UN MONDE À BOIRE

EVERGREEN STATE... VRAI­MENT?

Exquis (French) - - Sommaire - PAR NA­DIA FOUR­NIER PHO­TOS ANDREA JOHN­SON, WA­SHING­TON STATE WINE

La route des vins de l'État de Wa­shing­ton

La na­vette qui de­vait nous ame­ner dans les vi­gnobles de l'État de Wa­shing­ton est ve­nue nous cueillir à l'aube à notre hô­tel de Seat­tle. C'était il y a un peu plus de six ans, mais je me sou­viens en­core par­fai­te­ment de ce ma­tin du mois d'avril. Le temps était gris, il fai­sait froid. Le genre de froid hu­mide qui vous glace jus­qu'aux os. Nous avons pris l'au­to­route 5, di­rec­tion sud, puis l'au­to­route 90, qui mène à Sno­qual­mie et éven­tuel­le­ment jus­qu'à Tri-Ci­ties, non loin des ap­pel­la­tions de Ya­ki­ma et Horse Heaven Hills. En che­min, la vue était épous­tou­flante : cèdres rouges, sa­pins de Dou­glas, pruches et autres épi­céas d'une hau­teur ver­ti­gi­neuse, rap­pe­lant les fo­rêts des zones cô­tières de la Co­lom­bie-Bri­tan­nique ou de l'Ore­gon. Il n'y a pas de ha­sard, puisque ce sont des ré­gions voi­sines.

On le sur­nomme l'« Evergreen State », l'État vert, en rai­son des vastes fo­rêts de co­ni­fères qui re­couvrent les flancs de la chaîne des Cas­cades, à l'est de Seat­tle. Pour­tant, vu des airs, l'es­sen­tiel du ter­ri­toire de l'État de Wa­shing­ton a des al­lures de qua­si-dé­sert, où presque rien ne pousse sans ir­ri­ga­tion. C'est néan­moins là qu'est si­tué le deuxième plus grand vi­gnoble des États-Unis. En­core dis­cret et mé­con­nu, le géant du Nord a des am­bi­tions de taille. Et on a en­vie de lui don­ner rai­son.

DU CÔ­TÉ EST, UN CLI­MAT IDÉAL

Mais à l'époque, ce qui m'a le plus mar­quée n'était pas tant d'ordre vé­gé­tal que mé­téo­ro­lo­gique. Plus on avan­çait dans les mon­tagnes, plus le ciel était cou­vert. De la bruine tom­bait en conti­nu et le brouillard était pré­sent à chaque virage. Je me sou­viens d'avoir de­man­dé à notre guide si le temps était tou­jours aus­si cou­vert : « Sur le ver­sant ouest des mon­tagnes, c'est presque tou­jours comme ça. Mais vous ver­rez : de l'autre cô­té, c'est tout le contraire! » Il vaut mieux, avais-je pen­sé, parce qu'avec une telle hu­mi­di­té, ce n'est pas ga­gné pour la vigne!

Notre guide di­sait vrai. À peine quelques mi­nutes après avoir fran­chi le som­met du col de Sno­qual­mie, le temps a chan­gé du tout au tout. Fi­nie, la gri­saille; le ciel était de­ve­nu tout bleu et le so­leil brillait de mille feux. C'est que la chaîne des Cas­cades di­vise l'État en deux sys­tèmes cli­ma­tiques dis­tincts, en blo­quant les nuages de pluie, qui se pré­ci­pitent sur son ver­sant ouest, gar­dant l'air chaud et sec pour le ver­sant est.

Sa­chant ce­la, on com­prend mieux pour­quoi Pu­get Sound, la seule AVA (Ame­ri­can Vi­ti­cul­tu­ral Area) à l'ouest des Cas­cades, ne re­groupe qu'une in­fime par­tie des 20 000 hec­tares de l'État. On com­prend éga­le­ment mieux pour­quoi l'Ore­gon, dont les vi­gnobles sont si­tués dans la zone cô­tière, cultive es­sen­tiel­le­ment du pi­not noir et des cé­pages blancs, bien qu'il soit au sud de Wa­shing­ton.

LA TERRE, LE TEMPS, L'HU­MAIN

In­gé­nieux de­vant l'ad­ver­si­té, les pion­niers de la vi­ti­cul­ture mo­derne de Wa­shing­ton ont su re­pous­ser les bar­rières que po­sait ce cli­mat se­mi-dé­ser­tique en dé­ve­lop­pant un vaste ré­seau d'ir­ri­ga­tion qui re­pose en grande par­tie sur le fleuve Co­lum­bia, le plus vaste cours d'eau du nord-ouest de l'Amé­rique du Nord. C'est que la par­tie orien­tale de l'État ne re­çoit guère plus de 177 millimètres d'eau par an­née et que le so­leil y brille en moyenne plus long­temps qu'en Ca­li­for­nie. Sans ir­ri­ga­tion, rien (ou presque) n'y pousse.

Tout n'est pas qu'ad­ver­si­té, heu­reu­se­ment.

Les vi­ti­cul­teurs peuvent comp­ter sur de grands écarts de tem­pé­ra­ture entre le jour et la nuit, per­met­tant une lente ma­tu­ra­tion des baies, qui conservent ain­si une saine aci­di­té na­tu­relle. En prime, Wa­shing­ton bé­né­fi­cie d'un ré­seau géo­lo­gique com­plexe, les sols vol­ca­niques (ba­salte) et sé­di­men­taires (ar­gile et cal­caire) étant mé­tis­sés par l'ac­tion des inon­da­tions de Mis­sou­la – l'un des phé­no­mènes mé­téo­ro­lo­giques les plus spec­ta­cu­laires de l'his­toire ré­cente de notre conti­nent.

La com­pré­hen­sion de ces ter­roirs com­plexes re­quiert néan­moins un mi­ni­mum de temps et une bonne dose d'es­sais et d'er­reurs. Bob Betz, qui a tra­vaillé pen­dant 28 ans au Cha­teau Ste. Mi­chelle avant de créer sa marque épo­nyme, croit que le temps est ve­nu pour les pro­duc­teurs de Wa­shing­ton de s'af­fran­chir de leurs com­plexes : « Nous avons pas­sé une ving­taine d'an­nées à écou­ter les bons conseils ve­nus de Bor­deaux, du Rhône, de l'Al­le­magne et de Na­pa. Il nous faut main­te­nant écrire notre propre his­toire. »

UNE VI­TI­CUL­TURE SIN­GU­LIÈRE

Lors­qu'on évoque une pro­prié­té vi­ti­cole, vient en tête l'image d'un châ­teau, ou, à tout le moins, d'un do­maine, en­tou­ré de quelques hec­tares de vi­gnobles. À Wa­shing­ton, la réa­li­té est tout autre : la plu­part des 890 wi­ne­ries de l'État ne pos­sèdent pas de vignes. Elles s'ap­pro­vi­sionnent plu­tôt chez des grape gro­wers, des agri­cul­teurs spé­cia­li­sés dans la cul­ture des cé­pages vi­ni­fe­ra, un peu comme le font les wi­ne­ries ca­li­for­niennes ou les né­go­ciants eu­ro­péens.

LA PAR­TIE ORIEN­TALE DE L'ÉTAT NE RE­ÇOIT GUÈRE PLUS DE 177 MILLIMÈTRES D'EAU PAR AN­NÉE ET LE SO­LEIL Y BRILLE EN MOYENNE PLUS LONG­TEMPS QU'EN CA­LI­FOR­NIE.

La fa­mille Shiels, par exemple, est pro­prié­taire de DuB­rul Vi­neyard, un vi­gnoble d'une ving­taine d'hec­tares, si­tué dans la val­lée de Ya­ki­ma. Chaque an­née, plu­tôt que de vi­ni­fier et de com­mer­cia­li­ser l'en­semble de la ré­colte sous leur éti­quette, Côte Bon­ne­ville, les Shiels vendent les trois quarts de leurs rai­sins à une poi­gnée de clients wi­ne­ma­kers, qui re­con­naissent la ri­gueur de leur tra­vail au­tant que la sin­gu­la­ri­té de leurs fruits.

De ce fait, l'ab­sence vir­tuelle de vi­gnobles sur la côte Ouest n'a pas em­pê­ché un bon nombre de cu­ve­ries de s'y éta­blir. Ins­tal­lées en pé­ri­phé­rie de Seat­tle et de Woo­din­ville, dans les zones in­dus­trielles, ces en­tre­prises vi­ni­fient et mettent en bou­teille des rai­sins ache­tés au­près de dif­fé­rents vi­ti­cul­teurs, dans l'une ou plu­sieurs des 12 ap­pel­la­tions (plus 2 ap­pel­la­tions gé­né­riques) que compte l'État de Wa­shing­ton. Il n'est donc pas rare de voir une même marque com­mer­cia­li­ser à la fois des vins de Red Moun­tain, de Horse Heaven Hills et de Wal­la Wal­la. C'est entre autres le cas de Charles Smith, ex-gé­rant du groupe de mu­sique rock The Ra­veo­nettes et ac­teur ma­jeur du vi­gnoble de Wa­shing­ton. De taille moyenne lorsque vi­si­tée en 2010, son en­tre­prise s'est his­sée au troi­sième rang des pro­duc­teurs de l'État, avec une pro­duc­tion an­nuelle de 7,8 mil­lions de bou­teilles! Sa cu­vée Kung Fu Girl est main­te­nant le vin de Wa­shing­ton le plus ven­du à la SAQ.

DE TOUT, POUR TOUS LES GOÛTS

Comme son loin­tain voi­sin ca­li­for­nien, Wa­shing­ton n'échappe pas à la mode des vins spec­tacles. Par consé­quent, on y trouve en­core trop de vins mas­sifs, avec beau­coup d'ex­trac­tion et de bois, ce qui leur confère une cer­taine lour­deur. Mais heu­reu­se­ment, l'État le plus sep­ten­trio­nal de la côte Ouest pro­duit de plus en plus de vins fins et dis­tin­gués qui n'ont dé­jà rien à en­vier à leurs pen­dants ca­li­for­niens. Des ca­ber­nets au tis­su tan­nique d'une rare qua­li­té, si fins et si soyeux qu'on au­rait vite fait de les confondre avec des mer­lots. Ceux de Bob Betz, de Col So­lare et de Ch­ris Ca­mar­da (An­drew Will) – plu­sieurs cu­vées of­fertes à la SAQ – en sont de par­faits exemples. Pa­ra­doxa­le­ment, les mer­lots de Wa­shing­ton ont une ro­bus­tesse qui évoque celle du ca­ber­net sau­vi­gnon. De quoi faire perdre son la­tin à l'ama­teur de bor­deaux clas­sique!

La sy­rah donne aus­si des ré­sul­tats très convain­cants, dont le style va­rie au gré des mi­cro­cli­mats, avec des vins tan­tôt très frais, ser­rés et poi­vrés, à la ma­nière de ceux du nord du Rhône, tan­tôt ro­bustes et char­nus, avec les to­na­li­tés ani­males d'une sy­rah du Sud. Les sy­rahs pro­duites par la fa­mille Hedges sur son vi­gnoble de Red Moun­tain, celles de Charles Smith, de L'Ecole No 41 et de Bob Betz sont au­tant de beaux exemples en vente à la SAQ.

Le ries­ling est une autre ve­dette confir­mée de Wa­shing­ton. Il semble que le cé­page ger­ma­nique ait trou­vé dans les sec­teurs frais de l'État un ter­rain de jeu rê­vé. Outre ceux de Charles Smith, il faut ab­so­lu­ment goû­ter la cu­vée Eroi­ca, un ries­ling ra­cé et struc­tu­ré pro­duit par le Cha­teau Ste. Mi­chelle, en par­te­na­riat avec l'oe­no­logue al­le­mand Ernst Loo­sen.

Les ho­ri­zons sont va­riés, et les vins de plus en plus ache­vés dans ce vi­gnoble à l'ap­pé­tit de géant. « Et ce n'est qu'un dé­but, se­lon Al­len Shoup, an­cien PDG du Cha­teau Ste. Mi­chelle et fon­da­teur de Long Sha­dows Wi­ne­ry. Lais­sez-nous en­core une gé­né­ra­tion et vous ver­rez, Wa­shing­ton se­ra dans le top 10 des ré­gions vi­ti­coles du monde. »

Et si on se don­nait ren­dez-vous dans 10 ans...

Co­lum­bia Val­ley

Chaîne des Cas­cades

DuB­rul Vi­neyards

Betz Family Wi­ne­ry

Cha­teau Ste. Mi­chelle

Horse Heaven Hills, Long Sha­dows Wi­ne­ry

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