Coeur de pi­rate: contre vents et ma­rées.

contre vents et ma­rées

ELLE (Québec) - - Sommaire - texte ANNE-MA­RIE WI­THEN­SHAW pho­tos NEL­SON SI­MO­NEAU di­rec­tion ar­tis­tique EL­SA RI­GAL­DIES di­rec­tion mode AN­THO­NY MI­TRO­POU­LOS sty­lisme SA­RA BRU­NEAU Anne-Ma­rie xx

Ré­cem­ment, on me lan­çait sur les ré­seaux so­ciaux: «C’est com­ment être l’amie de Coeur de pi­rate?» Cette ar­tiste com­plète aux émo­tions à fleur de peau, ma­chine d’écri­ture, bour­reau de tra­vail, ma­man ai­mante et mi­ni-Mar­tha Ste­wart à ses heures, je l’ap­pelle plu­tôt Béa. Les der­nières an­nées n’ont pas été de tout re­pos pour mon amie. Entre une tour­née amé­ri­caine érein­tante, un co­ming out qui a fait des vagues (mais qui m’a ren­due très fière!), une sé­pa­ra­tion mé­dia­ti­sée sui­vie d’un ma­riage de toute beau­té, Béa­trice Mar­tin en a vu de toutes les cou­leurs et a fait le sage choix de ne plus par­ler aux mé­dias de ses re­la­tions amou­reuses. Au bout du rou­leau, elle a même en­vi­sa­gé de mettre un terme dé­fi­ni­tif au pro­jet Coeur de pi­rate. Mais, fort heu­reu­se­ment pour nous, l’ins­pi­ra­tion lui est re­ve­nue et l’ar­tiste nous offre un al­bum tou­chant, qui sor­ti­ra cet été: En cas de tem­pête, ce jar­din se­ra fer­mé. Les pre­miers ex­traits, Pré­mo­ni­tion et Com­bus­tible, m’ont tou­chée droit au coeur. Pour par­ler de son pro­ces­sus créa­tif et des dif­fé­rents évé­ne­ments qui l’ont me­née à l’écri­ture de cet opus, je l’ai ren­con­trée lors d’un tête-à-tête em­preint de vé­ri­té.

Alors, tu sors un tout nou­vel al­bum. Je pen­sais pour­tant que tu avais dé­ci­dé de ne plus faire de mu­sique... Je me dis ça après chaque al­bum! (rires) Et pour­tant, il y a tou­jours quelque chose qui me donne en­vie de créer, alors je m’y re­mets! Je ne sais pas si j’au­rai en­vie de conti­nuer après la sor­tie de ce­lui-ci, mais j’en suis vrai­ment fière. Tu ne vou­lais plus faire de mu­sique parce que tu étais épui­sée ou bien parce que tu en­tre­te­nais une cer­taine ran­coeur pour le pu­blic, qui a scru­té ta vie in­time à la loupe? Non, j’adore mon pu­blic. Il a tou­jours été là. J’ai vou­lu mettre un frein à ma car­rière après la tour­née Roses, aux États-Unis, qui a été par­ti­cu­liè­re­ment éprou­vante. J’avais de très grandes at­tentes, on vou­lait faire quelque chose d’am­bi­tieux. Mais l’éti­quette de disque amé­ri­caine qui me re­pré­sen­tait a fer­mé ses portes juste avant mon dé­part et je me suis re­trou­vée sans per­sonne pour m’ai­der à dé­fendre ce nou­vel al­bum. Pas de stra­té­gie, pas de plan mar­ke­ting, pas de sou­tien fi­nan­cier... J’ai pris cette nou­velle comme une dé­faite per­son­nelle, mais je suis tout de même par­tie, le vague à l’âme. Pour fi­nan­cer la tour­née, qui coû­tait ex­trê­me­ment cher, j’ai don­né plus de 250 concerts en un an... Même si j’adore être sur scène, j’étais épui­sée. C’est fou, ça! Don­ner un concert plus d’un jour sur deux, alors que tu es aus­si ma­man... La so­cié­té met tel­le­ment de pres­sion sur les femmes pour être des «mères conve­nables». Ce ju­ge­ment m’a énor­mé­ment af­fec­tée. Par chance, mon ma­ri m’a gran­de­ment ai­dée. Mais ç’a aus­si été dif­fi­cile pour nous deux, de se voir aus­si peu... Tout ça, mis bout à bout, m’a fait im­plo­ser, puis ré­flé­chir. Mon be­soin de briller, d’être sur scène, n’est plus aus­si fort qu’avant. Je me suis dit que je pour­rais faire de la mu­sique, mais au­tre­ment. Écrire pour d’autres chan­teurs ou créer la bande-son d’un film, par exemple... Puis, j’ai par­ti­ci­pé à l’émis­sion de té­lé­réa­li­té fran­çaise Nou­velle Star, et j’ai fait la connais­sance d’un par­ti­ci­pant ve­nu du Vé­né­zué­la qui avait ap­pris le fran­çais grâce à mes chan­sons. J’ai réa­li­sé qu’il y a des gens, des fans, qui comptent sur moi d’une cer­taine fa­çon, que ce soit pour vivre des émo­tions ou pour ca­na­li­ser leurs sen­ti­ments à tra­vers ma mu­sique... Ça m’a fait prendre conscience de ma res­pon­sa­bi­li­té. Au-de­là d’être mère, j’ai be­soin d’avoir un but dans la vie et, grâce à cette ex­pé­rience, je me suis rap­pe­lé que j’en avais un. Com­ment s’est pas­sée la créa­tion de ton nou­vel al­bum? Il y a un an, j’ai écrit Som­nam­bule, une chan­son sur les pre­miers ébats amou­reux. Puis, ma vie s’est un peu ef­fon­drée. Au re­tour de ma tour­née amé­ri­caine, j’ai res­sen­ti un énorme vide et j’ai fait une dé­pres­sion. Je me suis dit: «Je vais voir mes amis et faire le par­ty!» J’ai com­men­cé à boire beau­coup, comme pour faire pas­ser le temps. Je ne suis pas al­coo­lique, mais l’as­pect créa­tif de ma per­sonne s’est es­tom­pé. J’ai ar­rê­té d’écrire des chan­sons – alors que j’écris tout le temps! Après plu­sieurs mois pas­sés dans cette spi­rale mal­saine, je me suis ren­du compte que ça ne fonc­tion­nait pas du tout. J’ai ar­rê­té de boire, et toutes les émo­tions que j’avais ten­té d’en­ter­rer jus­qu’alors ont re­fait sur­face. J’ai dé­ci­dé d’en par­ler. C’est de là qu’est né l’al­bum... Tu as donc choi­si d’être hon­nête? Oui. J’aborde un tas de su­jets. Le viol conju­gal, par exemple, qui est un su­jet as­sez délicat, parce que tu le vis avec quel­qu’un que tu es cen­sé ai­mer. Le mou­ve­ment #moiaus­si, et tout ce qui en dé­coule, m’a don­né du cou­rage. Quand j’ou­vrais les jour­naux au mo­ment où on par­lait de Wein­stein, Ro­zon et tous les autres, ça me dé­sta­bi­li­sait. Ça me ra­me­nait à mes propres ex­pé­riences et je ne sa­vais pas com­ment gé­rer toutes ces émo­tions. La meilleure fa­çon que j’ai trou­vé de dea­ler avec ça, c’est d’écrire des chan­sons. As-tu pris la dé­ci­sion d’ar­rê­ter de boire toute seule ou est- ce ton en­tou­rage qui t’a fait réa­li­ser ton com­por­te­ment pro­blé­ma­tique? C’est moi. Mon en­tou­rage s’en ren­dait plus ou moins compte. En fait, la dé­pen­dance, les soi­rées, l’al­cool, c’est tel­le­ment nor­ma­li­sé de nos jours que les gens croient que c’est cor­rect et sain d’être tou­jours en train de faire la fête. On ne re­con­nait plus les signes de dé­tresse. Ça m’a perturbée, parce que ce n’était pas la pre­mière fois que je tom­bais dans l’ex­cès... Ça m’ar­rive dans des mo­ments de grands doutes. J’aborde d’ailleurs ce su­jet dans l’al­bum: le fait de vieillir, mais de vivre en­core comme si on avait 18 ans, en sor­tant en boîte de nuit par exemple. Je crois que beau­coup de per­sonnes sont en­fer­mées dans ce monde pa­ral­lèle, mi­nées par la peur de ne plus avoir l’air jeune et cool. Sur­tout dans l’uni­vers de la mu­sique... À un mo­ment don­né pour­tant, it’s time to move on! J’en suis à une nou­velle étape dans ma vie et dans ma car­rière... À l’étape où on te de­mande d’être juge dans des concours de chant! ( Elle éclate de rire.) Je suis vieille, main­te­nant!

Tai rea­li­se­guil y a des gens , des fans, qui comptent sur moi­dune cer­taine fa­con , que ce soit pour vivre des emo­tions ou our ca­na­li­ser leurs sen­ti­ments a tra­vers ma mu­sique...>

Ima­gine com­ment je me sens! (rires) Mais ne t’in­quiète pas, tes chan­sons sont très ac­tuelles! Il y a même quelques pièces très dan­santes sur l’al­bum... Comme les su­jets trai­tés sont très sombres, je trou­vais in­té­res­sant de créer un contraste avec des rythmes en­traî­nants. Dans Pré­mo­ni­tion, par exemple, qui aborde une re­la­tion toxique, je trou­vais que rendre la mé­lo­die dan­sante per­met­tait de mon­trer en même temps le cô­té ras­su­rant de ce genre d’his­toire. Le fond est dark, comme les pa­roles de la chan­son, mais tu restes parce que c’est confor­table. Cette chan­son est ba­sée sur des his­toires vraies de couples au­tour de moi qui sont dans des si­tua­tions hor­ribles... Je sais de quoi tu parles... On a en­vie de leur crier: «Sé­pa­rez- vous! » Tout à fait. Il y a d’autres pois­sons dans l’océan! J’ai réa­li­sé que dans nos re­la­tions amou­reuses, on re­crée ce qu’on a vé­cu dans notre en­fance. Moi, je me suis fait in­ti­mi­der toute ma jeu­nesse. À cause de ça, j’ai tou­jours in­cons­ciem­ment cher­ché des par­te­naires qui me trai­taient mal, et ce, mal­gré le suc­cès et mon sen­ti­ment d’ac­com­plis­se­ment. Quand j’ai en­fin ren­con­tré quel­qu’un de gen­til... j’ai trou­vé ça «plate»! (rires) J’ai es­sayé de com­prendre pour­quoi je re­pro­dui­sais ce sché­ma-là. Je crois que je me com­plai­sais dans des si­tua­tions qui m’étaient fa­mi­lières. J’ai réa­li­sé que pour être dans une re­la­tion heu­reuse, ça prend du tra­vail... et du temps! J’adore la chan­son Com­bus­tible. Tu parles d’une femme forte, mais qui vit avec des dé­mons in­té­rieurs. C’est une fille qui met en garde son amou­reux: «Tu joues avec le feu! Je peux ex­plo­ser à tout mo­ment.» Les trau­ma­tismes du pas­sé dé­fi­nissent sou­vent ce qu’on de­vient, sauf si on les af­fronte. C’est ce que j’ai choi­si de faire. Ta fille Ro­my adore t’en­tendre chan­ter, c’est beau à voir ! Elle a gran­di là- de­dans! Son al­bum pré­fé­ré dans mon ré­per­toire, c’est Roses. Elle connaît les chan­sons par coeur, elles ont ber­cé les pre­mières an­nées de sa vie. Mais là, elle ne semble pas su­per in­té­res­sée par mes nou­velles com­po­si­tions! (rires) Penses- tu en­core à elle quand tu écris? Tout le temps. Je me­sure l’im­pact que mes mots au­ront sur sa vie. J’ai en­vie qu’elle soit fière de moi, qu’elle se re­con­naisse dans mes pa­roles. Je ne sais pas ce qu’elle en pen­se­ra quand elle se­ra ado. J’ai hâte de voir... Se­lon toi, est- ce que les ré­seaux so­ciaux jouent un rôle dans ta po­pu­la­ri­té et dans le fait que tes salles sont pleines, ici comme ailleurs dans le monde? Oui, c’est im­por­tant pour les fans qui ne vivent pas au Qué­bec ou en France, qui ne parlent pas fran­çais et qui ne me voient pas dans les mé­dias tra­di­tion­nels. Pour au­tant, je ne me prends plus au sé­rieux sur les mé­dias so­ciaux. Tout ce que je pu­blie main­te­nant, c’est pour rire, si­non, ça de­vient ra­pi­de­ment drai­nant. Reste que ça me per­met de me faire connaître dans des en­droits que je n’ai ja­mais vi­si­tés! C’est im­pres­sion­nant. Le pu­blic croit que tu es une per­sonne triste parce que tu es émo­tive et que tu écris des chan­sons pro­fondes… Pour­tant tu es très drôle! Oui, je suis hi­la­rante! (rires) Ai­me­rais- tu dé­voi­ler ton cô­té plus lé­ger? Je pense que oui. J’ai des pro­jets en dé­ve­lop­pe­ment qui vont me per­mettre de le faire. Être une «cé­lé­bri­té», dé­jà, c’est as­sez drôle... Il m’ar­rive sou­vent d’ou­blier que je suis connue. Je sors de la mai­son sans ma­quillage, avec une tuque en­fon­cée sur la tête. Je prends le bus et le mé­tro... Je vis ma vie de fille de 28 ans, pas l’exis­tence d’une ve­dette, et ça donne sou­vent lieu à des si­tua­tions co­casses. Même si on a dix ans d’écart, tu es ma seule amie qui a eu un bé­bé avant moi, tout en tra­vaillant dans l’oeil du pu­blic, dans un mé­tier où, de sur­croît, on se base beau­coup sur l’image et l’ap­pa­rence. Tu m’as vrai­ment ai­dée et ins­pi­rée quand j’ai dé­ci­dé de fon­der une fa­mille... Toi aus­si, tu es un mo­dèle pour moi! Bon, je vais pleu­rer... (si­lence) Ta fa­çon de gé­rer ta vie, de par­ve­nir à tout faire, à tou­jours gar­der la tête hors de l’eau, c’est fou! Si­non, Oprah est mon ul­time mo­dèle de bu­si­ness­wo­man. Et je dois aus­si beau­coup à ma mère, qui a été une ins­pi­ra­tion en ce qui a trait à la conci­lia­tion tra­vail-fa­mille. Elle a tou­jours été pré­sente et dis­po­nible pour moi, tout en tra­vaillant énor­mé­ment, elle aus­si. Tu sou­lignes cette an­née tes 10 ans de car­rière, une dé­cen­nie où non seule­ment tu t’es for­gé une ré­pu­ta­tion in­ter­na­tio­nale, mais qui t’as vue de­ve­nir ma­man. Ce que tu as ac­com­pli est co­los­sal! J’ai une fille de quatre ans et de­mi, et je m’en re­mets à peine. J’ai en­vie de te faire un high five! Dans ce mé­tier-là, il y a une grosse part de chance, c’est sur­tout un concours de cir­cons­tances. J’étais à la bonne place, au bon mo­ment. Mais pour pou­voir du­rer, c’est du tra­vail achar­né, constant. C’est un mé­tier cool, mais hy­per de­man­dant. En tour­née, je vois beau­coup moins ma fille. C’est dif­fi­cile à ad­mettre... C’est pos­sible de conci­lier car­rière et fa­mille, mais on n’a ja­mais de ré­pit... Exact! Je suis tou­jours en mou­ve­ment. J’es­saie de prendre les choses comme elles viennent et de m’adap­ter à chaque si­tua­tion. Je crois que tout ar­rive pour une rai­son. Et même si j’ai par­fois des doutes et des re­mises en ques­tion, je ne chan­ge­rais ma vie pour rien au monde!

<<Les trau­ma­tismes du passe de­fi­nissent sou­vent ce qu'on de­vient, sauf si on les af­fronte. C'est ce que jai choi­si de faire.>> s .

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