«Pour­quoi a-t-on bou­dé notre plai­sir si long­temps?»

MAUDE, 40 ANS

Coquine - - VIE DE COUPLE -

J’AI TOU­JOURS EU PI­TIÉ DES COUPLES QUI N’ÉCHANGENT PLUS UN MOT AU RES­TAU­RANT OU QUI ONT DE LA DIF­FI­CUL­TÉ À NE PAS S’ENGUEULER EN CHOI­SIS­SANT UN FRO­MAGE À L’ÉPI­CE­RIE. MAIS À 40 ANS, J’AI DÛ ME RENDRE À L’ÉVI­DENCE. SI MON COUPLE AL­LAIT RE­LA­TI­VE­MENT BIEN, CE N’ÉTAIT VRAI­MENT PLUS LA PAS­SION DES DÉ­BUTS.

Il faut dire que mon Em­ma­nuel était beau­coup plus aven­tu­reux à 33 ans qu’à 48 ans! Im­pos­sible de ne pas sou­rire quand j’y re­pense. Ça fait dé­jà 15 ans, mais j’ai vrai­ment l’im­pres­sion que c’était hier. On es­sayait toutes les po­si­tions, tous les jours (ou même plus!). Em­ma­nuel était fou, car­ré­ment fou de dé­sir pour moi. On fait l’amour en route vers une soi­rée d’amis? On prend le fos­sé et… go! En­vie de moi au res­tau­rant? Et hop dans les toi­lettes pour as­sou­vir nos en­vies. Je jouis­sais par­fois tel­le­ment fort que j’en avais des fous rires in­con­trô­lables. C’était tout sim­ple­ment ir­réel. Dé­li­cieux.

Comme tous ces couples si pré­vi­sibles, on a vu le dé­sir s’user avec le poids des an­nées. Un «pas ce soir, ché­ri» par-ci, un «j’ai mal à la tête» par-là, un ef­fort de moins ici, une dis­pute de plus là… Nos re­la­tions sexuelles sont de­ve­nues de plus en plus rares, jus­qu’à ce qu’elles dis­pa­raissent com­plè­te­ment. Sans que je m’en rende trop compte, j’ai fê­té notre pre­mier an­ni­ver­saire d’abs­ti­nence en tête-à-tête avec un bon verre de vin… et mon vi­bra­teur.

Je pense bien que c’est à ce mo­ment que j’ai com­men­cé à re­mar­quer ce qui se pas­sait au­tour de moi. Moi qui me van­tais à mes amies de ma lé­gen­daire fi­dé­li­té, je me suis mise à re­mar­quer les avances d’un col­lègue. Carl, 50 ans, la barbe nais­sante et l’at­ti­tude fou­gueuse, juste ce qu’il faut. Ça a com­men­cé par des re­gards ap­puyés, des sou­rires en coin, des com­pli­ments sur ma te­nue, mes che­veux, ma per­son­na­li­té… sur tout. Ça a conti­nué avec des tou­chers fur­tifs: une main po­sée sur mon épaule un peu trop long­temps, son pied qui cherche le mien sous le bu­reau… Le pire dans tout ça? Ça mar­chait! Je m’abreu­vais car­ré­ment de ses beaux mots, com­plè­te­ment conquise. Le dé­sir au ventre, je cal­mais ma li­bi­do dé­bor­dante comme je le pou­vais: fan­tasmes, mas­tur­ba­tion, vi­bra­teur… J’étais de plus en plus frus­trée et j’étais in­ca­pable d’en par­ler à qui que ce soit. Sur­tout pas à mon amou­reux que j’avais peur de perdre.

In­cons­ciem­ment, j’ai com­men­cé à prendre mes dis­tances avec Em­ma­nuel. Mal à l’aise, de plus en plus hon­teuse de mes en­vies in­as­sou­vies, je l’évi­tais presque, per­sua­dée qu’il n’avait plus en­vie de moi. C’est lui qui a osé abor­der le su­jet, un mar­di gris. Après mille dé­tours, il a fon­cé droit dans la ques­tion: «Alors pour nous, c’est fi­ni, Maude? Tu ne me dé­sires plus?» J’en ai eu le souffle cou­pé. Il n’était pas stu­pide, bien sûr.

J’ai vite bais­sé les yeux, in­ca­pable de sou­te­nir son re­gard. Com­ment lui avouer que je n’avais plus la force de lut­ter pour l’al­lu­mer? Que je ne vou­lais plus de ces re­la­tions sexuelles hy­gié­niques, qui ne ser­vaient qu’à nous confor­ter dans notre im­pres­sion d’avoir une vie sexuelle épa­nouie? J’ai ba­fouillé de mi­sé­rables ex­cuses, j’ai dit que j’avais be­soin de ré­flé­chir et je lui ai de­man­dé du temps. Ce qu’il m’a don­né. Des jours, des se­maines à se re­gar­der en chiens de faïence, à se de­man­der com­ment sor­tir de cette im­passe.

Sin­cè­re­ment, après une énième avance de mon col­lègue, j’étais sur le point de cra­quer. J’en étais à fan­tas­mer sur lui jour et nuit, trop en manque de con­tacts hu­mains, sexuels. La mort dans l’âme, j’en suis ve­nue à la conclu­sion que je de­vais quit­ter Em­ma­nuel. Com­ment conti­nuer comme ça? Est-ce que la seule so­lu­tion était de de­ve­nir comme ces gens âgés qui se pro­clament com­pa­gnons, «mais pas plus, hein!», avec un sou­rire ré­si­gné? Non. Im­pos­sible.

La main sur la porte, j’ai pous­sé un sou­pir avant d’al­ler an­non­cer la mau­vaise nou­velle à Em­ma­nuel… qui s’est car­ré­ment je­té sur moi. Il m’a em­bras­sée comme il ne l’avait pas fait de­puis… Ouf! Je ne sais même plus. Après tout ce temps sans un seul tou­cher, je fon­dais dans ses bras. Au­cun dan­ger que je perde pied: il me te­nait avec une force in­croyable. Et j’étais confuse, plus que confuse de dé­sir. Moi qui ve­nais mettre fin à tout ça, pour fi­na­le­ment tom­ber sur mon Em­ma­nuel d’avant! J’ai pour­tant été in­ca­pable de pro­non­cer un mot: je le dé­si­rais trop et il me ca­res­sait trop bien.

«Alors pour nous, c’est fi­ni, Maude? Tu ne me dé­sires plus?»

Comme si tous ces mois d’at­tente avaient exa­cer­bé le dé­sir entre nous, on n’ar­ri­vait tout sim­ple­ment plus à se lâ­cher. J’avais l’im­pres­sion de dé­cou­vrir un nou­vel homme qui me connais­sait par coeur, qui sa­vait quand, com­ment et où me tou­cher pour que j’éprouve le plus de plai­sir pos­sible. Un homme sûr de lui et de ses dé­si­rs. Pas le temps de se rendre à la chambre et tant pis! Sans ta­bou, il a osé m’ac­cor­der toutes mes en­vies sans ja­mais hé­si­ter une se­conde. Nos corps se sont re­trou­vés, comme s’ils sa­vaient mieux que nous qu’ils étaient faits l’un pour l’autre. Quand il a joui en gé­mis­sant «je t’aime» dans mon oreille, j’ai su que je l’avais re­trou­vé. Avec ap­pé­tit, on a fait l’amour toute la nuit, comme pour rat­tra­per tout le temps per­du. Pour­quoi a-t-on bou­dé notre plai­sir si long­temps? Au­cune idée. Mais j’ai main­te­nant une cer­ti­tude: on ne se per­dra plus ja­mais de vue comme ça.

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