Ariane Moffatt: un nou­veau souffle.

Elle nous fait dan­ser, pla­ner et vi­brer avec un égal ta­lent. Trois ans après l’im­mense suc­cès de 22h22 et son ré­cent congé de ma­ter­ni­té, Ariane Moffatt fait un re­tour très at­ten­du sur disque et sur scène. Ren­contre vi­vi­fiante avec une ar­tiste, femme et mè

ELLE (Québec) - - Sommaire - texte MA­NON CHE­VA­LIER | pho­tos MA­LI­NA COR­PA­DEAN di­rec­tion ar­tis­tique EL­SA RI­GAL­DIES | di­rec­tion mode ANTHONY MI­TRO­POU­LOS sty­lisme FLO­RENCE O. DURAND

Si la vie fait bien les choses jus­qu’au prin­temps, Ariane Moffatt relèvera le pa­ri le plus fou de sa vie: lan­cer son nou­vel al­bum, en­tre­prendre une tour­née à tra­vers le Qué­bec et éle­ver ses trois gar­çons... tout en se sen­tant libre. Gros pro­gramme? À qui le dites-vous! Mais pour celle qui a dé­jà cla­mé «Je veux tout!», rien n’est im­pos­sible. D’au­tant que de­puis qu’elle a fon­dé une fa­mille avec sa com­pagne Flo­rence Mar­cil De­nault, dans la­quelle gran­dissent Hen­ri, Paul et George, cette quête de réa­li­sa­tion dé­passe sa seule per­sonne, à son plus grand bon­heur. À 39 ans, elle est l’une des mu­si­ciennes et réa­li­sa­trices les plus sen­sibles et clair­voyantes de sa gé­né­ra­tion, une femme et une ma­man – porte-éten­dard de l’ho­mo­pa­ren­ta­li­té – qui ne s’ex­cuse de rien, et une com­plice des ar­tistes qu’elle prend sous son aile. Dans tout ce qu’elle crée, Ariane Moffatt in­jecte cette dose de poé­sie et ce vent de li­ber­té dont on a tant be­soin. Elle le prouve de nou­veau avec Pe­tites mains pré­cieuses, son nou­vel opus (dans les bacs le 16 oc­tobre) al­liant un re­tour à l’in­time à un re­gard lu­cide sur le monde, sur un son groove et dis­co, fa­çon an­nées 1970. L’au­teure-com­po­si­trice, qui s’est faite très dis­crète de­puis un an, se ré­vèle sans faux-fuyants dans la fraî­cheur de son pe­tit res­to-bar pré­fé­ré, dans le Mile-End. C’est la ca­ni­cule. Re­lax, en short et t-shirt, le vi­sage rayon­nant, en­core rou­gi par sa séance de boxe, elle si­rote un mo­ji­to sans al­cool. Et elle sa­voure l’ins­tant. Son der­nier al­bum est bou­clé. Ses trois fis­tons sont à la gar­de­rie. Elle peut (en­fin) res­pi­rer et prendre le temps de se ra­con­ter... Ça y est, tu es en va­cances? Je suis en mode cha­let! (rires) San­té! Cet al­bum-là a été tel­le­ment par­ti­cu­lier! Il a été pré­ma­tu­ré comme George (son troi­sième en­fant, né en juillet 2017, après un ac­cou­che­ment ayant mis en dan­ger la vie du bébé et la sienne). Il est in­dis­so­ciable de cette ex­pé­rience-là, même s’il n’en parle pas du tout! J’ai écrit une bonne par­tie de l’al­bum la nuit, entre deux boires... Qu’est- ce qui t’a pous­sée à le com­po­ser si vite? Pour la pre­mière fois de ma vie, je me suis dit que je n’étais pas im­mor­telle. Cette frousse, cette fra­gi­li­té, après l’ac­cou­che­ment... J’avais vrai­ment be­soin d’écrire. C’était ins­tinc­tif. J’étais com­plè­te­ment ha­bi­tée. Ma blonde se de­man­dait si je n’étais pas hy­po­ma­niaque! Mais non, j’étais juste ob­sé­dée, avec les hor­mones dans le pla­fond! (rires) Ça m’a per­mis de re­trou­ver cette vul­né­ra­bi­li­té qu’on perd en cours de route, et qui s’avère né­ces­saire pour écrire des tounes vraies. Il y a 16 ans, tu as bou­le­ver­sé la scène mu­si­cale avec Aqua­naute. Que vou­lais­tu ap­por­ter avec ta mu­sique et ta voix? Je vou­lais rendre l’in­vi­sible... au­dible. Je dé­si­rais mettre des mots sur nos états d’âme, nos tris­tesses, nos so­li­tudes. Et les of­frir en bou­quet pour qu’on soit tous un peu plus re­liés les uns aux autres. La créa­tion m’a tou­jours ser­vi d’exu­toire dans des mo­ments dif­fi­ciles. Tu t’y lances pour toi d’abord, et après tu touches les gens. Cette pul­sion est en­core in­tacte? C’est sûr! Ce qui change avec le temps, c’est le dé­ve­lop­pe­ment d’une plus grande conscience so­ciale. Prends la chan­son Pour toi, qui est une ode à la force de la femme. Ou la piste La sta­tue, que j’ai écrite le jour même de la dé­non­cia­tion de Pénélope McQuade [contre le pro­duc­teur Gil­bert Ro­zon pour agres­sion

sexuelle]. Je me sen­tais im­puis­sante, mais je vou­lais joindre ma voix à ce geste cou­ra­geux. J’ai écrit cette chan­son comme une prière, pour nous ré­ap­pro­prier notre li­ber­té, en plein mou­ve­ment # MeToo. Au­jourd’hui, il n’est plus seule­ment ques­tion de moi. Mais de moi et le monde. Et la fa­mille, aus­si. D’ailleurs, sur ton compte Ins­ta­gram, tu te pré­sentes comme une «ma­man mu­si­cienne» et pas l ’ in­verse... Oui, et j’y montre mes en­fants. Je suis une mère ar­tiste. Take it or leave it. Ça ne fait pas de moi une ma­tante! C’est mon iden­ti­té. Et oui, la ma­ter­ni­té de­vrait être plus va­lo­ri­sée dans notre so­cié­té, quel que soit le mé­tier que les femmes exercent! J’ai­me­rais que la vie pro­fes­sion­nelle et la vie de fa­mille se ma­rient plus har­mo­nieu­se­ment. D’ailleurs, j’ai fait ex­près de lan­cer l’al­bum après la ren­trée scolaire... C’est ta fa­çon de conci­lier vie ar­tis­tique et fa­mi­liale? Oui! Ac­com­pa­gner mes en­fants en ayant une pro­fes­sion qui te de­mande d’être par­tout, tout le temps, ça exige un grand, grand, grand in­ves­tis­se­ment! Mais je veux al­ler au bout de mon choix de mère et me sen­tir bien dans ce ter­rain de jeu qui m’est per­mis. Et sur­tout, ne pas com­battre ce que ça im­plique au quo­ti­dien... Ce­la dit, j’ai tou­jours le feu en moi! Cette es­pèce de de­vil qui a be­soin de s’écla­ter, mais je ne cherche plus à exis­ter dans l’ivresse de la fête. C’est fi­ni, ça! Un peu plus et je vais son­ner comme la sage de 40 ans! (rires) Se­lon toi, c’est pos­sible de res­ter amou­reux en de­ve­nant pa­rent? Flo et moi, on es­saie de trou­ver du temps pour notre couple. De culti­ver le dé­sir amou­reux. L’amour, c’est pas tou­jours un tour de ma­nège! Et la vie de fa­mille, pas tou­jours l’al­lé­gresse! Des fois, on est dé­pas­sées, ac­ca­pa­rées par nos trois gar­çons de moins de cinq ans, on se re­garde et on se dit: «Ben oui, ça va re­ve­nir!» Il faut sim­ple­ment ac­cep­ter qu’être pa­rents, c’est une autre fa­cette du couple, et qu’on se trippe des­sus dif­fé­rem­ment. De­puis l’ar­ri­vée des ju­meaux Hen­ri et Paul, puis de George, wow! Je trouve que Flo est une ma­man fan­tas­tique! Je l’ad­mire, ce qui ne nous em­pêche pas de nous confron­ter. Quand tu étais plus jeune, t’ima­gi­nais- tu en couple avec une femme? Non, ben non! Ado, j’étais tom­boy, si on veut res­ter dans les sté­réo­types. J’ai eu un chum avec le­quel j’ai connu un grand amour. Mais une pe­tite voix me di­sait que je n’étais pas tout à fait à la bonne place. Avec Flo, je me suis aban­don­née corps et âme pour la pre­mière fois. Tu y es ar­ri­vée dès votre ren­contre? Euh, non. J’avais de la dif­fi­cul­té avec l’en­ga­ge­ment, quand même. J’étais un oi­seau sau­vage. Je me suis lais­sée al­ler tran­quille­ment, en m’ex­po­sant, en lui fai­sant confiance. Ah, cette mau­dite en­vie de li­ber­té! Que veux- tu dire par là? J’ai l’im­pres­sion que la li­ber­té est la clé de mon bie­nêtre. Si bien que j’en de­mande tou­jours plus. Mais au­jourd’hui, je sais que ça ne règle pas tout. Quand on étouffe avec soi, la li­ber­té n’est pas une pa­na­cée. Ta com­pagne est psy­cho­logue et pé­do­psy­chiatre. Tu te sens par­fois psy­cha­na­ly­sée? Ben oui! J’ai choi­si de vivre avec une psy! (rires) Tout est abor­dé! Tu ne peux pas te ca­cher? Non, mais ça m’a beau­coup ai­dée, en fait. Ça m’a per­mis de sor­tir de ma bulle, de mon uni­vers un peu sombre. C’est cu­rieux, car on t’ima­gine tou­jours joyeuse! Mal­gré mon image de fille sou­riante, j’ai mes zones d’ombre. J’ai fait beau­coup d’in­tros­pec­tion et de psy­cho­thé­ra­pie. La vie est dif­fi­cile, par­fois! On ré­pète sou­vent les mêmes pat­terns né­ga­tifs. On connaît des mo­ments d’er­rance. On se dit que le bon­heur est là et qu’on n’ar­rive pour­tant pas à le sai­sir. Cette quête-là nour­rit beau­coup ma ré­flexion. Tout comme ta pas­sion de l’hu­main, j’ima­gine? Je suis fas­ci­née par cette âme mys­té­rieuse que cha­cun pos­sède. C’est ce qui mo­tive et donne de l’élan à tout ce que j’en­tre­prends... Qu’est- ce qui oc­cupe le plus tes pen­sées pré­sen­te­ment? À part les boys? C’est l’al­bum. Com­ment se­ra sa vie. Je pense à la tour­née. J’ai hâte de re­mon­ter sur scène. De re­trou­ver ma forme phy­sique. Je m’en­traîne et je fais de la boxe. C’est mon pe­tit cô­té Ro­cky! (rires) Je prends conscience de ce que je mange, aus­si. J’ai be­soin de sen­tir que je me res­pecte et que je me donne ce qu’il faut pour at­ta­quer ce qui m’at­tend, mais tou­jours dans le plai­sir. Qu’est- ce qui est le plus exi­geant dans la créa­tion? C’est de res­ter soi-même, fi­dèle à ce qu’on veut ex­pri­mer, tout en s’ins­cri­vant dans son époque et en se cris­sant de toutte! Mais c’est im­pos­sible de se cris­ser de toutte! Un, tu ne veux pas avoir un son to­ta­le­ment dé­ca­lé, et deux, tu fi­nis tou­jours par dé­po­ser une pierre de plus sur ce qui a été créé avant toi... Que vou­drais-tu qu’on re­tienne de ton al­bum? Je sais qu’on re­cherche sur­tout un bon beat, mais j’es­père qu’on por­te­ra la même at­ten­tion aux mots que j’ai écrits. J’ai créé un rap­port très fort entre le texte et la mu­sique. C’est un peu ma fier­té!

P.S. Après notre ren­contre, Ariane Moffatt est re­par­tie comme elle est ar­ri­vée: fi­lant en coup de vent sur sa Ves­pa noire... pour al­ler cher­cher ses en­fants à la gar­de­rie. Elle est très co­ol, cette ma­man mu­si­cienne!

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