Voyage Le Mu­pho de Saint-louis

Ni­ché dans l’île de la ci­té sé­né­ga­laise, le jeune mu­sée de la pho­to­gra­phie rap­pelle l’émer­gence, ici, des pion­niers de cet art. Sans igno­rer la vi­va­ci­té de la créa­tion contem­po­raine.

Jeune Afrique - - Sommaire - KA­TIA TOURÉ, en­voyée spé­ciale à Saint-louis

Le Mu­pho est un trait d’union entre dif­fé­rents es­paces-temps. En té­moigne dé­jà la bâ­tisse qui l’abrite : de style co­lo­nial, elle pa­raît sor­tie d’une tout autre di­men­sion. Elle est peinte en noir et blanc, à l’image du lo­go de l’ins­ti­tu­tion, ima­gi­né par le stu­dio gra­phique Gol­den Brown de Da­kar, mais les tons pas­tel qui do­minent dans le quar­tier sud de l’île créent un ha­lo pro­tec­teur au­tour d’elle. Après tout, elle ap­par­tient à la cen­taine de mai­sons co­lo­niales qui font de Saint-louis un joyau du pas­sé – un XIXE siècle où l’ar­chi­tec­ture fai­sait de l’élé­gance un gage du temps qui ne passe pas vrai­ment.

Res­tau­rées ou dé­la­brées, ces mai­sons sont les garde-fous d’une ville où seul le sable semble pres­sé. Sour­noi­se­ment, il re­couvre les rues, creuse les murs en bé­ton comme les fa­çades en bois, s’at­ta­chant à mettre à mal le cli­ché d’une lé­thar­gie am­biante. Il semble que le Mu­pho, inau­gu­ré au cours du Fo­rum de Saint-louis le 25 no­vembre 2017, soit ani­mé par la même mis­sion.

« Ici, la pho­to­gra­phie fait par­tie du mode de vie des gens, et je ne parle pas for­cé­ment de celle en stu­dio », in­dique Sa­li­ma­ta Diop,

di­rec­trice de l’éta­blis­se­ment de­puis son ou­ver­ture. Pas­sé l’en­trée, un hall lu­mi­neux, les pre­mières images sont des tré­sors de la col­lec­tion per­son­nelle d’amadou Diaw, ini­tia­teur du mu­sée, né à Da­kar au sein d’une fa­mille saint-loui­sienne.

Ma­ma Cas­set

Il y a là des por­traits en noir et blanc des an­nées 1930 et 1950 de femmes sé­né­ga­laises, élé­gantes et sou­riantes, qui ont beau­coup à dire. C’est le dé­but de l’ex­po­si­tion inau­gu­rale du Mu­pho, en­core en cours : « Rê­ve­ries d’hier, Songes du

Pré­sent ». Les oeuvres rap­pellent Ma­ma Cas­set (1908-1992), l’un des pré­cur­seurs de la pho­to­gra­phie au Sé­né­gal. « Ce mu­sée existe pour rap­pe­ler que Saint-louis a été une porte d’en­trée de la pho­to­gra­phie en Afrique, et c’est une force pour cette ville, ex­plique Amadou Diaw. Le pre­mier [des pho­to­graphes afri­cains], que tout le monde a ten­dance à ou­blier, est Meïs­sa Gaye (1892-1982). Il est le père de la pho­to au sud du Sa­ha­ra. Ar­rive en­suite Ma­ma Cas­set, puis une deuxième gé­né­ra­tion avec Dou­dou Diop et d’autres. Nous nous bat­tons pour que le monde sache que l’his­toire de la pho­to afri­caine com­mence avec Saint-louis. »

Au fond de la ga­le­rie trône l’une des oeuvres de la sé­rie Li­ber­ty, du jeune Omar Vic­tor Diop, « Thia­roye, 1944 », ac­quise par le Mu­pho. Une oeuvre contem­po­raine qui ré­sume à elle seule le pro­pos de l’ex­po­si­tion : re­gard sur l’ave­nir à tra­vers le pas­sé. Et in­ver­se­ment.

De re­tour à l’ac­cueil et avant de pour­suivre la vi­site, coup d’oeil à la ter­rasse ex­té­rieure, où, entre tables et chaises de jar­din, sont ins­tal­lés

un bar et un pia­no. Sa­li­ma­ta Diop, elle-même pia­niste émé­rite, y est en plein échange avec son équipe, tan­dis que quelques vi­si­teurs de pas­sage ex­priment bruyam­ment leur sa­tis­fac­tion.

Au pre­mier étage, les images se conjuguent au pré­sent. Les cli­chés re­pré­sen­tant Ma­laï­ka Do­tou San­ko­fa, per­son­nage fic­tif, an­dro­gyne et en contem­pla­tion per­ma­nente des pho­to­graphes Laeï­la Ad­jo­vi et Loïc Ho­quet, cô­toient les prises de vue à la fois ur­baines, mys­té­rieuses et pieuses de Ma­li­ka Dia­ga­na ( Light and Souls) et les duos de Ma­lick Wel­li ( Duet) : un grand-père et son pe­tit-fils, deux femmes peules au re­gard doux, l’air in­ter­ro­ga­teur de deux frères d’une cin­quan­taine d’an­nées.

« Le Mu­pho était une né­ces­si­té pour Saint-louis et pour tout le Sé­né­gal », clame d’ailleurs Wel­li.

La fa­meuse jeune femme à la che­ve­lure de fu­mée de Da­vid Uzo­chuk­wu ( Wild­fire) conti­nue de nous trou­bler tan­dis que la sé­rie Gro­wing in Dark­ness, du Mo­zam­bi­cain Má­rio Ma­ci­lau, nous sai­sit d’ef­froi par son mi­ni­ma­lisme sombre et in­quié­tant.

Tra­vail co­los­sal

L’ex­po­si­tion tem­po­raire est, elle, consa­crée au Gha­néen James Bar­nor. « Les ar­tistes qui m’in­té­ressent sont ceux qui s’éloignent du concept pour mieux ré­vé­ler le pro­ces­sus de créa­tion. Ain­si, on suit le voyage d’une idée à tra­vers le tra­vail sur la ma­tière. En pho­to­gra­phie, il s’agit sur­tout de la lu­mière », confie Sa­li­ma­ta Diop. An­cienne di­rec­trice ar­tis­tique de la foire d’art contem­po­rain Al­so Known As Afri­ca (AKAA), la jeune femme de 30 ans semble aux anges, en dé­pit

des sol­li­ci­ta­tions per­ma­nentes et d’un tra­vail co­los­sal. « Amadou et moi par­ta­geons la même vi­sion : réa­li­ser des ex­po­si­tions de qua­li­té et re­pen­ser le terme de dé­ve­lop­pe­ment en l’en­ra­ci­nant dans la créa­ti­vi­té et la culture. Amadou est in­tel­li­gent et bien­veillant, il n’hé­site pas à of­frir des op­por­tu­ni­tés aux jeunes. J’en fais par­tie. C’est très rare au Sé­né­gal. »

Comme un peu par­tout dans le monde, le vi­si­teur du Mu­pho peut s’of­frir quelques souvenirs à la bou­tique du mu­sée, te­nue par Sa­li­ma­ta Ca­ma­ra – qui joue le rôle de ma­na­ger quand Sa­li­ma­ta Diop est ab­sente –, entre tis­sus dé­co­ra­tifs, ma­ga­zines et livres de pho­to­gra­phie. Et au troi­sième étage, en­core en tra­vaux, le pa­no­ra­ma s’ouvre sur les toits de Saint-louis. Le mu­sée est complètement im­bri­qué dans la ville,

et la plé­ni­tude qui y règne ain­si que la lu­mière na­tu­relle en­voû­tante créent un cadre pro­pice à l’ob­ser­va­tion des oeuvres.

Pi­qûres de culture

Per­sua­dé que la ques­tion de la res­tau­ra­tion des édi­fices du XIXE siècle de Saint-louis n’est pas l’af­faire de l’unes­co, Amadou Diaw s’est at­te­lé à en ré­ha­bi­li­ter plu­sieurs, dont ce­lui qui est de­ve­nu le Mu­pho. « Pour dé­ve­lop­per la culture, il faut en­tre­te­nir notre pa­tri­moine », as­sène-t-il. Sa­li­ma­ta Diop et lui ont construit ce pro­jet tout au long de l’an­née 2017. « Pour moi, Sa­li­ma­ta re­pré­sente l’afrique dont je rêve, af­firme l’en­tre­pre­neur de 57 ans. Elle me­nait dé­jà plu­sieurs pro­jets pour moi de­puis quelques an­nées. Je l’ai tou­jours vue tra­vailler avec pro­fes­sion­na­lisme, por­tée par une cer­taine fraî­cheur. Ses ana­lyses sont fines, pro­fondes et justes. Elle a une culture im­pres­sion­nante. Quand je lui ai par­lé de cette idée, j’ai ob­te­nu aus­si­tôt son adhé­sion. » Bien­tôt, le Mu­pho s’éten­dra sur trois autres sites afin d’« ir­ri­guer Saint-louis ». Le pre­mier est d’ores et dé­jà en construc­tion. « Cette an­nexe fe­ra of­fice de salle de

pro­jec­tion, in­dique Sa­li­ma­ta Diop, avant d’ajou­ter qu’une ré­si­dence d’ar­tistes pour­rait pro­chai­ne­ment voir le jour. Nous ne com­mu­ni­quons pas sur le bud­get in­ves­ti pour l’édi­fi­ca­tion du mu­sée, mais, si l’on compte l’ac­qui­si­tion du bâ­ti­ment et sa res­tau­ra­tion aux normes de l’unes­co, entre autres, on dé­passe le mil­lion d’eu­ros. » L’équipe du mu­sée, qui compte trois per­ma­nents et quelques consul­tants, de­vrait aus­si s’étof­fer. « Cette an­née, nous an­non­ce­rons la com­po­si­tion

des co­mi­tés de stra­té­gie et d’ac­qui­si­tion. »

En pé­riode creuse, le mu­sée ac­cueille une tren­taine de per­sonnes par jour. Si les SaintLoui­siens n’ont pas en­core pris d’as­saut le mu­sée, prin­ci­pa­le­ment vi­si­té par des Da­ka­rois cu­rieux, des ama­teurs d’art ou des tou­ristes de pas­sage, ce­la ne sau­rait tar­der. « Des dis­po­si­tifs sont en train d’être mis en place afin d’ac­cueillir les sco­laires, ex­plique Amadou Diaw. C’est dès le plus jeune âge qu’il faut faire des pi­qûres de culture. »

« Cet es­pace était une né­ces­si­té pour Saint-louis et pour tout le Sé­né­gal », clame le plas­ti­cien Ma­lick Wel­li.

Mu­pho de Saint-louis, rue Ibra­hi­maSarr, ou­vert du mar­di au di­manche (9 h–13 h et 15 h–18 h), noc­turne le jeu­di de 15 h à 21 h, 1 000 F CFA.

Newspapers in French

Newspapers from Benin

© PressReader. All rights reserved.