moi, ASEXUÉE?

DANS UN MONDE HYPERSEXUÉ, DE PLUS EN PLUS DE JEUNES FEMMES DÉNUÉES DE TOUT DÉ­SIR SEXUEL SORTENT DE L’OMBRE. DÉCRYPTAGE D’UN PHÉ­NO­MÈNE TA­BOU.

ELLE (Québec) - - Santé - texte NEL­LIE EDEN adap­ta­tion SO­PHIE LARIVIÈRE

« Il y a six ans, j’étais au res­to avec mon co­pain. Ça n’al­lait pas très fort entre nous, et on ve­nait tout juste de se prendre la tête en­core une fois. Je sen­tais qu’il était sur le point de me de­man­der pourquoi j’avais pris au­tant de temps – quatre mois! – avant de l’in­vi­ter à mon ap­par­te­ment. Et pourquoi on n’avait pas en­core fait l’amour. Et pourquoi, chaque fois qu’il ten­tait de m’em­bras­ser, je me re­fer­mais comme une huître. Com­ment lui ex­pli­quer que, chaque fois qu’il met­tait sa langue dans ma bouche, un sen­ti­ment de pa­nique m’en­va­his­sait? C’est à ce mo­ment que j’ai pen­sé: “Dis-lui que tu es asexuée, là, main­te­nant. Car si tu ne lui avoues pas, il va te quit­ter.” Je le lui ai dit... et il est par­ti!» ra­conte Sa­rah, une bonne amie à moi. À 28 ans, elle file main­te­nant le par­fait bon­heur avec un homme non asexué, c’est-à-dire un homme qui, lui, a des dé­si­rs sexuels (j’y re­vien­drai plus tard).

Résolue à assumer son asexua­li­té, Sa­rah a fait son co­ming out cette an­née. Con­trai­re­ment à l’abs­ti­nence, qui est un re­non­ce­ment vo­lon­taire à la sexua­li­té, l’asexua­li­té s’ex­plique par l’ab­sence de dé­sir pour au­trui. Dans les faits, être asexué n’a rien à voir avec le fait de se pri­ver de sexe, puis­qu’on ne res­sent tout sim­ple­ment ni l’en­vie ni le be­soin d’avoir des rap­ports sexuels avec qui que ce soit. Sa­rah ne fait donc ja­mais l’amour? Elle m’ex­plique: «Tu dé­testes les cham­pi­gnons, n’estce pas?» Je lui ré­ponds en gri­ma­çant de dé­goût. «D’ac­cord. Mais ima­gine que ton chum a en­vie d’en man­ger tout le temps; tu se­rais ten­tée de lui sug­gé­rer de les ca­mou­fler dans du ri­sot­to, et tu fi­ni­rais par en man­ger un peu, non? Pour moi, avoir une vie sexuelle ac­tive, ça res­semble à ça.» Je la re­lance: «Est-ce que ça veut dire qu’il t’ar­rive de... faire l’amour?» Elle ré­flé­chit et me dit: «Oui, mais seu­le­ment de ma­nière très oc­ca­sion­nelle – et en­core là, je pré­fère pra­ti­quer le sexe oral. Faire l’amour, c’est un com­pro­mis que je fais ra­re­ment», confie-t-elle. UN MONDE DE SEXE Vivre sans éprou­ver la moindre at­ti­rance, dans un monde af­fran­chi où le sexe règne en maître, est dif­fi­cile à com­prendre. Sur­tout quand on sait à quel point on a été as­su­jet­ti à la psy­cho­lo­gie freu­dienne, qui a ten­dance à tout ra­me­ner au sexe. Ne dit-on pas, en pu­bli­ci­té, que «le sexe vend»? Et ça se voit! Qu’il s’agisse des der­nières pubs de Cal­vin Klein et de Saint Laurent ou des dé­bor­de­ments du clan Kar­da­shian, le sexe est par­tout. À l’évi­dence, notre ci­vi­li­sa­tion vé­hi­cule la no­tion que les hu­mains sont en per­ma­nence as­soif­fés de sexe. Mais le cher­cheur An­tho­ny F. Bo­gaert n’est pas de cet avis. En ef­fet, le psy­cho­logue, pro­fes­seur spé­cia­li­sé dans l’étude de la sexua­li­té à l’Uni­ver­si­té Brock, en On­ta­rio, a éta­bli au fil de ses re­cherches que 1 % (dont 70 % de femmes) de la po­pu­la­tion ne res­sen­tait au­cun dé­sir sexuel. C’est d’ailleurs à ce cher­cheur qu’on doit l’emploi lar­ge­ment ré­pan­du du terme «asexué» dans notre so­cié­té. Mais compte te­nu de la stig­ma­ti­sa­tion en­tou­rant l’asexua­li­té, il y a fort à pa­rier qu’il existe plus de per­sonnes asexuées qu’on ne le croit.

Heu­reu­se­ment, l’émer­gence de com­mu­nau­tés en ligne, comme AVEN (Asexual Vi­si­bi­li­ty And Edu­ca­tion Net­work) et AVA (As­so­cia­tion pour la vi­si­bi­li­té asexuelle) contri­bue

à sen­si­bi­li­ser la po­pu­la­tion à cette réa­li­té. De plus, grâce à de nom­breux membres de la gé­né­ra­tion Z (nés de­puis 1995) qui se ré­clament sexuel­le­ment fluides (pas­sant d’une at­ti­rance vers un sexe à l’autre) ou pan­sexuels (pou­vant être at­ti­rés par une per­sonne de tout sexe ou de tout genre), on aborde plus li­bre­ment les en­jeux re­liés à la sexua­li­té et au genre. Ce­la dit, on a beau éri­ger en mo­dèle des stars comme Mi­ley Cy­rus, ou­ver­te­ment pan­sexuelle, ou Coeur de pi­rate, qui s’est ré­vé­lée queer, il reste que je ne connais au­cune cé­lé­bri­té qui ait re­ven­di­qué son asexua­li­té. J’ima­gine que le fait de se dés­in­té­res­ser to­ta­le­ment du sexe n’a rien pour emballer les agents hol­ly­woo­diens... N’EN FAI­SONS PAS UNE MA­LA­DIE On de­mande sou­vent aux per­sonnes asexuées si leur ma­la­die a été diag­nos­ti­quée et s’il existe un trai­te­ment pour en gué­rir. C’est dire l’éten­due de notre igno­rance! Pous­sée par la curiosité, j’ai ren­con­tré le Dr Mi­chael Do­ré, ma­thé­ma­ti­cien, cher­cheur as­so­cié à l’Uni­ver­si­té de Bir­min­gham et asexué, qui a d’ailleurs re­joint les rangs d’AVEN, en 2009, afin de dé­mys­ti­fier l’asexua­li­té. «En tant qu’hu­main, il nous ar­rive de ne pas res­sen­tir d’at­ti­rance pour un type de per­sonnes. Or, pour les asexués, tout le monde tombe dans cette ca­té­go­rie», pré­cise-t-il, en s’em­pres­sant d’ajou­ter que «l’asexua­li­té n’est pas une ma­la­die, une dé­viance ou un choix, mais bien une orien­ta­tion sexuelle, au même titre que l’hé­té­ro­sexua­li­té ou l’ho­mo­sexua­li­té». Une orien­ta­tion qui, en rai­son des pré­fé­rences et de la com­plexi­té des in­di­vi­dus, couvre toutes les nuances du spectre.

Mon amie Sa­rah en sait quelque chose, elle qui vit une re­la­tion amou­reuse avec un non-asexué. Pour lui, elle sur­monte oc­ca­sion­nel­le­ment son aver­sion pour le sexe. Je me de­mande com­ment une telle re­la­tion, à pre­mière vue asy­mé­trique, réus­sit à sa­tis­faire les deux par­te­naires... – Et une fois sous la couette, ça se passe com­ment? – On par­tage un très grand lit. On s’em­brasse, mais pas pas­sion­né­ment ni lon­gue­ment, même si j’ai par­fois en­vie d’être en­la­cée. Et on se tient par la main en pu­blic. – C’est pour sau­ver les ap­pa­rences? – C’était le cas avant que je fasse mon co­ming out. Au­jourd’hui, ça me plaît parce que ça lui plaît aus­si.

S’est-elle dé­jà sen­tie ju­gée? «Oui! Et j’en ai vraiment as­sez qu’on me serve le fa­meux “c’est parce que t’as pas en­core ren­con­tré la bonne per­sonne”! ré­agit-elle vi­ve­ment. Moi, je suis en paix avec le fait que le sexe oc­cupe si peu de place dans ma vie et dans celle de mon chum. Je ne fais pas pi­tié. Oui, on fait ra­re­ment l’amour, mais ça nous suf­fit.» A-t-elle peur que son par­te­naire la trompe? «Je sais qu’il re­garde du por­no... et puis après? Il est en­ga­gé amou­reu­se­ment avec moi, alors j’es­saie de ne pas an­gois­ser avec ça», tranche-t-elle, bien qu’elle n’ait pas tou­jours été aus­si sûre d’elle. «Je me sou­viens du jour où, dans mon cours d’édu­ca­tion sexuelle, j’ai eu le ver­tige de­vant une photo de pé­né­tra­tion. Ç’a été une ré­vé­la­tion pour moi: alors que tous mes amis ne par­laient que de sexe, moi, j’évi­tais d’ou­vrir un livre de peur de tom­ber sur une image ex­pli­cite de va­gin ou de pé­nis. Je me sen­tais dif­fé­rente des autres, anor­male. Et même si j’ai dé­tes­té ça, j’ai échan­gé mon pre­mier bai­ser à 19 ans, parce que je sen­tais que ma “sexua­li­té” sou­le­vait des questions dans mon en­tou­rage... Au­jourd’hui, je suis im­pres­sion­née par la fa­çon dont la nou­velle gé­né­ra­tion assume ses dif­fé­rences!» conclut-elle.

Jess (nom fic­tif), quant à elle, tient à gar­der son asexua­li­té se­crète. À 29 ans, cette pro­fes­sion­nelle du mi­lieu de la mode est re­con­nue pour son ex­cen­tri­ci­té. Ado­les­cente, elle se sen­tait dé­jà dif­fé­rente des autres. «Je dé­tes­tais que les gens entrent dans ma bulle, et j’étais dé­jà une grande ti­mide», se sou­vient-elle. Qu’en est-il du dé­sir d’en­fant pour une femme asexuée, comme elle? Ce­la rend-il les choses plus dif­fi­ciles? «L’ave­nir me fait peur, avoue-t-elle. Je viens d’une fa­mille croyante qui ac­corde beau­coup d’im­por­tance au ma­riage et à la fa­mille. Elle ne com­pren­drait pas ce que je vis.» Ce qui ne l’em­pêche pas d’avoir en­vie, un jour, d’être mère. «Évi­dem­ment, la ques­tion du sexe va être dif­fi­cile à évi­ter. Mais même si je suis asexuée, je suis une femme ai­mante, je re­cherche les liens af­fec­tifs. Et je rêve d’avoir des en­fants...»

De­vant ma per­plexi­té, le Dr Mi­chael Do­ré m’ex­plique: «Cer­tains asexués sont en re­la­tion et d’autres pas. Cer­tains ne dé­testent pas avoir des re­la­tions sexuelles à l’oc­ca­sion, tan­dis que d’autres n’en ont ja­mais.» La ten­ta­tion de mettre tous les asexués dans le même pa­nier en­traîne avec elle son lot de cli­chés et de fausses per­cep­tions. « On les dit froids, dé­nués d’émo­tions et dé­si­reux de pié­ger une per­sonne sexuée dans une re­la­tion » , énu­mère le cher­cheur, en fai­sant va­loir que même si son his­toire per­son­nelle est por­teuse d’es­poir ( « Mon en­tou­rage m’ac­cepte comme je suis»), rien n’est ga­gné d’avance. RE­BELLES AVEC CAUSE Nombre d’ac­ti­vistes rêvent d’une se­conde ré­vo­lu­tion sexuelle. Une ré­vo­lu­tion qui af­firme haut et fort la li­ber­té d’avoir du sexe avec qui bon nous semble – voire avec per­sonne. À leurs yeux, il im­porte de re­con­naître et d’ac­cep­ter les mul­tiples fa­cettes de la sexua­li­té et son in­hé­rente com­plexi­té. À la fin de mon en­tre­tien avec l’ex­tra­va­gante Jess, sa voix s’est bri­sée: «J’ai ter­ri­ble­ment peur d’être asexuée toute ma vie. En fait, je ne suis pas cer­taine d’être à l’aise avec ça...» Oui, ça la ra­vit de sa­voir que des ac­ti­vistes luttent pour faire avan­cer les choses, mais elle s’avoue épui­sée par le che­min qui reste à par­cou­rir. Sans le vou­loir, nous ré­sis­tons à la nou­velle géo­mé­trie amou­reuse. À ce qu’elle pour­rait être et à la fa­çon dont elle pour­rait s’ex­pri­mer. Parce que pour com­prendre l’in­fi­nie com­plexi­té de l’at­ti­rance sexuelle, ce se­rait bien de com­men­cer par re­con­naître son in­exis­tence.

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