L’OB­SES­SION DE LA MA­TIÈRE

Coquine - - PSYCHO - PAR JOAN­NA JOUR­DAIN

«Le cuir, com­plice de mon ex­ci­ta­tion.» - CYBÈLE

DANS SON TÉ­MOI­GNAGE, CYBÈLE RA­CONTE CE QU’ELLE RES­SENT QUAND ELLE PORTE DU CUIR, QUE CE SOIT UNE JUPE, UNE ROBE OU UN PAN­TA­LON MOULANT. C’EST LA MA­TIÈRE BRUTE QUI L’IN­TÉ­RESSE.

«J’ai tou­jours été sé­duite par le cuir. Ado­les­cente, ex­plique-telle, j’al­lais ca­res­ser des vê­te­ments en cuir dans les bou­tiques en me ju­rant que j’en por­te­rais lorsque j’au­rais un tra­vail et que je se­rais in­dé­pen­dante. À 35 ans, je suis au­jourd’hui di­rec­trice dans une boîte de re­la­tions pu­bliques et j’ai sou­vent l’oc­ca­sion d’en­fi­ler mes vê­te­ments de cuir vé­ri­table, que j’ap­pelle ma cui­rasse. Si je sors avec une col­lègue ou un client pour un cinq à sept, je me sens al­lu­meuse, ça dé­pend de la phase de la Lune (rires). Je lance des re­gards fur­tifs à ceux et celles qui me fixent lon­gue­ment. J’éprouve alors une sen­sa­tion de bien-être vis­cé­rale. Oui, j’ai des pa­pillons dans le ventre.»

UNE DÉ­CHARGE SEN­SUELLE

Dans le lan­gage guer­rier, la cui­rasse est un ob­jet qui sert à se pro­té­ger, à se dé­fendre, mais ce n’est pas le cas pour Cybèle. Sa robe de cuir mou­lante cou­leur cho­co­lat la rend dé­li­cieu­se­ment at­ti­rante, et elle le sait. Cette peau ani­male, son odeur d’après tan­nage, sa co­lo­ra­tion dans des tons chauds, sa sur­face lisse et par­fois col­lante (parce que Cybèle achète des vê­te­ments en cuir sans dou­blure), tout ça crée l’étin­celle qui fait ex­plo­ser en elle l’éner­gie éro­tique.

Dans un bar pour cé­li­ba­taires, Cybèle est consciente de son au­ra, de l’ef­fet qu’elle pro­duit sur les autres. Grande et jo­lie, elle a aus­si beau­coup de classe. Elle sent les yeux des hommes se po­ser sur elle comme s’ils la ca­res­saient. Peu im­porte l’heure de la soi­rée ou si l’éta­blis­se­ment est bon­dé, elle se fau­file entre les corps comme une pan­thère et va s’ap­puyer contre un mur, une jambe po­sée sur un bar­reau de ta­bou­ret. In­tri­gante, elle joue à la star. La fe­melle chasse.

L’ÉRO­TISME PAR LE CUIR

«Je trouve que le cuir donne une se­conde peau à la per­sonne qui le porte, pour­suit-elle, et cette peau, qui dé­gage un ca­rac­tère éro­tique puis­sant, est sus­cep­tible de trans­for­mer la per­sonne en “ob­jet sexuel”. Bi­zar­re­ment, pour moi, ç’a l’ef­fet contraire. Quand je porte mon bus­tier en cuir et ma jupe mou­lante qui des­cend sous le ge­nou, je me sens maî­tresse de la si­tua­tion, j’im­pose le res­pect. Si vous jetez un coup d’oeil dans ma garde-robe, vous y dé­cou­vri­rez une vraie ma­ro­qui­ne­rie: des sacs à main en cuir de toutes les cou­leurs, des chaus­sures à bouts poin­tus, des bot­tillons et des cuis­sardes, sans ou­blier les gants…» On sent bien que Cybèle se fait son ci­né­ma et qu’elle s’ins­pire des pin-up et an­ciennes ef­feuilleuses de ca­ba­ret et de leurs gestes lents. Elle ra­conte, sur le ton de la con­fi­dence, que ses longs gants de cuir noirs qui re­montent jus­qu’aux coudes ont dé­jà ser­vi à mas­tur­ber son homme. Elle les avait préa­la­ble­ment en­duits d’huile à mas­sage par­fu­mée au musc… Elle men­tionne aus­si cet amant qui était fou de ses pieds, sur­tout s’ils avaient pas­sé la jour­née en­ser­rés dans ses bot­tines en cuir à la­cets. Il s’age­nouillait à ses pieds gai­nés de ny­lon, hu­mait leur odeur fauve, fer­mait les yeux, et avait une érection sur-le­champ.

Ce que Cybèle confie, à la fin de son té­moi­gnage, c’est qu’elle a eu son pre­mier or­gasme à vie en croi­sant et dé­croi­sant les jambes alors qu’elle por­tait un pan­ta­lon de cuir (mais pas de cu­lotte) qui lui col­lait à la peau. Elle était as­sise der­rière son bu­reau et, grâce au simple frot­te­ment de ses cuisses, à la pres­sion du pan­ta­lon sur le cli­to­ris et au mou­ve­ment des lèvres de sa vulve, la jouissance est ve­nue sau­va­ge­ment, en un éclair. Si Cybèle avait été de­bout, elle se­rait tom­bée.

L’AVIS DU PSY: DAN­GER

Le fé­ti­chisme du cuir, comme nous ve­nons de l’illus­trer, a pour con­sé­quence pre­mière un ef­fet de fas­ci­na­tion. La per­sonne qui aime en por­ter ou celle qui aime re­gar­der les autres en por­ter, le tou­cher ou en­core se frot­ter à un vê­te­ment de cuir peut voir ses pre­miers émois la me­ner à une très grande ex­ci­ta­tion (qui peut al­ler jus­qu’à l’éjaculation chez l’homme et à la lu­bri­fi­ca­tion chez la femme). Le plai­sir su­prême est at­teint dans l’or­gasme. Il en ré­sulte un cer­tain trouble, peut-être même un peu de culpa­bi­li­té. Parce que la jouissance at­tri­buable à une ma­tière ou à un contact avec une étoffe (c’au­rait pu être de la four­rure) est in­usi­tée.

UNE NÉ­CES­SI­TÉ DÉ­VIANTE

Cybèle l’a ex­pé­ri­men­té et, une fois l’éton­ne­ment pas­sé, elle a cher­ché à re­créer ce mo­ment ma­gique de plai­sir au­tant cé­ré­bral que sen­so­riel. C’est là pré­ci­sé­ment que se cache le dan­ger. Comme le toxi­co­mane va ten­ter de re­trou­ver l’eu­pho­rie de sa pre­mière in­jec­tion, le fétichiste vou­dra at­teindre l’or­gasme par le cuir. Ce­la de­vient pro­blé­ma­tique lorsque l’ob­jet en ques­tion est es­sen­tiel à l’ex­ci­ta­tion ou qu’il rem­place car­ré­ment le ou la par­te­naire. On ne peut plus se pas­ser du cuir pour jouir. La per­ver­sion s’ins­talle ain­si. Un psy­chiatre freu­dien di­rait que le fé­ti­chisme est, dans ce cas-ci, la sa­cra­li­sa­tion de l’ob­jet (le vê­te­ment en peau ani­male), qui sym­bo­lise le pou­voir. Et l’ob­jet fé­tiche n’a qu’une seule fonc­tion: per­mettre à la per­sonne d’ac­cé­der à la vo­lup­té, au plai­sir sexuel.

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