MON EXIL AU QUÉ­BEC m’a sau­vé la vie

MA­LADE ET HA­BI­TÉE D’UN MAL-ÊTRE QU’ELLE CROYAIT SANS FIN, CASSANDRE A BOU­CLÉ SES VA­LISES ET A TOUT QUIT­TÉ… POUR RE­TROU­VER LA SAN­TÉ – ET LE BON­HEUR! – À QUELQUES MIL­LIERS DE KI­LO­MÈTRES DE SA FRANCE NA­TALE.

ELLE (Québec) - - Société - texte GA­BRIELLE LI­SA COL­LARD | illus­tra­tion EL­SA RI­GAL­DIES

Je suis ori­gi­naire du Sud de la France. J’ai gran­di dans un pe­tit vil­lage près de la fron­tière es­pa­gnole où tout le monde se connait. En­fant, je me sou­ciais beau­coup du re­gard des autres. Lé­gè­re­ment ronde, je re­ce­vais sou­vent des com­men­taires sur mon ap­pa­rence. En vieillis­sant, je n’avais pas le droit de me ma­quiller, de me faire belle, d’ex­pri­mer ma fé­mi­ni­té. «At­ten­tion, Cass, me di­sait sou­vent ma mère. Qu’est-ce qu’on va pen­ser de toi?» J’ai ra­pi­de­ment com­pris que l’opi­nion des autres était de la plus grande im­por­tance et que pour être ai­mée, je de­vais me confor­mer à des règles très pré­cises. Et que je de­vais min­cir.

À la pu­ber­té, mon corps a com­men­cé à se trans­for­mer. Je n’étais pas pré­pa­rée à ces chan­ge­ments, à voir mes seins s’alour­dir et mes hanches s’élar­gir, et j’ai en­tre­pris un ré­gime. Je per­dais du poids à vue d’oeil et les com­pli­ments fu­saient: «Tu es jo­lie, tu n’as plus tes pe­tits bour­re­lets!» Mon ré­gime, lui, n’a pas tar­dé à faire place à l’ano­rexie. J’ai re­çu le diag­nos­tic vers l’âge de 12 ans, et toute mon ado­les­cence a été pro­fon­dé­ment per­tur­bée par la ma­la­die. Entre les sé­jours à l’hô­pi­tal et la per­plexi­té de ma fa­mille, je me sen­tais per­due et in­com­prise. Je me sou­viens d’avoir un jour dit à ma mère que j’au­rais mieux ai­mé avoir le can­cer que de souf­frir d’ano­rexie. Les can­cé­reux, eux, re­ce­vaient de l’aide et de la com­pas­sion au lieu d’être blâ­més pour leur condi­tion.

À 17 ans, après être tom­bée par ha­sard sur une dé­pliant de l’Uni­ver­si­té La­val, j’ai choi­si de tout quit­ter pour le Qué­bec sur un coup de tête. C’était clair: je de­vais m’en al­ler. Loin. J’étais ma­lade, épui­sée, et je n’avais en­vie de rien d’autre.

Mes pa­rents ont d’abord re­fu­sé de me lais­ser par­tir. Mais à force de dé­ter­mi­na­tion, j’ai réus­si à les convaincre. J’ai ob­te­nu l’au­to­ri­sa­tion de ma psy et de mon mé­de­cin, puis, le jour de mon 18e an­ni­ver­saire, j’ai re­çu ma lettre d’ac­cep­ta­tion à l’uni­ver­si­té. Dès la fin de l’été, j’ai pris l’avion de­puis Paris, toute seule. En che­min vers l’aé­ro­port, à moi­tié en­dor­mie sur la ban­quette ar­rière de la voi­ture de mes pa­rents, j’ai en­ten­du ma mère chu­cho­ter: «C’est sûr qu’on va nous la ren­voyer. Éva­cua­tion sa­ni­taire.» J’ai pen­sé qu’il était plus que temps pour moi de cou­per le cor­don.

À mon ar­ri­vée en sol qué­bé­cois, je me suis ins­tal­lée dans une ré­si­dence étu­diante. J’ado­rais la Veille Ca­pi­tale, je m’y sen­tais comme chez moi, mais mal­gré tout mon trouble ali­men­taire est re­ve­nu en force. Je ne man­geais plus rien. J’al­lais à mes cours, mais je n’avais pas d’amis. Je vi­vais dans l’iso­le­ment le plus to­tal et je som­brais de plus en plus dans la ma­la­die. À la de­mande de mes pa­rents, in­quiets, je me suis ren­due à la cli­nique de l’uni­ver­si­té pour de­man­der de l’aide. On m’a ré­pon­du que j’étais trop ma­lade, et on m’a sug­gé­ré de me rendre à l’hô­pi­tal. Je n’y suis ja­mais al­lée, parce que je sa­vais qu’on in­sis­te­rait pour me gar­der. De re­tour en France pour Noël, mes pa­rents ont vu mon état et m’ont don­né un ul­ti­ma­tum: soit je consul­tais, soit ils me ra­pa­triaient...

Une fois ren­trée au Qué­bec, por­tée par l’éner­gie du déses­poir, je suis al­lée cher­cher de l’aide. C’est là, à la mai­son PITCA, que j’ai ren­con­tré l’équipe qui al­lait me sau­ver la vie.

Lors de mes pre­mières hos­pi­ta­li­sa­tions en France, on m’avait en­fer­mée dans une chambre du dé­par­te­ment de pé­dia­trie, sans té­lé et sans droit de sor­tie, pour me for­cer à man­ger. Tant que je n’avais pas pris quelques ki­los, je n’avais droit à rien. Puis, à la se­conde où j’ai re­pris le poids dé­si­ré, on m’a dit au re­voir sans plus de cé­ré­mo­nie. L’ap­proche était ex­clu­si­ve­ment cen­trée sur la nour­ri­ture, sur le corps et sur le poids. Au Qué­bec, mon ex­pé­rience a été com­plè­te­ment dif­fé­rente. On a com­men­cé par me ren­con­trer toutes les se­maines, juste pour par­ler. J’ai eu droit aux ser­vices d’une nu­tri­tion­niste, d’un er­go­thé­ra­peute et d’un mé­de­cin. Six mois après avoir en­ta­mé le pro­ces­sus, on a dé­ci­dé de m’hos­pi­ta­li­ser. J’étais mal en point, mais pour la pre­mière fois de ma vie, j’ai vé­cu une «belle» hos­pi­ta­li­sa­tion. Loin de se concen­trer uni­que­ment sur la nour­ri­ture que j’in­gé­rais et sur mon corps, on pre­nait sur­tout soin de ma san­té men­tale. Deux mois plus tard, j’ai pu sor­tir pour en­ta­mer un pro­gramme in­ten­sif, à rai­son de quatre jours par se­maine, où j’ai par­ti­ci­pé à des ren­contres de groupe, ren­con­tré des per­sonnes qui par­ta­geaient des ex­pé­riences si­mi­laires, ex­plo­ré les ra­cines de ma ma­la­die et dé­ve­lop­pé des ou­tils pour gé­rer mon mal-être au­tre­ment qu’en me tour­nant vers la res­tric­tion ali­men­taire. À l’aide de la nu­tri­tion­niste, j’ai même re­trou­vé le plai­sir de man­ger. C’était un pro­gramme très rè­gle­men­té, mais tel­le­ment li­bé­ra­teur. En­fin, je pou­vais par­ler. Prendre ma place.

M’éloi­gner m’a ren­du ma li­ber­té. Ici, au Qué­bec, j’ai eu la pos­si­bi­li­té de re­com­men­cer à zé­ro. J’ai en­fin sen­ti que je pou­vais être moi-même et me mon­trer vul­né­rable. J’ai ap­pris, tran­quille­ment mais sû­re­ment, à ne plus vivre à tra­vers le re­gard des autres.

Au­jourd’hui, je pour­suis mes études et tra­vaille pour une mai­son de disques. J’ai un tas d’amis – tous des Qué­bé­cois! – je teins mes che­veux de toutes les cou­leurs et je ne tente plus de me fondre dans le dé­cor. Je suis vrai­ment heu­reuse. Il m’au­ra fal­lu dix ans, beau­coup de per­sé­vé­rance et un voyage au-de­là de l’At­lan­tique avant de vaincre mon ano­rexie. Mais, j’en suis main­te­nant convain­cue, même si c’est dur, même si c’est long, il ne faut pas déses­pé­rer; il y a une place, quelque part, pour cha­cun de nous.

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