Ma­rie La­berge: «Je n’ai ja­mais rê­vé d’être une écri­vaine»

Allô Vedettes - - SOMMAIRE - Luc De­non­court

«J’ai com­men­cé à avoir peur de man­quer de temps à 20 ans.»

En 2009, l’au­teure Ma­rie La­berge se lance dans l’aven­ture du ro­man Des nou­velles de Mar­tha. Pen­dant trois ans, elle écri­ra une lettre toutes les deux se­maines qu’elle en­ver­ra à ses abon­nés. Ce pro­jet a connu du suc­cès et re­çu de vi­brants té­moi­gnages; Mar­tha a main­te­nant une nou­velle vie grâce aux en­re­gis­tre­ments au­dio.

L.D.: Comment est né ce dé­sir de don­ner une deuxième vie à Des nou­velles de Mar­tha? M.L.: «Je n’avais pas en­vie de faire un livre avec Des nou­velles de Mar­tha. Ce que j’ai vou­lu créer, c’était une in­ti­mi­té avec le lec­to­rat. Mar­tha s’adres­sait di­rec­te­ment aux gens. Ils avaient l’im­pres­sion de dé­ca­che­ter leur propre ro­man. Je me suis dit que ça pou­vait faire un bon livre au­dio. C’est in­time.» Est-ce que vous pen­siez que 10 ans plus tard on par­le­rait en­core de Mar­tha? «Ja­mais de la vie. Les gens m’en parlent en­core beau­coup. Je vois à quel point ce per­son­nage, dans sa sim­pli­ci­té et sa mo­des­tie, a réus­si à tou­cher les gens. Elle n’est pas exem­plaire, elle se trompe. Elle a 60 ans et se re­trouve avec une vie à re­prendre. Je pense qu’on a créé un vrai lien avec le lec­teur. Je se­rais triste de ne pas avoir créé cette femme.» Avez-vous re­çu des té­moi­gnages au fil de cette aven­ture? «J’ai re­çu des té­moi­gnages tel­le­ment in­croyables. Je me sou­viens d’une femme qui m’a par­lé de sa soeur qui était dé­pres­sive et sui­ci­daire. Ses soeurs ont dé­ci­dé de l’abon­ner à ces lettres, et Mar­tha lui a fait du bien. Ce ren­dez-vous, tous les 15 jours, a com­blé beau­coup de so­li­tude. Mar­tha per­met­tait à la per­sonne d’échap­per à ses propres ob­ses­sions. Dans une des lettres, Mar­tha dé­cide d’écrire un pe­tit mot à son fils et lui en­voie des fleurs à son bu­reau. Une mère de fa­mille m’a dit qu’elle avait pris le mot et qu’elle l’avait en­voyé à ses trois fils. Lors de cette soi­rée, elle a eu de vraies longues conver­sa­tions té­lé­pho­niques avec ceux-ci.» Est-ce qu’à un cer­tain mo­ment ce pro­jet a été lourd à por­ter? «C’était lourd ad­mi­nis­tra­ti­ve­ment. Il fal­lait que tous les 15 jours je cor­rige mes lettres et que je les en­voie. Je ne pou­vais pas m’en al­ler. Je vé­ri­fiais ab­so­lu­ment tout. Je vou­lais ho­no­rer la confiance que les gens me por- taient. Je me sou­viens d’une fois où il man­quait 250 noms à la liste d’en­voi et que le res­pon­sable de la base de don­nées m’a dit qu’il ne sa­vait pas où ils étaient. C’est simple, j’ai pris en feu. Il faut être vi­gi­lant tout le temps, sur­tout lorsque c’est notre nom. Je sa­vais que je de­man­dais aux gens de me faire confiance.» Vous avez d’abord étu­dié comme ac­trice au Conser­va­toire. Quel re­gard por­tez-vous sur ces 43 ans de car­rière, est-ce au­de­là du rêve de dé­part? «Je n’ai ja­mais rê­vé d’être une écri­vaine. Je ne pen­sais pas qu’on pou­vait ga­gner sa vie à faire ce tra­vail. Ce que je n’avais pas ima­gi­né, c’est à quel point on peut en­trer en com­mu­ni­ca­tion avec les gens. C’est ce qu’il y avait aus­si avec le théâtre. Quand j’écris, c’est comme si je me bat­tais avec mes propres dra­gons et fan­tômes. Je dois ou­blier que je vais le tendre à quel­qu’un en­suite, parce que, si­non, je me cen­su­re­rais pro­ba­ble­ment. Ce n’est pas un rêve réa­li­sé, c’est mieux que ça. J’ai re­joint des gens dans le fin fond de ma so­li­tude. C’est très émou­vant tout ça. Je suis fière d’avoir réus­si à ne ja­mais bais­ser les bras. J’ai eu des coups durs, mais le suc­cès se vit aus­si de fa­çon so­li­taire. C’est un mi­racle, un pe­tit ca­deau qui nous per­met une ren­contre en­core plus vaste. Il faut se ra­me­ner sur terre, je ne suis pas dif­fé­rente des gens. J’ai ce ca­deau-là qui m’a été don­né de pou­voir écrire et j’es­saie de le faire avec une in­té­gri­té ma­niaque.» Si vos livres per­mettent aux gens de sor­tir de leur so­li­tude, est-ce que les écrire vous per­met la même chose? «Ça me met en so­li­tude et j’adore ça. La so­li­tude pour moi est une grande al­liée et j’en ai be­soin. Quand j’ar­rive dans les sa­lons du livre, je peux par­ler à plein de gens, mais j’aime aus­si al­ler dans mon pe­tit nid d’écri­ture.» Vous en­trez en pé­riode d’écri­ture pour un ro­man. Est-ce que d’autres pro­jets vous ha­bitent? «Mon ho­ri­zon n’est pas si vaste. On ne sait pas de quoi la vie est faite. J’ai des pro­jets et des en­vies, mais est-ce que je vais les faire? On va voir. Plus je vieillis, plus je sais qu’il y a moins de pro­jets que j’au­rai le temps de réa­li­ser.» Est-ce dif­fi­cile à ac­cep­ter? «J’ai com­men­cé à avoir peur de man­quer de temps à 20 ans. J’ai tou­jours pen­sé que j’al­lais mou­rir jeune, mais je ne peux plus le dire main­te­nant. Le temps n’est pas élas­tique. Il faut le consa­crer à ce à quoi on ac­corde de l’im­por­tance. J’ai 67 ans, alors il ne me reste pas 50 ans de­vant moi.»

Pour plus d’in­for­ma­tions, consul­tez le site ma­rie­la­berge.com.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.