Ef­fet peu mar­qué sur l’éco­no­mie.

Les ac­teurs éco­no­miques s’adap­te­ront au vieillis­se­ment de la po­pu­la­tion, se­lon cer­tains ex­perts.

Finance et Investissement - - LA UNE - PAR YAN BARCELO

la faible crois­sance éco­no­mique ac­tuelle s’ex­pli­quet- elle par la dé­crois­sance dé­mo­gra­phique ? Non, pensent plu­sieurs ex­perts, qui jugent d’ailleurs que le dé­part à la re­traite des ba­by- boo­mers au­ra re­la­ti­ve­ment peu d’ef­fet sur l’éco­no­mie au cours des pro­chaines an­nées.

La po­si­tion de Benoît Du­ro­cher re­flète d’ailleurs bien la pen­sée de la plu­part des éco­no­mistes : « L’ef­fet dé­mo­gra­phique est presque aus­si lent que l’évo­lu­tion géo­lo­gique de la Terre. Il n’est pas res­pon­sable de la fai­blesse cy­clique dans l’im­mé­diat. C’est sur de grands cycles qu’elle se fait sen­tir », dit le vice-pré­sident directeur et chef stra­tège éco­no­mique chez Ad­den­da Ca­pi­tal, à Mon­tréal.

Cette vaste ques­tion, dont les va­riables sont dif­fi­ciles à sai­sir, n’est pas fa­cile à tran­cher. Elle met en jeu trois grands mo­teurs fon­da­men­taux de l’éco­no­mie : la force de tra­vail, la pro­duc­ti­vi­té et l’épargne. Pour cha­cun de ces élé­ments, on peut trou­ver des ar­gu­ments qui confirment l’im­pact né­ga­tif du dé­clin dé­mo­gra­phique et des ar­gu­ments qui l’in­firment.

EN MANQUE DE BRAS

Au cha­pitre de la force de tra­vail, on a consta­té de­puis deux ans « une mon­tée mar­quée du taux de dé­part à la re­traite, de 0,8 % à 1,2 %, de la po­pu­la­tion des tra­vailleurs », sou­ligne Pe­dro An­tunes, directeur gé­né­ral, pré­vi­sions et ana­lyses, et éco­no­miste en chef ad­joint, au Con­fe­rence Board du Ca­na­da.

C’est un saut re­mar­quable qui s’ac­cé­lé­re­ra puisque le plus gros de la co­horte des ba­by- boo­mers n’a que 52 ans.

Le pro­blème n’est certes pas confi­né au Ca­na­da. En 2010, se­lon les pré­vi­sions des Na­tions Unies, on comp­tait à l’échelle mon­diale 16 per­sonnes de plus de 65 ans par tranche de 100 per­sonnes en âge de tra­vailler. En 2035, il y en au­ra 26.

Le pro­blème se­ra par­ti­cu­liè­re­ment ai­gu au Ja­pon et en Al­le­magne, où ce ra­tio était res­pec­ti­ve­ment de 43 % et de 38 % en 2010 ; en 2035, il pas­se­ra à 69 % et à 66 %. Aux États-Unis, il se­ra de 44 %.

Au Ca­na­da tout par­ti­cu­liè­re­ment, l’aug­men­ta­tion de la maind’oeuvre a été le prin­ci­pal mo­teur de crois­sance, ce qu’on a ap­pe­lé le « di­vi­dende dé­mo­gra­phique ».

« Il a ajou­té un point de pour­cen­tage de crois­sance au cours des der­nières dé­cen­nies, mais main­te­nant, nous en­trons dans une pé­riode où ce di­vi­dende dis­pa­raît et va même de­ve­nir né­ga­tif », ex­plique Jean-Yves Du­clos, pro­fes­seur d’éco­no­mie à l’Uni­ver­si­té La­val.

« Nous au­rons moins de gens pour pro­duire des biens, et plus de gens qui les consomment et ne par­ti­cipent pas au pro­ces­sus de pro­duc­tion », ré­sume William Scarth, pro­fes­seur d’éco­no­mie à l’Uni­ver­si­té McMas­ter, à Ha­mil­ton, qui a réa­li­sé une étude sur le dé­clin dé­mo­gra­phique.

Ce­pen­dant, il n’est pas cer­tain que tous les nou­veaux re­trai­tés ne par­ti­ci­pe­ront plus au pro­ces­sus de pro­duc­tion.

Dans son étude « Re­por­ter sa re­traite : une ten­dance ré­cente ? » pu­bliée en 2011, Sta­tis­tique Ca­na­da note une hausse mar­quée du taux d’em­ploi des per­sonnes de plus de 55 ans. Il est pas­sé de 29,8 % en 1996 à 39,4 % en 2010. Chez les hommes de 65 à 69 ans, ce taux a presque dou­blé.

La pres­sion à la baisse sur le taux d’em­ploi se­ra donc ame­nui­sée par cette pro­pen­sion des per­sonnes âgées à tra­vailler. Elle se­ra d’au­tant plus ame­nui­sée que les gens, vi­vant plus long­temps, tra­vaille­ront éga­le­ment plus long­temps.

LA FORCE DE L’ IN­NO­VA­TION

On peut croire que la pro­duc­ti­vi­té souf­fri­ra éga­le­ment, d’au­tant plus que l’ac­ti­vi­té éco­no­mique se dé­pla­ce­ra da­van­tage vers les ser­vices, où les gains de pro­duc­ti­vi­té sont faibles. « Com- ment aug­mente-t-on la pro­duc­ti­vi­té d’un vio­lo­niste de concert ? » de­mande William Scarth. Or, comme le rap­porte The

Eco­no­mist, mal­gré leur si­tua­tion dé­mo­gra­phique, le Ja­pon et l’Al­le­magne per­forment mieux que les États-Unis au cha­pitre de l’in­no­va­tion, se­lon le Fo­rum éco­no­mique mon­dial.

« Un manque de tra­vailleurs peut sus­ci­ter l’in­ven­tion de tech­no­lo­gies de mé­ca­ni­sa­tion du tra­vail, de la même fa­çon que des en­tre­prises ja­po­naises sont à la pointe de la ro­bo­tique au ser­vice des per­sonnes âgées. Une foule d’ex­pé­riences peuvent com­pen­ser des fa­cul­tés cog­ni­tives plus lentes », lit- on dans l’ar­ticle de

The Eco­no­mist ( http://ti­nyurl. com/mqc­wovf).

PAYER POUR LES RE­TRAITES

En­fin, l’ef­fet de la dé­mo­gra­phie sur les pers­pec­tives en ma­tière de fi­nances pu­bliques et d’épargne n’est pas tran­ché non plus.

D’un cô­té, le vieillis­se­ment de la po­pu­la­tion semble pré­sa­ger des nuages noirs. Par exemple, dans une étude pu­bliée en dé­cembre 2014, l’Ins­ti­tut C.D. Howe in­dique que les soins de san­té ab­sorbent 0,42 $ pour chaque dol­lar dé­pen­sé du pro­gramme du gou­ver­ne­ment on­ta­rien. Sans chan­ge­ment de cap, le pour­cen­tage pas­se­ra à 70 % d’ici 2026.

Tou­te­fois, « si les gens sont ra­tion­nels et pré­voyants, ils épar­gne­ront da­van­tage et pren­dront leur re­traite plus tard », sou­ligne William Scarth.

De plus, la pres­sion des ré­gimes de re­traite sur les fi­nances pu­bliques ne se­ra pro­ba­ble­ment pas dé­me­su­rée, juge Yves Car­rière, pro­fes­seur au Dé­par­te­ment de dé­mo­gra­phie de l’Uni­ver­si­té de Mon­tréal.

Certes, en France, les ré­gimes de pen­sion re­pré­sentent dé­jà 13 % du PIB, et en Al­le­magne, 11 %, se­lon l’Or­ga­ni­sa­tion de co­opé­ra­tion et de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­miques ( OCDE). Mais le pour­cen­tage s’éta­blit en moyenne à 7 % dans les pays membres de l’OCDE. Au Ca­na­da, il n’est que de 4 % et n’at­tein­dra que 6,2 % à son som­met en 2060.

Yves Car­rière aver­tit aus­si de bien ana­ly­ser le coût des soins de san­té. « De 1998 à 2008, le vieillis­se­ment n’a re­pré­sen­té que 10 % de la crois­sance des coûts. Le plus gros de la crois­sance te­nait aux sa­laires des mé­de­cins, aux tech­no­lo­gies et aux prix des mé­di­ca­ments », pré­cise-t-il.

« Si ja­mais le vieillis­se­ment de notre po­pu­la­tion ex­plique la to- ta­li­té des hausses de coûts, alors ce se­ra par­fait. Ça vou­dra dire que nous avons en­fin contrô­lé tous les autres coûts », ajoute-t-il.

EF­FET MO­DESTE

En ré­su­mé, le dé­clin dé­mo­gra­phique ne semble pas ra­len­tir l’éco­no­mie. Mais le fe­ra- t- il au cours des pro­chaines an­nées ? Yves Car­rière ne le croit pas. Il pense que tous les ac­teurs éco­no­miques s’adap­te­ront, de sorte que l’éco­no­mie se­ra à peine tou­chée.

Les autres in­ter­ve­nants in­ter- ro­gés pré­voient pour leur part un im­pact mo­deste. William Scarth pré­dit qu’en 2030, le ni­veau de vie des Ca­na­diens se­ra de sept points de pour­cen­tage in­fé­rieur à ce qu’il au­rait été sans dé­clin dé­mo­gra­phique.

Pe­dro An­tunes et Jean-Yves Du­clos, pour leur part, pré­voient un frein d’un point de pour­cen­tage à la crois­sance an­nuelle. Ain­si, là où la crois­sance au­rait nor­ma­le­ment été de 3 % par an, elle se­ra de 2 %.

Ce n’est pas in­si­gni­fiant, mais ce n’est pas non plus une ré­ces­sion.

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