NOU­VELLE LIT­TÉ­RAIRE

Coup de Pouce - - SOMMAIRE - Par Louise Trem­blay-D’Es­siambre

L’hé­ri­tage de Pie­tro le ma­gni­fique...

La veillée fu­nèbre ti­rait à sa fin. D’une main trem­blante, Paul le­va son verre et le tint au-des­sus de sa tête. Au­tour de lui, les voix se per­daient en un bour­don­ne­ment sourd.

– S’il vous plaît!

Le si­lence se fit peu à peu, et les re­gards, nom­breux, se tour­nèrent vers lui.

– Comme le chan­tait si bien Ni­cole Croi­sille, che­vro­ta Paul d’une voix cas­sée, il était gai comme un Ita­lien quand il sait qu’il au­ra de l’amour et du vin… Nous ne l’ou­blie­rons ja­mais. Le­vons nos verres une der­nière fois à notre ami Pie­tro. Pie­tro le ma­gni­fique!

Dans l’heure qui sui­vit, l’ap­par­te­ment ri­che­ment dé­co­ré se vi­da pe­tit à pe­tit, et Paul pro­me­na son déses­poir d’une pièce à l’autre, at­tra­pant au pas­sage un verre à moi­tié vide, une as­siette col­lante, une ser­viette de table aban­don­née sur le bras d’un fau­teuil.

Que de­vien­dra-t-il sans Pie­tro, son ami, son as­so­cié, son amant? Leur his­toire au­ra du­ré trente-cinq ans, et c’était à la fois si long et si bref que Paul en était tout étour­di.

Il re­gar­da au­tour de lui, re­voyant leur vie à deux à tra­vers les bi­be­lots choi­sis en­semble et les sou­ve­nirs de voyage sé­lec­tion­nés avec soin. On n’ef­face pas tant d’an­nées d’un ba­nal coup de chif­fon, aus­si beau, aus­si soyeux et co­lo­ré soit-il!

Voi­là à quoi pen­sait Paul, tout en ra­mas­sant la vais­selle sale qu’il dé­po­sait sur la table de la cui­sine.

Pie­tro et lui s’étaient ren­con­trés dans un bar, à la fa­veur d’une fête quel­conque. Par­ti pour l’Ita­lie quelques an­nées plus tôt, un cer­tain Pierre Ra­cine en était re­ve­nu sur­nom­mé Pie­tro le ma­gni­fique. Il avait le coeur en écharpe, sou­ve­nir d’un grand amour bles­sé, par­lait de l’Ita­lie avec dé­me­sure et por­tait un ha­bit rose fuch­sia.

Il avait suf­fi d’un simple re­gard entre eux pour en­ga­ger le reste de leur vie.

Leur im­pro­bable as­so­cia­tion avait été un franc suc­cès. Leur amour, tout aus­si in­vrai­sem­blable, avait été d’une grande fer­veur que le pas­sage du temps n’avait pas tié­die.

Pie­tro était l’âme pas­sion­née de l’agence de dé­co­ra­tion in­té­rieure qu’ils avaient fon­dée. De son cô­té, Paul était pas­sé maître dans l’art de se faire dis­cret, se plai­sant sur­tout à ac­cro­cher les ri­deaux, à dé­rou­ler les ta­pis, à pla­cer les meubles et à te­nir la comp­ta­bi­li­té avec une grande ri­gueur. Les plus beaux sa­lons de la ville, les cui­sines les plus écla­tées et les chambres les plus en­ve­lop­pantes étaient tous si­gnés Pie­tro le ma­gni­fique.

Sa flam­boyance n’avait d’égal que son as­su­rance, et son goût pour les cou­leurs écla­tantes sa­vait se mo­dé­rer de­vant les pré­fé­rences de la

Quand il en­tra dans la cui­sine, il s’ar­rê­ta brus­que­ment. La pièce était im­pec­cable. Cu­rieux! Pour­tant, il ne se sou­ve­nait pas de l’avoir ran­gée avant de dor­mir. Avait-il bu au point d’en perdre la mé­moire?

clien­tèle. Il n’en res­tait pas moins que son ima­gi­na­tion dé­bri­dée, éclec­tique et créa­tive les avait me­nés au som­met de leur art.

À soixante ans, ils es­ti­maient avoir en­core toute une vie de­vant eux. Jus­qu’à la se­maine der­nière, ils fai­saient mille et un pro­jets. Mais le des­tin en avait dé­ci­dé au­tre­ment. Pie­tro était tom­bé d’un es­ca­beau, se rom­pant le cou. La mort avait été im­mé­diate et la dé­tresse de Paul, ver­ti­gi­neuse.

Ce der­nier je­ta un re­gard na­vré à la table en­com­brée. Il n’avait plus le coeur à rien, sur­tout pas à faire la vais­selle. Il se ver­sa un autre verre de vin puis, em­prun­tant l’es­ca­lier en co­li­ma­çon qui par­tait de la cui­sine, il des­cen­dit à l’ate­lier.

Le si­lence y ré­gnait en maître. Où donc étaient pas­sés les ex­cla­ma­tions dé­li­rantes de Pie­tro, ses rires spon­ta­nés, ses in­di­gna­tions mé­mo­rables, ses im­pa­tiences no­toires? De cet homme ar­dent, il ne res­tait, sur la table à des­sin, que les der­niers cro­quis.

– Il fau­drait tout de même ter­mi­ner les com­mandes en cours, mur­mu­ra Paul, en sou­le­vant d’une main un peu molle la liasse de feuilles épar­pillées sur le pla­teau de verre. Pie­tro et moi de­vons bien ce­la à notre fi­dèle clien­tèle. Après, tou­te­fois, je ven­drai… Oui, voi­là ce que je vais faire, car sans Pie­tro, notre agence n’a plus sa rai­son d’être.

Le len­de­main ma­tin, Paul s’éveilla en suf­fo­quant, le coeur bat­tant la cha­made. Il se dres­sa brus­que­ment dans son lit et ou­vrit les yeux sur le jour nais­sant.

– Quel rêve étrange, fit-il en ins­pi­rant pro­fon­dé­ment, ras­su­ré ce­pen­dant de re­con­naître le mo­bi­lier. Com­ment un songe peut-il être si réel?

En ef­fet, du­rant la nuit, Paul avait rê­vé de Pie­tro. Tous les deux, ils pre­naient un ca­fé côte à côte, comme ils l’avaient fait des mil­liers de fois. En­suite, Pie­tro s’était avan­cé vers un lac qui ve­nait d’ap­pa­raître, et Paul l’avait vu se trans­for­mer en cygne ma­jes­tueux. Le grand oi­seau noir et blanc s’était éloi­gné de la berge et, dans un large mou­ve­ment d’ailes, il s’était éle­vé vers le ciel pour sur­vo­ler Paul, le cou­vrant de son ombre. Puis, le cygne avait su­bi­te­ment dis­pa­ru tan­dis qu’une pluie de plumes s’abat­tait sur Paul, l’em­pê­chant de res­pi­rer. C’est à ce mo­ment qu’il s’était ré­veillé.

Paul at­ten­dit que son coeur se calme, puis il se le­va, in­tri­gué. De toute sa vie, il n’avait ja­mais gar­dé le moindre sou­ve­nir de ses rêves.

En fait, sur la table, il ne res­tait plus que deux tasses à ca­fé.

Ta­chées et vides.

Ef­frayé, Paul se hâ­ta de des­cendre à l’ate­lier. Va­lait peut-être mieux se mettre au tra­vail im­mé­dia­te­ment.

Quand il se pen­cha sur le dos­sier de

Mme Hor­tense Gri­mal­di, Paul eut la cer­ti­tude, sans sa­voir com­ment, que cette cliente dé­tes­tait la cou­leur et ap­pré­ciait les tex­tures. Ré­mi­nis­cence d’une an­cienne dis­cus­sion avec Pie­tro ou im­pres­sion lais­sée par le rêve?

Quelque dix jours plus tard, quand Mme Hor­tense dé­cou­vrit sa chambre, la pièce se dé­cli­nait so­bre­ment dans les noirs et les blancs. Le sa­tin mi­roi­tait aux fe­nêtres et le ve­lours cha­toyait sur le lit. Dans un coin de la pièce, un im­mense bou­quet de plumes noires et blanches at­ti­rait le re­gard. Comme touche de fé­mi­ni­té, Paul avait dis­po­sé quelques cous­sins d’un rose très pâle. Il ai­mait bien tout ce qui était fé­mi­nin.

Émue d’avoir été si bien com­prise, la vieille dame bat­tit des mains, vi­si­ble­ment heu­reuse du ré­sul­tat.

– Je vous en­ver­rai des clients! pro­mit-elle alors. »»

Sa­tis­fait et ras­su­ré, Paul s’oc­cu­pa donc du deuxième dos­sier, qui se ré­su­mait à un des­sin au fu­sain, ac­com­pa­gné de quelques mots grif­fon­nés dans la marge.

À pre­mière vue, ce pro­jet sem­blait as­sez com­plexe. Se­lon les notes de Pie­tro, Her­vé Cham­pagne était un éru­dit qui ap­pré­ciait la lit­té­ra­ture an­glaise. Il vou­lait une pièce à re­ce­voir qui lui res­sem­ble­rait, une pièce où il pour­rait aus­si se dé­tendre.

Paul re­pous­sa les pa­piers en se grat­tant la tête. Où al­lait-il pui­ser l’ins­pi­ra­tion, lui qui n’en avait guère?

Per­plexe, il le­va les yeux au pla­fond. – Qu’est-ce que tu ima­gi­nais, Pie­tro, en écri­vant ces quelques mots? sou­pi­ra-t-il, un brin dé­cou­ra­gé.

La ré­ponse ne se fit pas at­tendre. La nuit sui­vante, Paul rê­va d’un Pie­tro en pleine cor­ri­da, tout de noir et d’or vê­tu. Ce Pie­tro plus grand que na­ture mit ra­pi­de­ment la bête à mort. Une ri­vière de sang d’un rouge in­tense sub­mer­gea Paul qui, à cet ins­tant, fixait Pie­tro droit dans les yeux. Ce der­nier lui fit un clin d’oeil.

Paul s’éveilla en sur­saut, suf­fo­quant et, sans at­tendre le le­ver du jour, il se pré­ci­pi­ta sur la table à des­sin. Certes, il n’avait pas le coup de crayon de Pie­tro et ne l’au­rait ja­mais. Ce­pen­dant, son rôle de comp­table lui avait fait connaître la liste de leurs four­nis­seurs à tra­vers le monde et celle de pres­ti­gieux ate­liers de confec­tion. Il de­vrait ar­ri­ver à se dé­brouiller. Se fiant à son rêve, il es­ti­ma que le rouge sang de boeuf se­rait do­mi­nant. N’était-ce pas là ce que Pie­tro avait ten­té de lui dire?

Son ins­tinct fut le bon.

– Quelle riche idée!

De­bout au beau mi­lieu de la pièce, Her­vé Cham­pagne était de toute évi­dence ra­vi de­vant ce qui res­sem­blait à une bi­blio­thèque de style an­glais.

– Ces fau­teuils in­di­vi­duels se­ront as­su­ré­ment plus confor­tables qu’un long ca­na­pé... Je n’y au­rais pas pen­sé. Et cette teinte à la fois riche et sombre! Le rouge est ma cou­leur pré­fé­rée. Vous l’avais-je dit?

Ce jour-là, Paul re­vint chez lui en sif­flo­tant et, sans at­tendre, il sor­tit la che­mise du der­nier dos­sier. Il n’y avait qu’une feuille por­tant un nom, une adresse et le mot «sa­lon» tout à cô­té, en­tou­ré de trois traits de cou­leur: du prune, du jaune or et un blanc plu­tôt cré­meux.

– Mais bon sang de bon Dieu, Pie­tro! Com­ment veux-tu que j’y ar­rive avec si peu de dé­tails? Ce soir-là, Paul se cou­cha très tôt.

Pie­tro l’at­ten­dait du cô­té de la nuit et, au ré­veil, Paul n’avait plus au­cun doute: c’était bien son amou­reux qui ve­nait le vi­si­ter dans son som­meil. Il sen­tit les larmes lui mon­ter aux yeux en re­pen­sant au cou­cher de so­leil ir­réel qu’il avait vu en songe tan­dis qu’il en­ten­dait la voix de son ami lui pro­di­guant ses conseils à l’oreille.

Ce jour-là, Paul en­ga­gea un des­si­na­teur pour don­ner vie aux sug­ges­tions de Pie­tro. Il pour­rait en­suite com­man­der tous ces tis­sus ex­clu­sifs qui fai­saient la ré­pu­ta­tion de l’agence.

– Je veux un cou­cher de so­leil avec du prune, de l’or et de l’oran­gé, de­man­da-t-il au jeune homme. Nous en fe­rons des dra­pe­ries.

Ce même jour, Paul rap­pe­la une cer­taine Ger­maine Du­ro­cher, amie de Mme Hor­tense, puis Her­vé Cham­pagne qui, cette fois, vou­lait re­faire la dé­co­ra­tion de son sa­lon. Paul se cou­cha très tôt.

Au­jourd’hui, M. Paul a les che­veux tout blancs. Il au­ra bien­tôt quatre-vingt-six ans. Sa ré­pu­ta­tion n’est plus à faire dans le mi­lieu de la dé­co­ra­tion. Quand on lui de­mande le se­cret de sa réus­site et de sa lon­gé­vi­té, il ré­pond, tout rou­gis­sant:

– Le se­cret de la lon­gé­vi­té, c’est le tra­vail. C’est lui qui nous garde jeunes. Quant au se­cret de la réus­site, c’est le som­meil. Douze heures par nuit, mi­ni­mum. Après tout, ne dit-on pas que la nuit porte conseil? Dans mon cas, rien ne sau­rait être plus vrai!

Et pour rendre à Cé­sar ce qui ap­par­tient à Cé­sar, de­puis quelques dé­cen­nies, M. Paul ne porte plus que les cra­vates ex­tra­va­gantes de son ami Pie­tro.

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