Le Ma­cro­scope

Biosphere - - Premier Plan - Par Alan­na Mit­chell

Ce n’est pas un conte des Mille et une Nuits, mais voi­là une his­toire sur­réa­liste où les cha­meaux tiennent la ve­dette. Une autre es­pèce en­va­his­sante me­nace l’Aus­tra­lie!

D’un ter­ri­toire déshé­ri­té par la na­ture nous par­vient une étrange his­toire de cha­meaux — et de mau­vaises idées de­ve­nues in­con­trô­lables.

Ilé­tait une fois un ter­ri­toire étrange qui vi­vait la tête en bas par rap­port à la pla­nète et se trou­vait tel­le­ment iso­lé du reste du monde qu’une mé­na­ge­rie ex­clu­sive y avait évo­lué au fil de quelques mil­lions d’an­nées.

Ces ani­maux étaient dé­con­cer­tants. Cer­tains se te­naient de­bout, de la même taille que des hu­mains, avec de grands pieds, une queue puis­sam­ment mus­clée et une poche fron­tale pour trans­por­ter leurs pe­tits. Au lieu de cou­rir, ils sau­taient comme des gre­nouilles géantes. On trou­vait aus­si des mam­mi­fères qui pon­daient des oeufs, por­taient un bec de ca­nard et vi­vaient à la fois sur terre et dans l’eau. Il y avait aus­si des oi­seaux de deux mètres qui ne vo­laient pas mais cou­raient à grande vi­tesse et dont les mâles cou­vaient les oeufs pon­dus par les fe­melles.

Mais en­core plus dé­rou­tant était ce qui ne se trou­vait PAS dans ce milieu. Il n’y avait pas de pri­mates dans ce conti­nent iso­lé, pas de fé­lins, pas de fu­rets ou de lièvres. Pas de trou­peaux d’her­bi­vores on­gu­lés comme des ga­zelles, des an­ti­lopes, des cerfs, des oryx ou des yacks, qui do­mi­naient les ha­bi­tats de plaine ailleurs sur la pla­nète.

Puis, il y a en­vi­ron 50 000 ans, des hu­mains sont ap­pa­rus. Et en­core beau­coup plus tard, il ya à peine deux siècles, cer­tains hu­mains ont dé­ci­dé qu’ils en avaient as­sez de tra­vailler comme des bêtes de somme. Nous avons be­soin de grands her­bi­vores aux larges sa­bots pour nous trans­por­ter avec nos lourdes charges et ti­rer nos cha­riots. Nous avons be­soin de cir­cu­ler plus ra­pi­de­ment vers l’ar­rière-pays dé­ser­tique que nous ap­pe­lons l’out­back.

C’est ain­si qu’on a im­por­té des dromadaires et des cha­meaux de Bac­triane dans cet étrange pays, puisque ces ru­mi­nants trans­por­taient de lourdes charges pour les hu­mains de­puis près de 5 000 ans dans les grands dé­serts d’Asie et d’Afrique. Et, sur­prise, les dromadaires se sont par­fai­te­ment adap­tés. En fait, ils ont li­vré le tra­vail, tra­ver­sant les steppes arides avec de lourdes selles ou ti­rant des cha­riots ac­cro­chés à leurs longs cous. Ils n’avaient presque ja­mais be­soin de s’ar­rê­ter pour boire et s’age­nouillaient sur de­mande.

En­suite, il y a en­vi­ron 100 ans, ces hu­mains ont eu vent de dis­po­si­tifs qui fai­saient le tra­vail en­core beau­coup mieux :

LES DROMADAIRES SE SONT ÉPRIS DU DÉSERT AUS­TRA­LIEN... À UN POINT TEL QUE, VERS 2010, UN MIL­LION DE CAMÉLIDÉS Y AVAIENT ÉLU DO­MI­CILE. UN MIL­LION!

les ca­mions et les trac­teurs. « Adieu », dirent-ils en lais­sant 5 à 10 000 cha­meaux s’égailler dans le désert pour se dé­brouiller par leurs propres moyens. Peut-être sur­vi­vront-ils?... et puis ça ne nous concerne plus.

L’ave­nir leur a don­né rai­son. Les dromadaires ont pros­pé­ré, mieux que qui­conque au­rait pu l’ima­gi­ner. L’eau crou­pie ren­dait les autres ani­maux ma­lades? Ils la bu­vaient. Des plantes toxiques? Ils les ado­raient. Ils man­geaient tout ce qu’ils trou­vaient, et même la terre, pour en ti­rer du sel. Ils ne tom­baient ja­mais ma­lades et étaient im­mu­ni­sés contre les pa­ra­sites. Et ils se re­pro­dui­saient comme des diables. Chaque cha­melle jouis­sait d’une pé­riode de fé­con­di­té de près de 30 ans.

Pen­dant long­temps, per­sonne ne s’est pré­oc­cu­pé de ces dromadaires. Mais bien­tôt, au­tour de 2010, ils étaient ren­dus près d’un mil­lion. Un mil­lion! Ils se re­pro­dui­saient avec tant de suc­cès que leur po­pu­la­tion dou­blait tous les dix ans. Les hu­mains, dont les an­cêtres avaient oc­cu­pé le désert pen­dant des mil­liers d’an­nées, ont com­men­cé à s’in­quié­ter d’être en­va­his par les dromadaires. Ils consom­maient dé­jà beau­coup de nour­ri­ture dont d’autres ani­maux avaient be­soin et bu­vaient le peu d’eau dis­po­nible. Les ran­chers qui ten­taient de vivre d’éle­vages bo­vin et ovin com­men­çaient à par­ler des dromadaires comme d’une ca­la­mi­té, et l’on sen­tait pro­gres­si­ve­ment mon­ter leur exas­pé­ra­tion.

Et puis, il sur­vint quelque chose de nou­veau. Par­tout dans le monde, les hu­mains brû­laient des com­bus­tibles fos­siles. La com­po­si­tion de l’at­mo­sphère était pro­gres­si­ve­ment trans­for­mée par le gaz car­bo­nique, mo­di­fiant les dy­na­miques de la pluie, de la cap­ta­tion de l’in­fra­rouge et du cli­mat en gé­né­ral. Dans le désert aus­tra­lien, ces chan­ge­ments frap­paient du­re­ment : il fai­sait plus chaud et l’eau s’éva­po­rait plus ra­pi­de­ment. Bien­tôt, la sé­che­resse s’ins­tal­la, la pire que cette terre dé­so­lée avait ja­mais connue.

Les dromadaires n’avaient pas be­soin de beau­coup d’eau, mais il leur en fal­lait quand même un peu, et elle dis­pa­rais­sait. Les dromadaires de­ve­naient déses­pé­rés, at­ta­quaient les abreu­voirs du bé­tail et s’en pre­naient même aux cli­ma­ti­seurs pour ob­te­nir quelques gouttes d’eau.

Il fal­lait faire quelque chose. On a com­men­cé par des études, na­tu­rel­le­ment. On a ré­flé­chi long­temps. Puis on dé­ci­da d’éli­mi­ner une large pro­por­tion de ces cha­meaux, soit en les ti­rant de­puis des avions, soit au sol, jus­qu’à ré­duire leur nombre au­tour de 300 000.

Mais ce­la ne si­gni­fie pas qu’ils vé­curent heu­reux par la suite.

Voyez, il ne s’agit pas ici d’un conte de fées. Il s’agit d’un pro­blème vé­ri­table avec le­quel se dé­bat l’Aus­tra­lie en ce mo­ment. À moins de chan­ge­ments pro­fonds, les cha­meaux se­ront à nou­veau un mil­lion en Aus­tra­lie dans moins de 20 ans.

Par contre, comme dans beau­coup de contes de fées, il y a une le­çon à ti­rer, à sa­voir : quand vous avez af­faire à la na­ture, quand vous croyez com­prendre comment ça fonc­tionne... vous avez tout faux!

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