AVENTURES AU PAYS DES PAN­DAS

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 Sur la route des nounours dans le Sichuan, où se trouve le parc na­tional du grand panda.

Un nou­veau parc na­tional du Sichuan est un refuge pour le sym­bole mon­dial de pro­tec­tion de la faune et donne un bon coup de main au tourisme de panda en Chine.

NOTRE GUIDE TANG BING S’ARRÊTE net près d’une grande paroi rocheuse des monts Min, dans l’ouest de la Chine. Après des heures à ran­don­ner parmi les ruis­se­lets et chutes d’eau des lux­u­ri­antes forêts tem­pérées de la réserve na­turelle de Lao­he­gou, je n’ai pas vu grand-chose hormis un ven­imeux cro­tale à taches rouges blotti dans l’herbe. Mais cette fois, Tang pointe le sol de sa kan­dao, une ma­chette re­cour­bée qui fauche à merveille les branches re­belles. « Pas un autre ser­pent, j’es­père », me dis-je. Quand je m’ap­proche, il dévoile sa trou­vaille, de la taille d’une brique : une boulette de pousses de bam­bou mal digérées, bref, une crotte de panda. Du caca de panda sau­vage.

Avant que je m’em­balle, Tang nu­ance : l’ex­cré­ment n’est pas frais, c’est plutôt un reli­quat vieux de six mois. N’em­pêche, peu de gens ap­procheront ja­mais de plus près un panda sau­vage. On es­time que dans cette réserve privée de 110 km2 à la fron­tière en­tre les prov­inces du Sichuan et du Gansu vivent 13 des 1864 pan­das sauvages du pays, la plus forte den­sité au monde. Mais peu de chercheurs à Lao­he­gou en ont ja­mais vu. Même Tang, qui habite le vil­lage juste hors des grilles de la réserve, me dit que sa dernière ren­con­tre date des an­nées 1980.

L’agence de voy­ages de luxe WildChina a récem­ment obtenu l’ac­cès à Lao­he­gou et lancé les toutes pre­mières vis­ites publiques, faisant de moi l’une des pre­mières étrangères à met­tre les pieds dans le parc. Si je repars d’ici sans voir de près un panda sau­vage,

ce sera bien ma veine. Dans mes re­portages sur les re­la­tions our­shu­mains, j’ai sou­vent failli voir de fasci­nants spéci­mens de la mé­gafaune : griz­zlis, ours noirs et ours blancs. Et au­cune des huit es­pèces d’ours sur terre n’est aussi aimée (et in­of­fen­sive) que le panda.

À mes yeux, les pan­das in­car­nent l’es­poir. On a con­sacré plus de fonds à la sauve­g­arde de ce sym­bole mon­dial de pro­tec­tion de la faune qu’à celle de toute autre es­pèce. De nos jours, la prin­ci­pale men­ace pour la survie des pan­das sauvages est la perte d’habi­tat, et leur as­sez faible adapt­abil­ité n’aide pas: ils ne man­gent que des pousses de bam­bou et ne sont pas très fé­conds. À présent, dans un vaste ef­fort pour se po­si­tion­ner en leader côté change­ments cli­ma­tiques et pro­tec­tion de la na­ture, la Chine in­vestit dans les habi­tats du panda pour aider sa re­pro­duc­tion et sa survie à long terme à l’état sau­vage. En con­séquence, la con­di­tion des pan­das (et du tourisme af­férent) évolue rapi­de­ment, avec la créa­tion prévue d’ici 2023 d'un parc na­tional du panda géant, au coût de près de deux mil­liards. La réserve de Lao­he­gou en est une qu’on in­tè­gre dans cette nou­velle zone pro­tégée, de quatre fois la taille du parc na­tional Banff, garante de cor­ri­dors forestiers à l’écart du développe­ment hu­main. Le « cir­cuit du panda », une route de la soie en noir et blanc, com­prend une nou­velle au­toroute re­liant les quatre

sanc­tu­aires de pan­das en cap­tiv­ité, le parc et les vil­lé­gia­tures axées sur le panda qui de­vraient suivre. Les revenus du tourisme, tirés surtout des Chi­nois qui af­flu­ent pour voir leur an­i­mal na­tional, dé­passent large­ment les coûts de la pro­tec­tion du panda. At­ten­tion, pan­damanie en vue !

MÊME SI L’ES­PÈCE RESTE VULNÉRABLE À L’ÉTAT SAU­VAGE (ELLE ÉTAIT jusqu’à récem­ment désignée comme men­acée), le panda ur­bain se porte très bien à Chengdu. La métropole du Sichuan compte plus de huit mil­lions d’habi­tants, et les pan­das sont partout. Leurs vis­ages noir et blanc, gen­ti­ment bédéesques avec leurs grands yeux, s’étal­ent sur les bus et pan­neaux d’af­fichage. Je me balade parmi les bou­tiques de la vieille rue Kuanzhai, série de ru­elles larges et étroites dans le ton des éd­i­fices tra­di­tion­nels de la dy­nas­tie Qing, où les marchands of­frent sacs à dos en peluche à mo­tifs de panda ou ban­deaux parés de pan­das (qu’adorent les ado­les­centes). À côté du poivre du Sichuan qui brûle et pi­cote la langue et des ré­gals de tout ce qui se mange en bro­chette, les étals pro­posent des dumplings au glaçage im­i­tant des vis­ages de panda, dont les traits fondent lente­ment au soleil.

Le cen­tre de recherche sur le panda géant de Chengdu, fondé en 1987 avec seule­ment six ours et qui en compte à présent 176,

Leurs vis­ages noir et blanc, gen­ti­ment bédéesques avec leurs grands yeux, s'étal­ent sur les bus et pan­neaux d'af­fichage.

est le premier parc à pan­das du pays. Il est de­venu la porte d’en­trée au pays du panda. Ar­bres fruitiers en fleurs, tem­péra­tures douces et poupon­nière d’ir­ré­sistibles our­sons pelucheux et do­dus en font une des prin­ci­pales at­trac­tions de l’ouest de la Chine. Le ry­thme de re­pro­duc­tion ur­sine est lent ; un panda a la taille d’une poire à la nais­sance, et, non car­ni­vore, il lui fau­dra jusqu’à 13,5 kg de pousses de bam­bou par jour quand il sera 900 fois plus gros, adulte. Sur le chemin en­tre la trép­i­dante zone de haute tech­nolo­gie de la ville et le cen­tre, je pra­tique mon man­darin avec mon guide de WildChina, Dustin Zhang. Pour un laowai, ou étranger, le di­alecte man­darin du Sichuan est un des plus ar­dus, et un ac­com­pa­g­na­teur an­glo­phone est donc essen­tiel. Je tente de pronon­cer xiong­mao (panda). « Shung-mao. » Dustin rigole et hoche fréné­tique­ment la tête. Mau­vaise in­flex­ion. Panda se dit « sho-ong-mao », cor­rige-t-il. « Shung-mao », c’est torse poilu. Je perçois à peine la dif­férence. Après quelques échecs répétés, je hausse les épaules. Chabuduo. Pas trop mal, comme dis­ent les Chi­nois.

Des navettes ou­vertes (avec cer­cles noirs peints au­tour des phares, façon panda) amè­nent les vis­i­teurs par des tun­nels de bam­bou aux en­c­los des pan­das géants. Les bougainvil­lées

fleuris­sent d’un vif fuch­sia et les feuilles de bam­bou nous pleu­vent dessus pour dis­paraître il­lico dans les porte-pous­sière de dili­gents bal­ayeurs. Le ciel se dé­gage; je note que la plu­part des vis­i­teurs ont tro­qué les masques an­tipol­lu­tion om­niprésents dans les gran­des villes chi­noises pour de pit­toresques cha­peaux-pan­das. À la poupon­nière, les « pan­darazzis », comme je surnomme la lé­gion de touristes na­tionaux braquant de toutes leurs mains iPhone et re­flex mono-ob­jec­tifs, se pressent con­tre la vitre. Neuf our­sons font des cul­butes, se blot­tis­sent et cro­quent du bam­bou, ig­no­rant leur pub­lic ravi. L’un d’eux se dan­dine et se laisse sitôt choir sur un de ses petits copains, et je me joins au con­cert de oh! montant de la foule, ono­matopée uni­verselle.

Après avoir ob­servé les pan­das se ré­galer, il est temps de faire pareil, en es­sayant la fameuse fon­due chi­noise de la prov­ince, mélange bouil­lon­nant sur ta­ble d’épices et d’huile. Au resto Ba Shu da Jiang, près du parc du Pe­u­ple où les re­traités vi­en­nent valser et faire du taï-chi, je plonge des morceaux de racine de lo­tus, du tofu braisé et des oeufs durs de caille (pour ex­perts ès baguettes) dans un caque­lon orné d’un dragon. M’in­spi­rant du di­ver­tisse­ment mati­nal, j’ajoute même des tranches de bam­bou.

LE CEN­TRE DE RECHERCHE DE CHENGDU A ÉLEVÉ DEPUIS 30 ANS une petite ar­mée de dig­ni­taires poilus afin d’im­poser la manière douce (dans tous les sens du terme) de la Chine. Beau­coup de ces 261 pan­das ont été en­voyés à des zoos hors du pays, gestes de diplo­matie étrangère au béné­fice de parte­naires com­mer­ci­aux (pen­sons à Justin Trudeau étreignant deux our­sons dans une séance photo qui a fait le tour du monde). Dans leurs vieux jours, la plu­part sont dirigés vers un sanc­tu­aire de re­traite pour pan­das à Du­jiangyan, à une zigza­gante heure de Chengdu par une route dont les voies ne sem­blent ex­is­ter que pour la forme.

À 8 h 30, je me présente au sanc­tu­aire de Du­jiangyan, où l’on me tend une am­ple com­bi­nai­son bleue à la poche poitrine brodée des mots «Ap­pren­tie éleveuse de pan­das». Au­jourd’hui, je vais faire quelques heures de tra­vail manuel érein­tant (et payer 160 $) en échange du priv­ilège de nour­rir un panda géant à la main. Ma première tâche con­siste à ra­masser à la pelle les crottes faites hier par le panda Fei Fei, le su­per­viseur pointant les ca­cas que j’ai ou­bliés. Les con­tre­forts ver­doy­ants du mont Qingcheng, un des berceaux du taoïsme, se dressent der­rière moi, même si le som­met de la mon­tagne sacrée est en­core dans la brume. Les crottes de panda, soit dit en pas­sant, ne sen­tent pas trop, ce qui rend le boulot plus facile que le suiv­ant.

Avec un cou­ple de Cal­i­fornie, on m’en­voie dans une cour pavée où l’on nous fait marteler le sol avec des tiges de bam­bou de 3 m à morceler. Les pan­das, sem­ble-t-il, sont très ex­igeants sur la présen­ta­tion culi­naire. Puis ar­rive le mo­ment tant at­tendu : le repas. Fei Fei, une femelle de 23 ans née en cap­tiv­ité au cen­tre de recherche sur les pan­das de Wo­long, au Sichuan, s’as­soie en boud­dha, fesses calées con­tre un côté de la cage, alors qu’en­tre les bar­reaux je glisse des tranches de carotte, de pomme et de pain spé­cial pour pan­das dans sa bouche ou­verte. Je n’ai ja­mais été si près d’un ours, et je suis con­quise : on ne peut que sourire quand Fei Fei mâ­chonne avec bon­heur. Et ce n’est même pas l’expérience suprême. Pour 400 $ de plus, afin me dit-on d’aider à l’ex­ploita­tion du cen­tre, les bénév­oles peu­vent jouir d’un mo­ment à la Trudeau : un câlin de 15 sec­on­des avec un panda vi­vant.

En­tre une bête cap­tive à ca­joler et un panda sau­vage en­trap­erçu, j’opterais pour le sec­ond. Notre idée des pan­das dé­coule en grande par­tie du côté pataud et af­fectueux qu’ils ont en cap­tiv­ité. Les ef­forts pour pop­u­lariser les pan­das (en cour­tisant les touristes et en en faisant de mignonnes bédés) peu­vent aider à leur survie, mais on leur nie leur an­i­mal­ité.

À ma dernière nuit au gîte de Lao­he­gou, un mélange d’hô­tel et de sta­tion de recherche près de l’en­trée de la réserve, une pluie tor­ren­tielle s’abat sur les mon­tagnes. Des gouttes géantes crépi­tent sur le toit de style pagode et inon­dent les jardins soignés. Sur mon bal­con cou­vert en tek, je sirote du « thé panda », une in­fu­sion de graines de sar­rasin fer­til­isé au fu­mier de panda, au goût plus salé que su­cré. WildChina plan­i­fie da­van­tage de vis­ites de cette réserve en­core large­ment privée, où les tra­vailleurs af­fir­ment voir de plus en plus de pan­das, surtout grâce aux caméras des sen­tiers. Ici, à l’om­bre des monts Min, un ours peut en­core être un ours. La véri­ta­ble Chine à l’état sau­vage, c’est sans doute ça.

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