Dans l’in­ti­mi­té D’un host club

Coquine - - SOCIÉTÉ - PAR JOAN­NA JOUR­DAIN

KABUKICHO (JA­PON)

Aki se sent par­ti­cu­liè­re­ment jo­lie ce soir. Elle a re­mon­té ses longs che­veux de jais en un sa­vant chi­gnon, re­vê­tu une robe mou­lante noire au dé­col­le­té plon­geant, et une chaîne en or pé­né­trant dans le sillon de ses seins agit comme une in­vi­ta­tion. Elle a en­fi­lé ses chaus­sures à ta­lons ai­guilles les plus luxueuses. Il est 22 h, elle met la touche fi­nale à son ma­quillage, ses yeux sont al­lon­gés comme ceux d’une chatte, et elle a dé­po­sé deux gouttes de Cha­nel N° 5 sur son cou. Aki est une riche femme d’af­faires de 27 ans qui a fait for­tune dans l’ex­ploi­ta­tion de sa­lons de mas­sage thaï­lan­dais. Elle dis­pose éga­le­ment d’une somme ap­pré­ciable que lui a lais­sée son ex-ma­ri, un fi­nan­cier. Ain­si, la di­vor­cée peut sa­tis­faire tous ses ca­prices, dont l’un qui s’ap­pelle Öji. Elle a ren­dez-vous avec ce­lui­ci, qui tra­vaille dans un host club. Il est son fa­vo­ri. Elle l’a choi­si. Et qu’im­porte si son ché­ri lui coûte très cher: ils flirtent, il la ca­jole et la traite en déesse. Il lui dit qu’il l’aime…

GEISHA AU MAS­CU­LIN Le club est étin­ce­lant de néons et de mi­roirs. Plu­sieurs ban­quettes sont dé­jà oc­cu­pées par des jeunes femmes, une coupe de cham­pagne à la main, qui se laissent draguer par des éphèbes à la mèche blonde re­belle et aux yeux de braise. Comme à chaque vi­site, Aki a une table qui lui est as­si­gnée, ain­si qu’une bou­teille de sa li­queur pré­fé­rée, la crème de menthe blanche. Quand il l’aper­çoit, Öji lui sou­rit, s’ap­proche d’elle, lui fait le baise­main, com­pli­mente sa beau­té et la laisse par­ler. Il n’écoute et ne voit qu’elle, il est payé pour ça. Aki dé­pense près de 10 000 $ par mois pour «sen­tir battre son coeur».

QUE SONT LES HOST CLUBS? C’est l’équi­valent des bars d’hô­tesses, mais le per­son­nel est com­po­sé de beaux gar­çons âgés de 18 à 30 ans. Ceux-ci sont vê­tus avec élé­gance: com­plet fon­cé, che­mise ou­verte sur un torse im­berbe. Ils ont le teint bron­zé, des bi­joux, de l’ins­truc­tion et «le men­songe ga­lant». Ils per­çoivent un sa­laire de base qui aug­mente avec leurs com­mis­sions sur les bois­sons et les gé­né­reux pour­boires de leurs clientes. Ces tra­vailleurs de nuit dis­pensent à prix fort un amour factice aux femmes so­li­taires. La cliente peut choi­sir le genre qu’elle veut: le ro­man­tique, le gen­til voyou, l’an­dro­gyne ou le mi­net. Un bon host, beau par­leur, char­meur, qui se com­porte comme le com­pa­gnon idéal, peut ga­gner gros.

DES GIGOLOS DE LUXE

Qui sont les clientes? Elles ont de 20 à 60 ans, trouvent les Ja­po­nais froids ou ty­ran­niques. Elles veulent fuir les ma­chos ou ceux qui ren­voient l’image du père au­to­ri­taire. Au club, elles trouvent une am­biance qui les met en va­leur et elles sont prêtes à en­tre­te­nir leur fa­vo­ri. Sho Ta­ka­mi, an­cienne es­corte de 43 ans qui pos­sède main­te­nant une chaîne de clubs, com­pare le mé­tier à ce­lui de psy­cho­logue. «Quand j’avais 25 ans, une cliente m’a of­fert une Porsche, une montre Ro­lex et un condo», ra­conte-t-il. Ce qu’il ne dit pas, c’est qu’ils étaient amants.

Après la fer­me­ture, la cliente peut em­me­ner son fa­vo­ri à l’hô­tel ou chez elle, puis al­ler dé­jeu­ner. Elle paye, bien sûr, pour ces ex­tras. Sho Ta­ka­mi, qui roule à pré­sent en Rolls avec chauf­feur, pro­jette d’ou­vrir un host club à Las Ve­gas. Pour ce tra­vail, dit-il, le gar­çon doit être dis­po­nible 24 heures sur 24: «Il est im­por­tant que la cliente croie à la pos­si­bi­li­té de ren­con­trer l’amour. Après tout, c’est pour ça qu’elle vient dé­pen­ser son ar­gent.»

ELLES ACHÈTENT DE L’AF­FEC­TION Les clubs d’hôtes mas­cu­lins re­pré­sentent 10 mil­liards de dol­lars de chiffre d’af­faires an­nuel au Ja­pon. On en compte quelque 800 au pays. Il y en a en­vi­ron 260 à To­kyo, mais la ma­jo­ri­té des adresses se trouvent dans les quar­tiers chauds de villes telle Kabukicho, où les gar­çons, cer­tains ma­quillés, prennent la pose comme des man­ne­quins sur le trot­toir, ou dé­marchent di­rec­te­ment les clientes avec des: «On boit un verre en­semble, prin­cesse?» Ils se pré­nomment Jim­my, Ro­méo ou Gats­by. «Le tra­vail d’un hôte est de sou­te­nir le coeur des dames, pour­suit Sho Ta­ka­mi. Les clientes achètent de l’af­fec­tion. Elles en ont man­qué dans leur fa­mille, leur ma­riage.»

ET LE SEXE? Ken, un ex-hôte de 37 ans, pa­tron de club, ex­plique: «On leur vend du rêve, il nous faut men­tir, dire qu’on les aime en échange de sommes consi­dé­rables. Les hôtes existent pour rem­plir un vide. La femme a be­soin de sé­duire, de s’ex­pri­mer. Nous écou­tons ses pro­blèmes, lui di­sons qu’elle est belle, qu’elle est su­blime.» Mais la pers­pec­tive d’une re­la­tion sexuelle reste un piège dans ce sec­teur où la concur­rence est fé­roce. Le sexe ne fait pas for­cé­ment par­tie des ser­vices d’un club d’hôtes. Libre à cha­cun d’al­ler plus loin. Or, il y a un dan­ger à faire com­merce de faux sen­ti­ments: l’an­goisse de se faire dé­trô­ner par un autre ou dé­truire par une femme. Si un hôte tombe amou­reux de sa cliente, comme une pros­ti­tuée de son sou­te­neur, il est fi­chu.

VOUS VOU­LEZ EN SA­VOIR DA­VAN­TAGE SUR CES GAR­ÇONS ÉLÉGANTS ÂGÉS DE 18 À 30 ANS QUI PER­ÇOIVENT UN SA­LAIRE EN ÉCHANGE D’UN AMOUR FACTICE? LI­SEZ BIEN CE QUI SUIT.

«On leur vend du rêve, il nous faut men­tir, dire qu’on les aime en échange de sommes consi­dé­rables. Les hôtes existent pour rem­plir un vide. La femme a be­soin de sé­duire, de s’ex­pri­mer. Nous écou­tons ses pro­blèmes, lui di­sons qu’elle est belle, qu’elle est su­blime.» KEN, PA­TRON DE CLUB

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