Vie et per­sonnes for­tu­nées

Finance et Investissement - - PRODUITS ET ASSURANCE - Et In­ves­tis­se­ment. Fi­nance Par Jean- Fran­çois Barbe

de­puis une di­zaine d’an­nées, les taux de dé­chéance de cer­tains types de po­lices d’as­su­rance posent des risques ac­crus aux com­pa­gnies d’as­su­rance vie. La si­tua­tion est de­ve­nue suf­fi­sam­ment pré­oc­cu­pante pour que l’Au­to­ri­té des mar­chés fi­nan­ciers ( AMF) traite de ce risque dans son der­nier « Rap­port an­nuel sur les ins­ti­tu­tions fi­nan­cières ».

Il s’agit d’une pré­oc­cu­pa­tion nou­velle, ab­sente des rap­ports an­nuels des der­nières an­nées.

On peut lire, dans le rap­port 2015 : « Les ré­sul­tats pas­sés ayant dé­mon­tré que la réa­li­té peut être as­sez dif­fé­rente des pré­vi­sions, l’Au­to­ri­té consi­dère que l’ex­pé­rience re­la­tive aux taux de dé­chéance est un fac­teur de risque qui de­vrait être consi­dé­ré par chaque as­su­reur dans son dis­po­si­tif d’éva­lua­tion in­terne de ses risques et de sa sol­va­bi­li­té ».

Se ré­fé­rant à une étude de l’Ins­ti­tut ca­na­dien des ac­tuaires ( ICA) et sans pré­ci­ser de chiffres, le rap­port de l’AMF sou­ligne que « la mise à jour de l’hy­po­thèse de dé­chéance dans les pro­vi­sions ma­thé­ma­tiques […] a par consé­quent eu un im­pact dé­fa­vo­rable pour plu­sieurs as­su­reurs en 2015 ».

ENTRE LES PRÉ­VI­SIONS ET LA RÉA­LI­TÉ

« Les dé­chéances nuisent main­te­nant à la ren­ta­bi­li­té des com­pa­gnies d’as­su­rance » , confirme Luc Far­mer, vice-pré­sident et ac­tuaire chez Eck­ler, à Mon­tréal. « C’est un risque plus éle­vé que la mor­ta­li­té, en grande par­tie parce que la mor­ta­li­té est un risque mieux chif­fré et où il est plus fa­cile de par­ta­ger le risque avec un ré­as­su­reur. »

Une po­lice tombe en dé- chéance lors­qu’elle cesse d’être en vi­gueur avant la fin pré­vue au con­trat, ex­plique l’AMF dans un cour­riel trans­mis à

Le pour­cen­tage d’as­su­rés qui mettent fin à leur con­trat chaque an­née avant l’échéance pré­vue au con­trat est une hy­po­thèse que l’as­su­reur pose lors de la ta­ri­fi­ca­tion du pro­duit ou lors de l’éva­lua­tion de ses pro­vi­sions ma­thé­ma­tiques, au même titre que l’hy­po­thèse de mor­ta­li­té, par exemple.

Lorsque le pour­cen­tage de clients qui mettent fin à leur po­lice est dif­fé­rent de l’hy­po­thèse pré­vue dans la ta­ri­fi­ca­tion ou lors de la dernière éva­lua­tion ac­tua­rielle, ce­la gé­nère des gains ou des pertes pour l’as­su­reur, d’où le risque de dé­chéance.

Les pro­duits ac­tuel­le­ment pro­blé­ma­tiques, se­lon l’AMF, sont les po­lices d’as­su­rance tem­po­raire 100 ans et les po­lices d’as­su­rance vie uni­ver­selle à coût d’as­su­rance ni­ve­lé.

Pour les po­lices tem­po­raires 100 ans émises dans les an­nées 1990, par exemple, pro­duits qui n’offrent pas de va­leur de ra­chat, les com­pa­gnies ont cal­cu­lé un taux de dé­chéance trop éle­vé. Ce­la s’est re­flé­té par des primes plus basses et des pro­vi­sions de ca­pi­tal moins éle­vées.

« Des taux de dé­chéance plus faibles que ceux an­ti­ci­pés pour ces pro­duits gé­nèrent donc des pertes pour les as­su­reurs », ex­plique le rap­port an­nuel de l’AMF.

Pour d’autres pro­duits, par exemple des po­lices tem­po­raires re­nou­ve­lables, le risque est in­ver­sé. « Quand les dé­ten­teurs aban­donnent leurs po­lices plus tôt que pré­vu, les as­su­reurs perdent de l’ar­gent », pré­cise Luc Far­mer.

Se­lon l’étude de l’ICA sur la­quelle l’AMF se base, le taux de dé­chéance des po­lices tem­po­raires 100 ans a flé­chi de près de la moi­tié au cours des der­nières an­nées. De 2,3 % pour la pé­riode 1999-2004, il est tom­bé à 1,2 % pour la pé­riode 2005-2012. Pour les po­lices à coût d’as­su­rance ni­ve­lé, les taux de dé­chéance pour les mêmes pé­riodes ont dé­cli­né de 4,8% à 3,5%.

CLIENTS MIEUX ÉDU­QUÉS

« On constate que les gens sont de plus en plus édu­qués [ et n’aban­donnent pas leurs po­lices lorsque c’est à leur désa­van­tage], ex­plique Luc Far­mer. Si [ les gens] étaient par­fai­te­ment for­més, les as­su­reurs ne se re­trou­ve­raient avec au­cune dé­chéance pour les pro­duits tem­po­raires 100 ans aux âges avan­cés. »

L’aban­don de po­lices par les per­sonnes âgées qui cessent de payer leurs primes tient à plu­sieurs rai­sons : ma­la­die d’Alz­hei­mer, mau­vais conseils, re­ve­nus insuffisants, etc.

Or, aban­don­ner une po­lice tem­po­raire 100 ans à un âge avan­cé est par­ti­cu­liè­re­ment mal avi­sé. « La per­sonne n’a à payer, par exemple, que 1 000 $ par an pen­dant quelques an­nées, et sa suc­ces­sion re­çoit 100 000 $, illustre Luc Far­mer. Pas un pla­ce­ment au monde ne peut don­ner un tel ren­de­ment ! »

EF­FET MAR­GI­NAL

De ce qui pré­cède, il res­sort que « les com­pa­gnies qui ont émis plu­sieurs contrats de type T100 dans les an­nées 1980 à 2000 sont plus im­pac­tées né­ga­ti­ve­ment par le risque de dé­chéance », sou­ligne l’AMF dans son cour­riel.

Tou­te­fois, même si le risque de dé­chéance est plus éle­vé au­jourd’hui, l’im­pact sur les as­su­reurs reste en gé­né­ral re­la­ti­ve­ment mar­gi­nal, juge Luc Far­mer. « Même si les dé­chéances ont été dé­fa­vo­rables, le coût a été com­pen­sé par d’autres élé­ments fa­vo­rables. Dans l’en­semble, l’in­dus­trie est bien ca­pi­ta­li­sée. »

En ef­fet, outre ce­lui de dé­chéance, d’autres risques touchent l’in­dus­trie de l’as­su­rance, no­tam­ment les risques de mor­ta­li­té, de pla­ce­ment, d’hy­po­thèse de dé­pense, rap­pelle Luc Far­mer.

Or, au cours des 20 der­nières an­nées, si le risque de dé­chéance a été dé­fa­vo­rable en gé­né­ral, les risques liés à la mor­ta­li­té et au pla­ce­ment ont été plu­tôt fa­vo­rables. Les gens vivent plus long­temps, ce qui ac­croît les re­ve­nus des com­pa­gnies. Les taux d’in­té­rêt ont été dé­fa­vo­rables, mais les as­su­reurs ont mieux gé­ré leurs pla­ce­ments, ce qui a en­traî­né un ef­fet fi­nan­cier po­si­tif.

Le risque de dé­chéance est ap­pe­lé à s’ame­nui­ser au cours des pro­chaines an­nées, comme l’ex­plique le cour­riel de l’AMF.

« Pour les fu­tures po­lices d’as­su­rance, l’éli­mi­na­tion ( ou du moins la di­mi­nu­tion) de ce risque sur­vien­dra à la suite d’un ajus­te­ment à la hausse du prix de ce type de pro­duits d’as­su­rance en uti­li­sant, lors de pro­chaines ta­ri­fi­ca­tions, des hy­po­thèses qui re­flé­te­ront beau­coup mieux la réa­li­té cou­rante quant aux taux d’aban­don réels de ces pro­duits d’as­su­rance. Le phé­no­mène est dé­jà amor­cé, d’ailleurs, de­puis quelques an­nées. » Pa­ra­doxa­le­ment, les in­di­vi­dus for­tu­nés sont mal as­su­rés. D’après une étude de la LIMRA, 3 de ces 10 in­di­vi­dus n’ont tout sim­ple­ment pas de cou­ver­ture d’as­su­rance vie ! Pour per­cer le mystère, la Fi­nan­cière Sun Life ( FSL) a com­man­di­té un son­dage au­près des in­di­vi­dus qui ont un ac­tif à in­ves­tir d’au moins 1 M$. Se­lon leurs ré­ponses, le frein à l’adop­tion de l’as­su­rance vie ré­side prin­ci­pa­le­ment dans une cer­taine in­sou­ciance et dans l’igno­rance des in­di­vi­dus for­tu­nés face à ce type de pro­duit. FSL af­firme qu’il est pos­sible de ren­ver­ser cette si­tua­tion en mon­trant les avan­tages du pro­duit à l’in­té­rieur d’un pro­ces­sus de pla­ni­fi­ca­tion fi­nan­cière. FSL sug­gère de pré­sen­ter l’as­su­rance vie comme « une nou­velle ca­té­go­rie d’ac­tif » qui peut no­tam­ment di­mi­nuer les im­pôts. Dans un do­cu­ment des­ti­né aux conseillers, FSL af­firme qu’il ne faut ja­mais pré­su­mer que les clients for­tu­nés ont pris une dé­ci­sion éclai­rée quant à l’as­su­rance vie. « Ils ne savent pas né­ces­sai­re­ment ce qu’ils ignorent », dit l’as­su­reur ( http://ti­ny. cc/8o62dy).

Même si les dé­chéances ont été dé­fa­vo­rables, le coût a été com­pen­sé par d’autres élé­ments fa­vo­rables. Dans l’en­semble, l’in­dus­trie est bien ca­pi­ta­li­sée.

— Luc Far­mer

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.