Mi­chel Jas­min: en­tre­tien aus­si rare que pré­cieux

Échos vedettes - - SOMMAIRE - — Mi­chel Jas­min

LES AP­PA­RI­TIONS PU­BLIQUES DU MAÎTRE DE L’ANI­MA­TION ET DE L’IN­TER­VIEW SONT MOINS FRÉ­QUENTES DE­PUIS QUELQUE TEMPS. MAIS LE FEU SA­CRÉ QUI L’ANIME DE­PUIS MAIN­TE­NANT 50 ANS EST TOU­JOURS AUS­SI VIF. EN­TRE­TIEN RARE AU­TANT QUE PRÉ­CIEUX AVEC UN HOMME QUE TOUS PORTENT DANS LEUR COEUR, ET QUI NOUS LE REND BIEN. UNE HEURE AVEC MI­CHEL JAS­MIN.

Après 15 mi­nutes d’en­tre­vue, Mi­chel Jas­min s’en­quiert: «Jean-Fran­çois, puis-je vous po­ser deux ou trois ques­tions?» Il formule sa de­mande avec l’élé­gance qu’on lui connaît. Le jour­na­liste s’en trouve lé­gè­re­ment dé­sta­bi­li­sé, mais se res­sai­sit im­mé­dia­te­ment en se rap­pe­lant cette simple pe­tite phrase, pleine de sens et de sa­gesse, que Mi­chel Jas­min pro­nonce à l’oc­ca­sion de­puis 50 ans: «Ce ne sont pas les ques­tions qui sont in­dis­crètes, ce sont les ré­ponses.»

Notre homme veut sa­voir à qui il a af­faire, ce qui est sa pré­ro­ga­tive la plus lé­gi­time. «Vous avez une lon­gueur d’avance, parce que vous sem­blez bien me connaître. Mais j’ai­me­rais avoir quelques in­for­ma­tions de base sur vous.» Voi­là qui est de bon aloi.

Mais, der­rière cette de­mande, il y a une mo­ti­va­tion en­core plus pro­fonde qui en ré­vèle beau­coup sur l’homme. «Si je prends un taxi, c’est sûr que je vais faire une en­tre­vue avec le chauf­feur. Si je vais à l’hô­pi­tal pour pas­ser un test, je vais in­ter­vie­wer la per­sonne à cô­té de moi dans la salle d’at­tente. Je ne le fais pas par stricte dé­for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, mais parce que l’être hu­main me pas­sionne et m’in­té­resse au plus haut point, peu im­porte son sta­tut.» Il ajoute en riant: «J’en suis même fa­ti­gant!»

Mi­chel Jas­min aime le monde. Son in­té­rêt pour au­trui n’est pas anec­do­tique, mais au­then­tique. Il le porte en lui. «J’ai tou­jours été comme ça. Je veux connaître la per­sonne qui est en face de moi. Ces temps-ci, je re­çois la vi­site d’in­fir­mières. Quand c’est une nou­velle ve­nue, c’est cer­tain qu’elle va pas­ser une en­tre­vue, lance-t-il sur un ton lé­ger. Pas pour sa­voir si elle est com­pé­tente ou pas, mais parce que je m’in­té­resse à elle. C’est vis­cé­ral.»

50 ANS DE MÉ­TIER

Ce mé­tier d’in­ter­vie­weur, il l’a dans la peau. En 50 ans, il a réa­li­sé quelque 16 000 en­tre­vues. As­tro­no­mique. Sou­ve­nons-nous aus­si qu’il a conju­gué ra­dio et té­lé au quo­ti­dien, ce qui dé­cuple le nombre de ren­contres. «Il y a des pé­riodes de ma car­rière où je fai­sais six en­tre­vues par jour à la ra­dio, et où j’étais en ondes 52 se­maines par an­née à TVA.»

Au fil des ans, on a abon­dam­ment par­lé des en­tre­vues qui l’ont mar­qué ou des ar­tistes à qui il a don­né une pre­mière chance. Mais qui rê­ve­rait-il d’in­ter­vie­wer? Avec qui sou­hai­te­rai­til réa­li­ser sa 16 001e en­tre­vue? La ré­ponse ne se fait pas at­tendre: «Haaaaa... Il est trop tard. Ç’au­rait été Fé­lix. On s’est par­lé cinq ou six fois au té­lé­phone. On avait une ex­cel­lente com­mu­ni­ca­tion. Comme moi, il était Lion. À une oc­ca­sion, je me suis même ren­du chez lui, à l’île d’Or­léans. Je me suis avan­cé jusque dans son en­trée, mais je ne suis pas al­lé plus loin. Je n’ai pas de re­grets, mais j’au­rais beau­coup ai­mé que ça se concré­tise.»

Ain­si, 2018 marque les 50 ans de mé­tier de ce­lui qui a dé­bu­té à CKJL, Saint-Jé­rôme, avant de faire le grand saut à Mon­tréal trois mois plus tard en se voyant confier un mi­cro à CJMS. Cet an­ni­ver­saire re­vêt-il un ca­rac­tère par­ti­cu­lier? «Ç’a de l’im­por­tance dans la me­sure où il me semble ne pas avoir fait beau­coup de che­min en­core pour ces 50 ans de par­cours. Il me reste en­core tel­le­ment de choses à faire! Aus­si, je ne vais pas cé­lé­brer ça.» N’em­pêche, le ju­bi­laire ne di­rait pas non si c’était un pré­texte pour des re­trou­vailles. «Ça me don­ne­rait l’oc­ca­sion de re­voir des gens que je n’ai pas vus de­puis long­temps.» Il cite spon­ta­né­ment les re­cher­chistes avec qui il a tra­vaillé, tant à la té­lé qu’à la ra­dio. «Avant même de me re­trou­ver de­vant la ca­mé­ra, mon plus grand bon­heur est le tra­vail fait avec eux. Il y a aus­si les mu­si­ciens, les équipes tech­niques, sans qui il n’y au­rait pas d’émis­sion. Ça, c’est ma vraie fa­mille. C’est pour­quoi elle me manque au­tant.»

De­puis la fin, en 2009, de l’émis­sion Mi­chel Jas­min, dif­fu­sée à TVA, l’ani­ma­teur est moins vi­sible. Pour­tant, à 72 ans, ce mé­tier l’ha­bite tou­jours. «La flamme n’a ja­mais di­mi­nué. Je ne vois même pas pour­quoi elle de­vrait va­ciller. Je suis hy­per heu­reux de sa­voir que ce mé­tier peut en­core m’ou­vrir ses portes, bien qu’à l’âge où je suis ren­du, les pro­po­si­tions de tra­vail soient moins abon­dantes.» LE­VER LE VOILE

Avec les an­nées, l’homme pri­vé — au­tant que la personnalité pu­blique qu’il est — a ap­pris à faire preuve d’une cer­taine pru­dence lors­qu’il est in­ter­viewé. Aus­si, cer­tains su­jets sont-ils plus sen­sibles que d’autres. «Dans les der­nières en­tre­vues que j’ai ac­cor­dées, on a beau­coup in­sis­té sur ma san­té. Ç’a pour con­sé­quence que les pro­duc­teurs, dif­fu­seurs ou per­sonnes sus­cep­tibles de faire ap­pel à mes ser­vices peuvent être moins ten­tés de le faire.» Il rap­pelle: «En 2005, on m’a am­pu­té la jambe droite et ç’a pra­ti­que­ment pris les pro­por­tions d’un in­ci­dent na­tio­nal. Dans les mois qui ont sui­vi, on fai­sait ré­fé­rence à ça chaque fois qu’on par­lait de moi.» D’où une cer­taine ré­ti­cence à abor­der le su­jet.

N’em­pêche, il lève le voile sur une fa­cette de son état de san­té qu’il avait jus­qu’ici tue. «Je vais vous le dire pour que je n’aie plus à l’ex­pli­quer. À la fin août de l’an der­nier, je de­vais chan­ger la pro­thèse de ma jambe droite. Le pro­ces­sus a été long, parce qu’il fal­lait faire des es­sayages. J’ai por­té ma nou­velle pro­thèse pen­dant cinq jours et, étant don­né que je n’ai pas de sen­si­bi­li­té dans les jambes, je me suis bles­sé au ge­nou droit. Dès que je m’en suis ren­du compte, j’ai ap­pe­lé le mé­de­cin à l’ins­ti­tut de ré­adap­ta­tion. Je l’ai ren­con­tré le len­de­main, et on s’en est oc­cu­pé im­mé­dia­te­ment.»

«L’être hu­main me pas­sionne et m’in­té­resse au plus haut point, peu im­porte son sta­tut.»

Hé­las, tout ne s’est pas dé­rou­lé comme pré­vu et des com­pli­ca­tions sont sur­ve­nues. «De­puis sep­tembre der­nier, la plaie n’est tou­jours pas gué­rie. On ne trouve pas ce que c’est et on ne réus­sit pas à la re­fer­mer. C’est ce qui ex­plique pour­quoi je suis confi­né chez moi. De­puis quelques jours, on es­saie dif­fé­rents ap­pa­reils pour fer­mer la plaie de l’in­té­rieur, mais on ne sait pas en­core si ça fonc­tion­ne­ra...»

De­puis 10 mois, ses deux seules sor­ties se sont li­mi­tées à une vi­site à l’hô­pi­tal et à un autre ren­dez-vous tout aus­si im­por­tant à ses yeux. «J’ai par­ti­ci­pé aux Échan­gistes. Quand Pé­né­lope m’a in­vi­té, je sa­vais dé­jà que je ne pou­vais pas mar­cher. Mais, dans mon for in­té­rieur, je sa­vais aus­si que je ne pou­vais pas dire non à Pé­né­lope.» La loyau­té d’un homme de coeur.

TOU­JOURS À L’AF­FÛT

Né­ces­sai­re­ment, son in­con­fort physique a une in­ci­dence sur ses ac­ti­vi­tés. «J’oc­cupe mon temps de mul­tiples fa­çons. La chose qui me pu­nit un peu est que je ne peux pas lire au­tant que je le vou­drais. Je vais lire un ou deux cha­pitres, puis je cogne des clous. Ça n’a rien à voir avec l’in­té­rêt du livre. On di­rait que je n’ai plus de ré­sis­tance à la lec­ture.»

Du­rant des an­nées, jour après jour, l’ani­ma­teur par­cou­rait de vo­lu­mi­neux rap­ports de re­cherche sur les in­vi­tés qu’il re­ce­vait. Concen­tra­tion op­ti­male. «Quand l’émis­sion Mi­chel Jas­min s’est ter­mi­née, je pen­sais ré­cu­pé­rer ce temps afin de lire pour mon simple plai­sir — j’ai une im­mense bi­blio­thèque —, mais j’en suis ab­so­lu­ment in­ca­pable. Même si un livre m’in­té­resse au plus haut point, je suis obli­gé de dé­cro­cher après un pe­tit bout de temps, parce que je perds le fil. Contrai­re­ment à un rap­port de re­cherche, je n’y trouve pas d’ap­pli­ca­tion dans l’im­mé­diat. Je ne suis pas en­core par­ve­nu à me plon­ger dans des lec­tures dés­in­té­res­sées.»

Mi­chel aime le ci­né­ma au­tant que son amou­reux, avec qui il par­tage cette pas­sion. «On s’y donne à coeur joie!» Le couple est en­semble de­puis cinq ans. Sou­rire en coin, et afin de pa­rer élé­gam­ment à toute ques­tion sur cette re­la­tion, il ajoute: «Il est très, très, très dis­cret.» Nous fe­rons de même.

«La té­lé­vi­sion au quo­ti­dien m’in­té­resse aus­si à cause de mon mé­tier. Je me dis que les nou­veaux vi­sages qu’on y voit, je les ren­con­tre­rai pro­ba­ble­ment un jour pour faire une en­tre­vue. Je suis tou­jours à l’af­fût de ce qui se passe.» Le feu sa­cré, vous dites? Ab­so­lu­ment. Et il n’est pas près de s’éteindre. «Je n’ai pas en­vie de me dé­battre contre ça. Et ça garde jeune!»

LE BON­HEUR D’Y PEN­SER

Mal­gré ses sou­cis de san­té, Mi­chel Jas­min conserve son sens de l’hu­mour et se fait phi­lo­sophe: «Au moins, mon état m’a don­né une belle ex­cuse pour ne pas avoir à tra­ver­ser l’hi­ver!»

En outre, il table sur les choses qui lui rendent le coeur lé­ger. «Il y en a une foule qui me font plai­sir et me rendent heu­reux. De mon ap­par­te­ment, je re­garde dans la rue. Ce sont de pe­tites mai­sons de ville avec de jeunes fa­milles. Je vois les en­fants qui com­mencent à mar­cher... Ça, ça me fait du bien. Ça me rend heu­reux de les re­gar­der, et même, par­fois, d’en être un peu ja­loux. Ils sont au dé­but de leur vie, et je les en­vie pour ça.»

L’ani­ma­teur en 2015. Il y a 50 ans cette an­née, Mi­chel fai­sait ses dé­buts à la ra­dio mont­réa­laise, à l’an­tenne de CJMS. On lui a confié un mi­cro jus­qu’en 1981. En 1983, dans le dé­cor fa­mi­lier du talk-show Mi­chel Jas­min, dif­fu­sé quo­ti­dien­ne­ment en soi­rée à TVA.

avec émo­tion En 2006, il ac­cep­tait re­mis lors du Ga­la le prix hom­mage lui avait ré­ser­vé Ar­tis. L’as­sis­tance une ova­tion monstre.

En août der­nier, il était in­vi­té aux Échan­gistes. Il est ici en­tou­ré de l’ani­ma­trice, Pé­né­lope McQuade, France D’amour, Jean-Re­né Du­fort, Ca­the­rine Proulx-Lemay et Jean-Fran­çois Breau.

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