L’ex­cep­tion de­vient la règle.

De nom­breuses banques centrales conti­nuent d’ap­pli­quer des me­sures non tra­di­tion­nelles. Voi­là de quoi lais­ser du­bi­ta­tifs ceux qui es­pèrent un re­tour à la nor­male…

Finance et Investissement - - LA UNE - PAR CLAUDE DOSTIE JR

DE­PUIS L’AN­NÉE DER­NIÈRE, la Banque du Ca­na­da s’in­té­resse sé­rieu­se­ment aux ex­pé­ri­men­ta­tions en ma­tière de po­li­tiques mo­né­taires non tra­di­tion­nelles me­nées par­tout dans le monde.

La banque cen­trale se pré­pare ain­si à toute éven­tua­li­té, même si le Ca­na­da fait un peu bande à part. En ef­fet, le pays n’a pas su­bi de choc im­por­tant lors de la crise fi­nan­cière, et jus­qu’à main­te­nant, la Banque du Ca­na­da n’a pas eu à uti­li­ser beau­coup de tech­niques non tra­di­tion­nelles.

Tou­te­fois, à l’étran­ger, la Banque cen­trale eu­ro­péenne ( BCE), la Banque du Ja­pon ain­si que quelques autres banques centrales ont com­men­cé à im­po­ser des taux d’in­té­rêt né­ga­tifs sur les ré­serves que les banques com­mer­ciales conservent à la banque cen­trale de leur pays.

L’État al­le­mand a ré­cem­ment émis des obli­ga­tions de 10 ans avec un ren­de­ment né­ga­tif. À ces me­sures s’ajoutent aus­si, évi­dem­ment, les rondes d’as­sou­plis­se­ment quan­ti­ta­tif ( l’achat d’ac­tifs) en­core me­nées par cer­taines banques centrales.

Ces me­sures, in­tro­duites de­puis la crise fi­nan­cière mon­diale de 2007-2009, étaient pour­tant cen­sées être tem­po­raires, comme le sou­li­gnaient deux éco­no­mistes de la Banque du Ca­na­da dans une étude pu­bliée au prin­temps.

« L’ex­cep­tion s’im­pose peu à peu comme la règle, et les me­sures non tra­di­tion­nelles font dé­sor­mais par­tie de la trousse d’ou­tils mo­dernes de toute banque cen­trale. » ( http://ti­nyurl. com/zp3l­faf)

PAS BE­SOIN D’AUTRES SO­LU­TIONS

En dé­cembre 2015, la Banque du Ca­na­da a mis à jour son cadre d’ap­pli­ca­tion des me­sures de po­lit ique mo­né­taire non tra­di­tion­nelles.

Li­vio Di Mat­teo, pro­fes­seur d’éco­no­mie à l’Uni­ver­si­té La­ke­head, en On­ta­rio, doute néan­moins que la Banque en vienne à uti­li­ser de telles me­sures. « Pour le Ca­na­da, la po­li­tique mo­né­taire tra­di­tion­nelle fonc­tionne as­sez bien pour qu’il ne soit pas trop pres­sant d’ex­plo­rer d’autres so­lu­tions », ana­lyse-t-il.

Même si l’éco­no­mie ca­na­dienne ra­len­tit, il consi­dère que le pays s’en est mieux sor­ti que plu­sieurs États membres de l’Or­ga­ni­sa­tion de co­opé­ra­tion et de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­miques ( OCDE).

« Certes, le re­cours à une po­li­tique mo­né­taire non tra­di­tion­nelle pour­rait être en­vi­sa­gé en cas de choc sé­vère, croit Li­vio Di Mat­teo. Mais avec un taux de chô­mage d’en­vi­ron 7 %, je ne crois pas que nous soyons dans ce genre de si­tua­tion. »

Pour sa part, Be­noit Du­ro­cher, économiste prin­ci­pal au Mou­ve­ment Des­jar­dins, sou­ligne que les me­sures non tra­di­tion­nelles comme l’achat mas­sif d’ac­tifs par les banques centrales visent es­sen­tiel­le­ment à abais­ser les taux d’in­té­rêt à long terme.

Or, « le mar­ché ca­na­dien est très in­fluen­cé par ce qui se passe aux États-Unis. Dans ce contex­te­là, l’im­pact que peut avoir la Banque du Ca­na­da sur les mar­chés fi­nan­ciers est plus li­mi­té », note-t-il.

Mau­rice Mar­chon, pro­fes­seur re­trai­té de HEC Mon­tréal, est du même avis. « On n’uti­lise pas des me­sures de der­nier re­cours si on n’en a pas be­soin », ré­sume-t-il en en­tre­vue. Le Ca­na­da connaît pra­ti­que­ment une si­tua­tion de plein em­ploi, fait-il re­mar­quer.

Il voit même un avan­tage à la si­tua­tion ac­tuelle.

« La bonne nou­velle, c’est que lors­qu’une éco­no­mie ne croît pas trop ra­pi­de­ment, sans in­fla­tion, le cycle peut se pro­lon­ger. Si on avait en 2017-2018 des taux de crois­sance de 3 %, on ris­que­rait de voir ex­plo­ser les taux d’in­té­rêt et fi­na­le­ment, d’ar­ri­ver à une ré­ces­sion. »

COMMENT GÉ­RER LA SUITE ?

Néan­moins, la pro­lon­ga­tion des me­sures non tra­di­tion­nelles par plu­sieurs banques centrales a de quoi lais­ser du­bi­ta­tifs ceux qui es­pèrent peut- être une re­prise plus ro­buste.

Et une ques­tion de­meure : comment re­ve­nir à une po­li­tique nor­male sans trop de heurts ? On peut lé­gi­ti­me­ment se de­man­der ce qui ar­ri­ve­ra quand les banques centrales dé­ci­de­ront de pur­ger leur bi­lan fa­ra­mi­neux.

Se­lon l’étude pu­bliée au prin­temps par la Banque du Ca­na­da, les ac­tifs de la banque cen­trale ja­po­naise re­pré­sentent au­jourd’hui quelque 80 % du PIB. Aux États-Unis, dans les 19 pays de la zone eu­ro et au Royaume- Uni, ces ac­tifs re­pré­sentent un peu plus de 20 % du PIB. Les banques centrales sau­ront-elles bien gé­rer leur désen­ga­ge­ment ?

« On est as­sez confiant, as­sure Be­noit Du­ro­cher. Dès le mo­ment où les banques centrales ont pris ces po­si­tions- là, elles ont com­men­cé à pen­ser au moyen de s’en dé­faire. Ça fait donc dé­jà un bon mo­ment qu’on pense à ça, et ça se fe­ra très pro­gres­si­ve­ment. »

Se­lon l’économiste de Des­jar­dins, les ef­fets d’un re­trait pro­gres­sif sur les mar­chés bour­siers de­vraient être re­la­tifs.

« Ça pour­rait avoir un ef­fet, mais qui se mé­lange à d’autres, ex­plique-t-il. Par exemple, on an­ti­cipe une amé lio­ra­tion des bé­né­fices au cours des pro­chaines an­nées en rai­son de l’amé­lio­ra­tion des condi­tions éco­no­miques mon­diales. »

« Tout le monde sou­haite que l’éco­no­mie amé­ri­caine soit plus ro­buste et qu’une de­mande plus forte per­mette une hausse des taux d’in­té­rêt jus­qu’à un ni­veau nor­mal », in­dique Mau­rice Mar­chon.

Il croit néan­moins qu’on est en­core loin de ce re­tour à la nor­male. « Il faut s’as­su­rer que l’éco- no­mie se­ra ca­pable d’ab­sor­ber de pos­sibles hausses de taux », sou­ligne-t-il.

LE CA­NA­DA CI­TÉ EN EXEMPLE

Par ailleurs, plu­sieurs spé­cia­listes notent de­puis long­temps que les banques centrales ne peuvent pas à elles seules sti­mu­ler la crois­sance. À la fin sep­tembre, le ma­ga­zine

The Eco­no­mist af­fir­mait, dans un éditorial, qu’il était im­pé­ra­tif que des me­sures fis­cales – mo­du­lées en fonc­tion de la crois­sance éco­no­mique – viennent com­plé­ter des po­li­tiques mo­né­taires quelque peu à bout de souffle.

Mau­rice Mar­chon est d’ac­cord. « Pre­nons l’exemple de l’Al­le­magne, qui a un sur­plus de la ba­lance cou­rante d’en­vi­ron 9 %. Ce­la veut dire qu’elle pour­rait sti­mu­ler da­van­tage son éco­no­mie grâce à la po­li­tique fis­cale. »

Le re­cours à la po­li­tique fis- cale est tou­te­fois un peu ta­bou au­jourd’hui. « On a tel­le­ment abu­sé de ça dans les an­nées 1970, 1980 et 1990 ; une fois qu’on a es­sayé de contrô­ler [ les dé­penses], on n’est plus ca­pables de s’adap­ter aux cir­cons­tances », croit-il.

Au­tre­ment dit, lors­qu’un gou­ver­ne­ment s’est af­fai­ré à contrô­ler les dé­penses pen­dant des an­nées, il ne peut pas se faire à l’idée d’avoir un bud­get dé­fi­ci­taire.

« On voit que la po­li­tique mo­né­taire se bute à cer­taines li­mites lors­qu’il s’agit de sti­mu­ler la crois­sance éco­no­mique, sou­ligne lui aus­si Be­noit Du­ro­cher. Dans ce contexte, il est re­com­man­dé de pro­cé­der à d’autres me­sures de sti­mu­la­tion fis­cales, un peu comme le Ca­na­da l’a fait dans son der­nier bud­get. Le Ca­na­da est d’ailleurs pris en exemple par­tout dans le monde. »

L’ex­cep­tion ca­na­dienne, en­core et tou­jours...

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