RE­POR­TAGE

«Ré­fu­giés», «illé­gaux», «sur­vi­vants». Au cours des der­nières an­nées, ces mots ont fu­sé de toutes parts dans les mé­dias. Au-de­là du cycle de nou­velles, il y a sur­tout des hu­mains qui ont tout quit­té, souvent dans la peur et la vio­lence, pour un ave­nir meil

ELLE (Québec) - - Contents - texte MAGDALINE BOUTROS

Par­cours de ré­fu­giées: fuir et gué­rir pour re­com­men­cer à vivre.

Alexia* n’avait que 5 ans lors­qu’elle s’est fait ex­ci­ser. Froi­de­ment, brus­que­ment, comme tant de fillettes d’Afrique de l’Ouest. Cette mu­ti­la­tion gé­ni­tale lui a été im­po­sée par sa com­mu­nau­té, par tra­di­tion, pour anéan­tir son plai­sir sexuel et lui as­su­rer «un bon ma­riage». Mais à l’âge adulte, Alexia a re­fu­sé de se ma­rier. Forte, édu­quée et idéa­liste, elle vou­lait faire sa vie seule. À l’ins­tar de femmes au­tour d’elle, elle avait peur de souf­frir dans un foyer po­ly­game ou de tom­ber en­ceinte et de mou­rir en couches comme sa soeur, à qui une hé­mor­ra­gie, cau­sée par la mau­vaise ci­ca­tri­sa­tion de son ex­ci­sion, a été fa­tale.

Ren­con­trée dans les lo­caux du Ré­seau d’in­ter­ven­tion au­près des per­sonnes ayant su­bi de la vio­lence or­ga­ni­sée (RIVO), à Mon­tréal, Alexia se sou­vient d’une pé­riode très sombre de son exis­tence. «Tous les hommes de mon en­tou­rage – mon père, mes frères, mes oncles –

m’in­sul­taient quo­ti­dien­ne­ment, lâche-t-elle, la voix gor­gée d’émo­tions. J’ai dé­ci­dé de quit­ter le foyer fa­mi­lial, mais je suis vite re­ve­nue, parce qu’ils ont alors os­tra­ci­sé ma mère. Je me sen­tais cou­pable. Elle m’a dit que j’al­lais la tuer, que toute la com­mu­nau­té me trai­tait de pros­ti­tuée et de re­belle, car je re­fu­sais de prendre ma­ri.» Pour apai­ser son en­tou­rage et re­trou­ver un sem­blant de vie nor­male, Alexia ac­cepte de s’unir à un homme édu­qué. «Je pen­sais qu’il était in­tel­li­gent, qu’on au­rait peut-être la même vi­sion de la vie...»

Après la cé­ré­mo­nie, Alexia conti­nue de tra­vailler en tant que for­ma­trice en pré­ven­tion du VIH. Ra­pi­de­ment, la si­tua­tion dé­gé­nère. Son époux est ja­loux. Il la bat par­tout; à la mai­son, au bou­lot. Elle est vio­lée soir après soir. «Chaque fois, j’avais si mal à cause de l’ex­ci­sion.» Lors­qu’elle tente de ré­sis­ter, la com­mu­nau­té l’in­sulte et la mar­gi­na­lise da­van­tage.

L’union prend tout de même fin au bout de six mois, mais le cycle de vio­lence re­prend de plus belle lors­qu’elle ren­contre un autre homme, qui gagne pe­tit à pe­tit sa confiance. Elle tombe en­ceinte et donne nais­sance à sa fille sans être ma­riée au père de son en­fant. «Mes pa­rents m’ont dit que je n’avais pas le choix: je de­vais l’épou­ser», souffle-t-elle d’un jet. Alexia tente de s’y op­po­ser, mais ses pa­rents se rendent eux-mêmes à la mos­quée pour pro­cé­der à la cé­ré­mo­nie. «Je n’étais pas là à mon propre ma­riage», ra­conte-t-elle.

Puis, les coups et les viols re­prennent. «J’avais mal, mais je ne me dé­bat­tais plus, je ne fai­sais que pleu­rer», se sou­vient-elle. Son ma­ri dé­couche ré­gu­liè­re­ment, puis rentre un jour à la mai­son avec un en­fant, dont Alexia de­vra s’oc­cu­per. «J’avais le fruit de son in­fi­dé­li­té sous mon nez tous les jours», san­glote la jeune femme, dans un mé­lange de co­lère et d’amer­tume. «Il m’a fait ça deux fois.» Mais c’est lorsque sa belle-mère com­mence à or­ga­ni­ser l’ex­ci­sion de sa fille – bien que la loi in­ter­dise dé­sor­mais cette pra­tique – qu’Alexia dé­cide de fuir. «Je lui ai dit que ja­mais ma fille ne vi­vrait ça. Ja­mais.»

Alexia est ar­ri­vée au Ca­na­da il y a plus d’un an, bles­sée et bri­sée. Mère de trois jeunes en­fants, elle a dé­po­sé une de­mande d’asile au­près du gou­ver­ne­ment ca­na­dien. De­puis un an, elle at­tend, elle sur­vit. Elle re­doute de de­voir re­tour­ner au­près de sa fa­mille qui n’a rien fait pour la pro­té­ger de la vio­lence conju­gale, et de de­voir s’en re­mettre de nou­veau à la po­lice, qui s’est mo­quée d’elle lors­qu’elle a ten­té de por­ter plainte. Elle vit dans l’in­cer­ti­tude per­ma­nente et prie pour que sa fille ne connaisse ja­mais cette vio­lence qui, dans son pays d’ori­gine, est ac­cep­tée et ba­na­li­sée. GUÉ­RIR L’ÂME Des his­toires comme celle d’Alexia, Vé­ro­nique Har­vey en a en­ten­du des di­zaines. Des ré­cits de par­cours tis­sés de cou­rage, de force et de ré­si­lience, d’hommes et de femmes des quatre coins du globe, qui se sont éle­vés pour fuir ou dé­non­cer une vio­lence or­ga­ni­sée, quelle que soit sa forme. Po­li­tique dans les cas de guerres ou de gé­no­cides. So­ciale ou cultu­relle, dans les pays où les vio­lences en­vers les femmes sont to­lé­rées par exemple. Dans tous les cas, cette vio­lence est liée à l’État, qui or­ga­nise ou or­chestre ces sé­vices, ou échoue dans sa res­pon­sa­bi­li­té de pro­té­ger ses ci­toyens.

Les per­sonnes ayant su­bi de la vio­lence or­ga­ni­sée n’ont pas toutes be­soin de suivre une thé­ra­pie, mais celles qui ar­rivent à Mon­tréal en si­tua­tion de grande vul­né­ra­bi­li­té psy­cho­lo­gique sont ré­fé­rées au RIVO. À titre de thé­ra­peute, Vé­ro­nique Har­vey per­met à ces nou­veaux ar­ri­vants de dé­po­ser leur lourd ba­gage émo­tion­nel, afin qu’ils puissent faire le point sur ce qu’ils ont vé­cu.

«[Ma mère] m’a dit que j’al­lais la tuer, que toute la com­mu­nau­té me trai­tait de pros­ti­tuée et de re­belle, car je re­fu­sais de prendre ma­ri.» – ALEXIA, SURVIVANTE

« La thé­ra­pie, c’est souvent l’élé­ment qui manque aux ini­tia­tives qui prennent ra­cine au Qué­bec pour in­té­grer les ré­fu­giés. Te­nir compte de leur bien- être psy­cho­lo­gique et émo­tion­nel, c’est pri­mor­dial, pointe Vé­ro­nique Har­vey, car on ne traite pas un trau­ma re­lié à la vio­lence or­ga­ni­sée comme on traite un trau­ma cau­sé par un ac­ci­dent de voi­ture.»

En les ai­dant à se re­cons­truire pe­tit à pe­tit, c’est leur es­time de soi et leur confiance en l’être hu­main que Vé­ro­nique Har­vey et ses col­lègues es­pèrent re­bâ­tir. «Le ‘’sur­vi­vant’’ peut en­suite trans­po­ser cette re­la­tion de confiance, dé­ve­lop­pée avec le thé­ra­peute, dans d’autres sphères de sa vie», ex­plique Mme Har­vey. Sou­cieuse du poids des mots, elle parle bien de sur­vi­vants et non de ré­fu­giés ou en­core de de­man­deurs d’asile. «Les mots sont très im­por­tants, in­siste-t-elle. Dans les mé­dias, dans les dis­cours po­li­tiques, on en parle en termes de sta­tis­tiques, on les ap­pelle des ‘’illé­gaux’’. Ça les at­teint gra­ve­ment dans leur es­time d’eux-mêmes.»

De­puis 25 ans, les thé­ra­peutes du RIVO – qui tra­vaillent qua­si bé­né­vo­le­ment – ont of­fert plus de 40 000 heures de thé­ra­pie gra­tuite à de nou­veaux ar­ri­vants en état de pro­fonde dé­tresse psy­cho­lo­gique. Et la de­mande est en forte hausse. En 2016, le RIVO a ac­com­pa­gné 134 per­sonnes, ce nombre a bon­di à 269 l’an der­nier et il de­vrait at­teindre en­vi­ron 400 cette an­née.

RE­CONS­TRUIRE L’HU­MA­NI­TÉ Carolina a une his­toire bien dif­fé­rente de celle d’Alexia, mais en toile de fond, le même drame: ce­lui du dé­ra­ci­ne­ment, du dé­part for­cé et des in­nom­brables deuils. Le deuil de ceux qui sont res­tés der­rière, d’un pays et, souvent, d’une iden­ti­té pro­fes­sion­nelle.

Si elle le pou­vait, Carolina bou­cle­rait ses va­lises et re­tour­ne­rait dans son pays d’ori­gine, le Ve­ne­zue­la. «Mais je ne peux pas. C’est trop dan­ge­reux...», mur­mure-t-elle lorsque ren­con­trée dans les lo­caux du RIVO, à Mon­tréal. Per­sé­cu­tés et me­na­cés par le ré­gime d’Hu­go Chá­vez puis de Ni­colás Ma­du­ro, Carolina et son ma­ri ont fui le Ve­ne­zue­la pour se ré­fu­gier au Ca­na­da il y a deux ans.

«Dé­po­ser ma de­mande de ré­fu­giée a été la dé­ci­sion la plus dif­fi­cile de ma vie, ra­conte-telle, étran­glée par l’émo­tion. Cer­tains croient qu’on em­prunte la voie fa­cile, mais ce n’est pas le cas. Pour nous, s’éta­blir dans un pays qui nous est en tout point étran­ger n’est ni un ob­jec­tif de vie ni un rêve.»

Au Ve­ne­zue­la, Carolina était in­gé­nieure à la so­cié­té d’État Pe­tró­leos de Ve­ne­zue­la S.A. ( PDVSA). Elle était sans cesse sol­li­ci­tée pour ef­fec­tuer du tra­vail par­ti­san pour le compte du gou­ver­ne­ment: ap­pels téléphoniques aux élec­teurs, dis­tri­bu­tion de nour­ri­ture, de tracts, par­ti­ci­pa­tion à des marches de pro­pa­gande. Elle de­ve­nait, bien mal­gré elle, une mes­sa­gère du ré­gime en place, le porte-éten­dard d’un dic­ta­teur dont elle ne par­tage ni les idées ni les mé­thodes. «J’ai­dais à ache­ter des votes, lance-t-elle. Tous les ven­dre­dis, on de­vait por­ter une cas­quette et un t-shirt rouge à l’ef­fi­gie de Chá­vez, pour mon­trer qu’on était d’ac­cord avec l’idéo­lo­gie po­li­tique du gou­ver­ne­ment», se sou­vient-elle.

Lors­qu’elle pro­teste, la jeune in­gé­nieure re­çoit des me­naces. D’abord, on lui fait com­prendre que si elle n’ob­tem­père pas, elle per­dra son em­ploi. Puis, on passe d’in­quié­tants coups de fil chez elle. «Ils me di­saient: ‘’On sait où tu ha­bites, où tu vas boire ton ca­fé, où ta mère se trouve’’.» Carolina change de quar­tier, mais la pres­sion s’ac­cen­tue.

«Dé­po­ser ma de­mande de ré­fu­giée a été la dé­ci­sion la plus dif­fi­cile de ma vie.» – CAROLINA, SURVIVANTE

Son ma­ri, membre du par­ti d’op­po­si­tion, est sau­va­ge­ment agres­sé à plu­sieurs re­prises, puis se fait mettre un fu­sil sur la tempe par des membres du Co­lec­ti­vo, un groupe qui, se­lon plu­sieurs ob­ser­va­teurs, a été ar­mé par le gou­ver­ne­ment pour faire ré­gner l’ordre dans le pays.

Au tra­vail, le su­per­vi­seur de Carolina va jus­qu’à lui de­man­der de gon­fler l’es­ti­ma­tion du coût d’un vaste pro­jet de trans­port de gaz na­tu­rel vers la Co­lom­bie. Celle- ci re­fuse de contour­ner la loi. Un de ses col­lègues dis­pa­raît sou­dai­ne­ment. «Je n’ai ja­mais su ce qui lui était ar­ri­vé. » C’est le point de non- re­tour: Carolina et son ma­ri dé­cident de par­tir.

Loin du rêve ou de l’el­do­ra­do, l’ar­ri­vée au Ca­na­da des jeunes époux est bru­tale. «Je me suis sen­tie com­plè­te­ment per­due», se sou­vient Carolina. On n’avait pas d’ar­gent, on ne man­geait qu’une fois par jour. J’ai dû tout re­prendre à zé­ro. C’était tel­le­ment in­ti­mi­dant.» À cause du stress, Carolina com­mence à faire de l’ar­thrite, mal­gré son jeune âge. «Quand je me le­vais le ma­tin, je n’ar­ri­vais même plus à mar­cher», ra­conte-t-elle.

Il s’agit là de l’un des nom­breux symp­tômes que peuvent dé­ve­lop­per les sur­vi­vants, ex­plique Vé­ro­nique Har­vey. La vio­lence, le dé­ra­ci­ne­ment, le par­cours mi­gra­toire et le stress d’adap­ta­tion se muent par­fois en maux phy­siques, en cau­che­mars, en in­som­nie, en flash-back et en perte d’ap­pé­tit, entre autres. «Lorsque ces per­sonnes de­meurent en état d’alerte, en rai­son de la peur ou du stress, les fonc­tions du sys­tème ner­veux pa­ra­sym­pa­thique ne peuvent plus s’ac­ti­ver cor­rec­te­ment», re­lève-t-elle. Et souvent, les ré­fu­giés su­bissent un choc en ar­ri­vant en terre d’ac­cueil. «Parce que le contraste est sou­dai­ne­ment sou­li­gné, mis en lu­mière. Ils réa­lisent tout ce qui leur est ar­ri­vé, tout ce qu’ils ont tra­ver­sé. » Sans ou­blier qu’à ce mo­ment, l’in­cer­ti­tude quant à leur ave­nir est abys­sale.

Alexia, elle, se bat contre la dé­pres­sion. «Je ne sais pas si on peut en gué­rir un jour, avoue-t-elle, le re­gard éteint. Il y a des choses qu’on te fait, des choses qu’on te dit, qui res­tent gra­vées quelque part en toi toute ta vie, sou­pire-t-elle. Souvent, il m’ar­rive de me dire: ‘’Je m’en fous, je vais vivre, je vais ou­blier tout ça’’. Alors j’es­saye de toutes mes forces d’ef­fa­cer mes sou­ve­nirs, mais je ne peux pas. Même si je le veux, je ne peux pas.»

Alexia dit tou­te­fois gar­der l’es­poir qu’en ra­con­tant son par­cours, elle par­vien­dra à pan­ser ses bles­sures et à re­prendre le contrôle de sa vie. Son rêve? Trou­ver un bon tra­vail pour quit­ter l’aide so­ciale et être au­to­nome fi­nan­ciè­re­ment. D’ici là, Alexia fait du bé­né­vo­lat dans plu­sieurs or­ga­nismes mon­tréa­lais. Tout comme Carolina, qui n’a qu’une idée en tête: ai­der les autres. Ai­der les Vé­né­zué­liens res­tés au pays à avoir une cer­taine qua­li­té de vie en ayant ac­cès à des mé­di­ca­ments, à de la nour­ri­ture et à de l’eau po­table. Ai­der les nou­veaux ar­ri­vants au Ca­na­da, aus­si, pour les ai­guiller vers les res­sources dis­po­nibles. «Je ne peux pas chan­ger ce que j’ai vé­cu au Ve­ne­zue­la, mais je peux dé­ci­der de ce que je vais faire de mon his­toire», dit-elle avec dé­ter­mi­na­tion.

Alexia et Carolina ne de­vraien­telles pas son­ger à elles- mêmes, à gué­rir, à se re­cons­truire plu­tôt qu’à of­frir leur temps aux autres? « Ce sont des per­sonnes cou­ra­geuses qui ont dû fuir souvent parce qu’elles se sont bat­tues, qu’elles se sont dé­mar­quées, es­quisse Vé­ro­nique Har­vey à titre d’ex­pli­ca­tion. Dès qu’elles re­prennent pied, elles sentent le be­soin de re­de­ve­nir des agents de chan­ge­ment. Je pense que c’est aus­si une fa­çon de ré­pa­rer leur foi en l’hu­ma­ni­té...»

Le rêve de Carolina? Pou­voir tra­vailler à nou­veau comme in­gé­nieure. «Mais si je n’y ar­rive pas et que je dois net­toyer des plan­chers ou ser­vir des ca­fés, je le fe­rai avec une at­ti­tude po­si­tive et avec le sou­rire. C’est la meilleure ma­nière d’en­trer en contact avec les gens d’ici.»

Le che­min de la gué­ri­son est souvent si­nueux. Les obs­tacles pa­raissent par mo­ments in­sur­mon­tables. Mais la force de l’hu­main est d’une splen­deur désar­mante. «Faire mon tra­vail, c’est être té­moin de ces trans­for­ma­tions, dit Vé­ro­nique Har­vey. C’est faire par­tie de la re­cons­truc­tion de l’hu­ma­ni­té. Une per­sonne à la fois.»

«J’ai dû tout re­prendre à zé­ro. C’était tel­le­ment in­ti­mi­dant.» – CAROLINA

Alexia a ac­cep­té de nous ra­con­ter son par­cours dans les lo­caux du RIVO, à Mon­tréal.

Carolina, dans les lo­caux du RIVO, par­tage son his­toire avec émo­tion.

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