sen­si­bi­li­sa­tion et l’im­pré­pa­ra­tion de l’ins­tance su­pé­rieure in­dé­pen­dante pour les élec­tions. » Voi­là l’isie sur le banc des ac­cu­sés. « Son in­ca­pa­ci­té en ma­tière d’or­ga­ni­sa­tion, de ges­tion et de lo­gis­tique du scru­tin a mis en pé­ril les ré­sul­tats et le pro­ces­sus dé­mo­cra­tique », lit-on­sur les ré­seaux so­ciaux. La coa­li­tion au­pou­voir concentre le reste des cri­tiques.

Mor­tel consen­sus

Si les deux par­tis res­tent puis­sants, avec 29,68 % pour le par­ti de Ra­ched Ghan­nou­chi et 22,17 % pour ce­lui du pré­sident Bé­ji Caïd Es­seb­si, leur élec­to­rat a fon­du comme neige au so­leil. En 2011, la for­ma­tion is­la­miste en­re­gis­trait 1,5 mil­lion de vo­tants. Ils n’étaient plus que 500000, di­manche der­nier. Trois fois moins. Le par­ti sauve la face en se pla­çant loin de­vant Nidaa Tounes, pour­tant ap­puyé par le chef de l’état et son Pre­mier mi­nistre, Yous­sef Cha­hed. À un an de la pré­si­den­tielle, les is­la­mistes s’af­firment com­me­la­pre­mière for­ma­tion po­li­tique du pays en ar­ri­vant en tête dans les grandes villes comme Tu­nis, Sfax, Bi­zerte, Ga­bès, Mé­de­nine, Gaf­sa ou Kai­rouan. Pour au­tant, pas de triom­pha­lisme du cô­té d’en­nahd­ha. Les stra­tèges du par­ti jugent pru­dent de faire pro­fil bas et d’avan­cer mas­qués jus­qu’à la pré­si­den­tielle de l’an pro­chain. En outre, faute de ma­jo­ri­té ab­so­lue, les listes is­la­mistes doivent, com­meà l’as­sem­blée des re­pré­sen­tants du peuple (ARP), se trou­ver des al­liés pour di­ri­ger les exé­cu­tifs lo­caux. « Le consen­sus est vain­queur des mu­ni­ci­pales », se fé­li­cite Ra­ched Ghan­nou­chi.

L’in­quié­tude est plus vive du cô­té de Nidaa Tounes. Le jour même du scru­tin, le di­rec­teur exé­cu­tif du par­ti, Ha­fedh Caïd Es­seb­si, s’est au­to­ri­sé une trans­gres­sion: battre le rap­pel des troupes dans un mes­sage vi­déo re­layé sur les ré­seaux so­ciaux. Vio­la­tion de la règle du si­lence élec­to­ral. Un­signe de fé­bri­li­té, ana­lysent les ob­ser­va­teurs de la vie po­li­tique tu­ni­sienne. Le soir même, les ré­sul­tats sont cruels: Nidaa Tounes re­cule dans nom­bre­deses bas­tions. Àmah­dia, sa liste ar­rive troi­sième. Maigre conso­la­tion: le par­ti se main­tient dans son fief du Sa­hel, ré­gion an­crée dans le mou­ve­ment des­tou­rien. La contre-per­for­mance au­gure d’une pé­riode trouble pour le mou­ve­ment, dé­jà fra­gi­li­sé par les ri­va­li­tés et les dis­sen­sions in­ternes. « Combien de temps du­re­ra en­core Nidaa Tounes ? » s’in­ter­roge un dé­pu­té qui rap­pelle que le par­ti a tra­hi sa pro­messe ori­gi­nelle – faire bar­rage aux is­la­mistes – en s’al­liant avec En­nahd­ha pour for­mer un gou­ver­ne­ment au len­de­main des élec­tions de 2014. « Pour res­ter en place, les par­tis font des cal­culs et sont prêts à se re­nier », ac­cuse He­la, une phar­ma­cienne en­core échau­dée par l’ex­pé­rience des lé­gis­la­tives. « Enal­lant vo­ter, j’au­rais sou­te­nu un­sys­tème opaque que je désap­prouve », abonde Moul­di Smid­ji, mi­li­tant du mou­ve­ment contes­ta­taire Ma­nichm­sa­mah(« nous ne­par­don­nons pas »). Lui s’est abs­te­nu. D’autres ont fait un choix dif­fé­rent: ce­lui de sou­te­nir des listes me­nées par des per­son­na­li­tés in­dé­pen­dantes is­sues de la so­cié­té ci­vile.

Le di­lemme des in­dé­pen­dants

C’est la plus grande sur­prise de scru­tin: le plé­bis­cite en fa­veur des in­dé­pen­dants, qui ras­semblent 32,9 % des voix au ni­veau na­tio­nal. À L’aria­na, une ban­lieue de Tu­nis, l’an­cien doyen de la fa­cul­té de droit et dé­pu­té de la Cons­ti­tuante Fadhel Mous­sa vire en tête. Idem à La Mar­sa, où le doc­teur Slim Me­her­zi coiffe les par­tis tra­di­tion­nels. Dans un cas comme dans l’autre, la per­son­na­li­té de la tête de liste a joué un rôle pré­pon­dé­rant: les deux hommes sont ré­pu­tés pour leur pro­bi­té. « Leur an­crage et leur im­pli­ca­tion sur ces ter­ri­toires par­ti­cipent à leur no­ta­bi­li­té », pré­cise Lar­bi Choui­kha. Le même met en garde: « Qu’est-ce qu’on en­tend par “in­dé­pen­dant”? » Le terme, un peu fourre-tout par dé­fi­ni­tion, ras­semble ici et là des élus qui ne par­tagent pas for­cé­ment les mêmes orien­ta­tions idéo­lo­giques

ou ob­jec­tifs stra­té­giques. Pen­dant la cam­pagne, cer­tains se voyaient dé­jà ac­cu­sés de proxi­mi­tés par­ti­sanes. Les élec­tions des maires de chaque com­mune, qui au­ront lieu vrai­sem­bla­ble­ment en juin, fe­ront tomber les masques. Les élus les plus no­vices vont de­voir ap­prendre en quelques se­maines les ru­di­ments de la né­go­cia­tion. Avec le risque de se faire re­pro­cher de perdre leur âme si elles vont trop loin. Ou de perdre leurs mai­ries si En­nahd­ha et Nidaa Tounes par­viennent à du­pli­quer dans les com­munes leur al­liance na­tio­nale.

Pour l’heure, les in­dé­pen­dants se tiennent à équi­dis­tance des deux par­tis de gou­ver­ne­ment. Et font en­core fi­gure de fai­seurs de roi – cour­ti­sés de toutes parts pour com­po­ser des ma­jo­ri­tés stables, tout comme les for­ma­tions plus mo­destes qui brillent lo­ca­le­ment. Le Cou­rant dé­mo­crate, fon­dé par Mo­ha­med Ab­bou, au­réo­lé d’une ré­pu­ta­tion d’in­tran­si­geance et at­ta­ché aux prin­cipes de bonne gou­ver­nance, rafle un nombre im­por­tant de sièges dans le Sud. Plus éton­nant mais tout aus­si ré­vé­la­teur, la liste du Par­ti des­tou­rien libre (PDL) me­née par Abir Mous­si, une an­cienne du Ras­sem­ble­ment consti­tu­tion­nel dé­mo­cra­tique (RCD), l’em­porte à Si­lia­na, ré­gion qui s’est sou­le­vée contre Ben Ali en 2011 mais qui a aus­si su­bi la vio­lente ré­pres­sion or­don­née par le mi­nistre de l’in­té­rieur en 2013. Leurs choix se­ront ob­ser­vés de près.

Code élec­to­ral

La ville de Tu­nis fait of­fice d’échan­tillon test. La liste de Souad Ab­der­ra­him, sou­te­nue par En­nahd­ha, rem­porte 21 sièges sur 60. La can­di­date a d’ores et dé­jà ten­du la main à son ri­val de Nidaa Tounes, Ka­mel Idir. Fin de non-re­ce­voir pour ce der­nier. Mais les trac­ta­tions pour­raient vite dé­pas­ser le cadre lo­cal. Àun an de la pré­si­den­tielle et des lé­gis­la­tives, les états-ma­jors des deux par­tis veulent gar­der le contrôle de ces ques­tions. « C’est for­cé­ment une pé­riode de ten­sions qui s’ouvre », pré­dit à L’AFP Se­lim Khar­rat, po­li­to­logue et pré­sident de L’ONG Al-baw­sa­la. « Ce­la va don­ner le coup de dé­part à la scis­sion entre Nidaa Tounes et En­nahd­ha à l’ap­proche des scru­tins de 2019. »

D’ici là, c’est l’en­semble de la ges­tion mu­ni­ci­pale qui pour­rait s’en trou­ver af­fec­tée. Faire cause com­mu­neest certes la so­lu­tion la plus rai­son­nable pour trai­ter les af­faires cou­rantes, mais elle est fra­gile à long terme. L’as­sem­blée des re­pré­sen­tants du­peuple en­fait la dé­mons­tra­tion écla­tante. Faute de ma­jo­ri­té tran­chée,

Le lea­der d’en­nahd­ha Ra­ched Ghan­nou­chi (au centre) fait cam­pagne à L’aria­na, une ban­lieue de Tu­nis… et passe de­vant les af­fiches de cam­pagne de Nidaa Tounes.

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