In­quié­tant dé­clin

Finance et Investissement - - LA UNE - PAR PIERRE THÉROUX

FIN JAN­VIER, L’EN­TRE­PRISE to­ron­toise Fre­shii fai­sait son en­trée en Bourse. Ce fran­chi­seur de res­tau­rants à ser­vice ra­pide spé­cia­li­sés en mets san­té a même émis ses ac­tions à un prix plus éle­vé que pré­vu. Or, c’est la ra­re­té des pre­miers ap­pels pu­blics à l’épargne ( PAPE) qui lui a per­mis d’ob­te­nir un prix ini­tial de 11,50 $ plu­tôt que la four­chette de 8,50 $ à 10 $ vi­sée au dé­part, et de ré­col­ter 125 M$.

Les en­tre­prises sont en ef­fet beau­coup moins in­té­res­sées qu’avant à op­ter pour un ap­pel pu­blic à l’épargne. Aux ÉtatsU­nis, on compte au­jourd’hui 37 % moins de so­cié­tés pu­bliques qu’il y a 20 ans, in­di­quait ré­cem­ment le ma­ga­zine For­tune. En 2015, seule­ment 128 en­tre­prises y ont fait leur en­trée en Bourse, com­pa­ra­ti­ve­ment à 363 l’an­née pré­cé­dente, soit une chute de 65 %.

Cette ten­dance n’épargne pas le Ca­na­da et en­core moins le Qué­bec, où la baisse de po­pu­la­ri­té des mar­chés bour­siers est même plus pro­non­cée que dans le reste du pays. Seule­ment 11 so­cié­tés qué­bé­coises se sont ins­crites à la cote de la Bourse de To­ron­to ( TSX) au cours des cinq der­nières an­nées, dont au­cune en 2016. Bom­bar­dier Pro­duits Ré­créa­tifs ( BRP), Stin­gray et Lu­men­pulse fi­gurent par­mi les rares en­tre­prises à avoir fait leur en­trée, tan­dis que le fa­bri­cant de se­mi-re­morques Ma­nac a pré­fé­ré ra­che­ter ses ac­tions pour s’en re­ti­rer et re­de­ve­nir une en­tre­prise pri­vée.

Ré­sul­tat : le nombre de so­cié­tés qué­bé­coises co­tées en Bourse au Ca­na­da est en dé­clin constant de­puis la crise fi­nan­cière et éco­no­mique de 2008, in­dique l’Au­to­ri­té des mar­chés fi­nan­ciers (AMF). Ce nombre a chu­té de 322 (2008) à 195 (2016), et cette baisse

est par­ti­cu­liè­re­ment mar­quée à la Bourse de crois­sance TSX. Au­jourd’hui, même si le poids éco­no­mique du Qué­bec au Ca­na­da est d’en­vi­ron 20 %, les en­tre­prises qué­bé­coises ne re­pré­sentent plus que 8,7 % des so­cié­tés ca­na­diennes ins­crites en Bourse.

« C’est une si­tua­tion pré­oc­cu­pante. Un grand nombre d’en­tre­prises se privent d’un mode de fi­nan­ce­ment qui peut no­tam­ment leur per­mettre de faire des ac­qui­si­tions ou de croître plus ra­pi­de­ment. Il en va de même de la créa­tion de ri­chesse à long terme pour une so­cié­té », com­mente Mi­chel Ma­gnan, pro­fes­seur à l’École de ges­tion John-Mol­son de l’Uni­ver­si­té Con­cor­dia et co-au­teur d’une étude sur le pre­mier ap­pel pu­blic à l’épargne et les so­cié­tés qué­bé­coises.

Mi­chel Ma­gnan ap­puie ses pro­pos en ci­tant en exemple Alimentation Couche- Tard, CGI ou en­core Jean Cou­tu qui, grâce aux ap­pels pu­blics à l’épargne, sont de­ve­nues des ent re­pr ises d’en­ver­gure au Qué­bec ou à l’échelle in­ter­na­tio­nale et ont même don­né nais­sance à l’ex­pres­sion Qué­bec Inc.

L’im­pact sur Mon­tréal comme place fi­nan­cière est aus­si en cause. « L’ex­per­tise of­ferte par des équipes d’avo­cats, de comp­tables ou de spé­cia­listes en fi­nan­ce­ment s’étiole et en­traîne un af­fai­blis­se­ment de l’éco­sys­tème fi­nan­cier au pro­fit de To­ron­to » , constate Mar io Al­bert, di­rec­teur gé­né­ral de l’or­ga­nisme Fi­nance Mon­tréal.

ABON­DANCE DU FI­NAN­CE­MENT PRI­VÉ

Plu­sieurs fac­teurs au­raient contri­bué à ce dé­clin, constate le Groupe de tra­vail sur le dé­fi­cit d’ins­crip­tions en Bourse des so­cié­tés qué­bé­coises, dans son rap­port in­ti­tu­lé L’ins­crip­tion en Bourse : le maillon faible de l’éco­sys­tème qué­bé­cois du fi­nan­ce­ment des en­tre­prises, pu­blié en juin 2016.

Les nom­breuses sources de fi­nan­ce­ment of­fertes par des fonds d’in­ves­tis­se­ment pri­vés et pu­blics au Qué­bec ex­pliquent en par­tie le moindre re­cours aux mar­chés bour­siers des en­tre­prises pour com­bler leurs be­soins en ca­pi­tal. La taille crois­sante de la Caisse de dé­pôt et pla­ce­ment du Qué­bec, de Des­jar­dins En­tre­prises Ca­pi­tal ré­gio­nal et co­opé­ra­tif, des fonds de tra­vailleurs de la FTQ et de la CSN, entre autres, ou en­core l’émer­gence d’in­ves­tis­seurs comme Alexandre Taille­fer et de nom­breux anges fi­nan­ciers, té­moignent de cette nou­velle al­ter­na­tive aux PAPE.

« La pro­gres­sion de notre in­dus­trie du ca­pi­tal de risque fait l’en­vie dans plu­sieurs autres ter­ri­toires », in­dique le Groupe de tra­vail, pré­ci­sant que 10 G$ se­raient in­ves­tis an­nuel­le­ment au Qué­bec en ca­pi­tal- ac­tions et en qua­si- ca­pi­tal- ac­tions dans quelque 650 rondes in­di­vi­duelles de fi­nan­ce­ment.

La part moyenne des in­ves­tis­se­ments en ca­pi­tal de risque en pour­cen­tage du PIB, tous stades et tous sec­teurs confon­dus, s’éle­vait ain­si à 0,24 % au Qué­bec, par rap­port à 0,23 % aux États- Unis, 0,21 % en Is­raël et 0,14 % dans l’en­semble du Ca­na­da, se­lon le rap­port du Groupe de tra­vail.

L’abon­dance de ce ca­pi­tal ne se­rait tou­te­fois pas suf­fi­sante. « Les fonds d’in­ves­tis­se­ment per­mettent d’at­teindre une cer­taine taille mais, sauf de rares ex­cep­tions, on ne peut pas comp­ter sur ce type de fi­nan­ce­ment pour créer des en­tre­prises de grande taille ayant la ma­tu­ri­té pour concur­ren­cer d’autres so­cié­tés dans le monde », es­time Ma­rio Al­bert.

Autre constat : la concen­tra­tion gran­dis­sante des ges­tion­naires de por­te­feuille au Ca­na­da au sein de quelques ins­ti­tu­tions fi­nan­cières d’en­ver­gure et la dis­tance ac­crue entre les en­tre­pre­neurs et ces ges­tion­naires prin­ci­pa­le­ment si­tués à To­ron­to.

« Pour une grande banque, c’est plus dif­fi­cile et moins in­té­res­sant d’agir comme cour­tier pour un fi­nan­ce­ment de pe­tite taille », fait va­loir Louis Doyle, di­rec­teur gé­né­ral de Qué­bec Bourse. Cette as­so­cia­tion, qui re­groupe une cin­quan­taine de so­cié­tés ou­vertes qué­bé­coises, a été lan­cée en mars 2016 pour va­lo­ri­ser les mar­chés bour­siers.

La dis­pa­ri­tion des pe­tits cour­tiers qué­bé­cois spé­cia­li­sés en PME, qui dé­mon­traient un in­té­rêt par­ti­cu­lier pour les émis­sions de plus pe­tite taille, est aus­si sou­li­gnée. « Un en­tre­pre­neur au­ra moins d’in­té­rêt en­vers la Bourse s’il y a moins de pro­fes­sion­nels en cour­tage pour par­ler de fi­nan­ce­ment pu­blic et d’al­ter­na­tive aux ca­pi­taux pri­vés » , es­time Louis Doyle, qui cu­mule plus de 30 ans d’ex­pé­rience dans les mar­chés des ca­pi­taux.

MICA Ser­vices fi­nan­ciers, qui agit comme cour­tier sur le mar­ché dis­pen­sé, tire pro­fit de la si­tua­tion. « Nous sommes ré­gu­liè­re­ment sol li­ci­tés par des so­cié­tés qui veulent se fi­nan­cer plus sim­ple­ment et mo­des­te­ment » , dit son pré­sident Gi­no- Se­bas­tian Sa­vard. Mais la fai­blesse des dos­siers et le ni­veau de risque éle­vé l’in­citent ra­re­ment à ac­cep­ter le pro­jet.

Louis Doyle, an­cien vi­ce­pré­sident, Mon­tréal, de la Bourse de crois­sance TSX, de 2001 à 2015, croit aus­si que le dé­clin des ins­crip­tions de so­cié­tés qué­bé­coises est une consé­quence à long terme du trans­fert du mar­ché des ac­tions de la Bourse de Mon­tréal lors de la re­struc­tu­ra­tion de 1999.

Enf in, les coûts éle­vés de l’ins­cript ion en Bourse, les tra­cas liés à la pu­bli­ca­tion des états fi­nan­ciers et la pres­sion exer­cée par les ac­tion­naires consti­tue­raient éga­le­ment un frein.

DES PISTES DE SO­LU­TION

Le Groupe de tra­vail pro­pose, entre autres, la mise en place d’un nou­veau pro­gramme sim­pli­fié de type ré­gime d’épar­gneac­tions ( REA) pour re­dy­na­mi­ser les ins­crip­tions de so­cié­tés qué­bé­coises en Bourse. Cette for­mule de­vra tou­te­fois être « plus simple à gé­rer et à com­prendre, tant pour les in­ves­tis­seurs que pour le gou­ver­ne­ment, que la der­nière mou­ture qui a connu des ra­tés » , pré­vient Mi­chel Ma­gnan.

L’amé­lio­ra­tion de l’éco­sys­tème qué­bé­cois du fi­nan­ce­ment pu­blic passe aus­si par une plus grande pré­sence de cour­tiers et d’ana­lystes fi­nan­ciers qui s’in­té­res­se­raient aux PME qué­bé­coises. « Une plus grande vi­si­bi­li­té in­ci­te­ra les in­ves­tis­seurs à en par­ler à leurs conseillers qui, de leur cô­té, s’in­té­res­se­ront da­van­tage aux PME qué­bé­coises qui ont une plus pe­tite ca­pi­ta­li­sa­tion », sou­ligne Louis Doyle.

Le Groupe de tra­vail pro­pose d’in­ci­ter les in­ves­tis­seurs ins­ti­tu­tion­nels à mettre en place un com­mis­sion­ne­ment fa­vo­ri­sant les ana­lystes de PME pu­bliques qui sont éta­blis au Qué­bec. Il sug­gère aus­si d’adop­ter des me­sures fis­cales qui en­cou­ragent l’em­bauche d’ana­lystes éta­blis au Qué­bec et qui se consacrent au mar­ché des PME pu­bliques.

Le Groupe de t ra­vai l re­com­mande aus­si l’allègement du cadre rég le­men­taire, sous le lea­der­ship de l’AMF, de même que la s im­pl i f icat ion des ex igences comp­tables pour les PME pu­bliques. In­ter­pel­lée à cet égard, « l’Au­to­ri­té a tou­jours été, et de­meure, sou­cieuse des exi­gences que le cadre ré­gle­men­taire ap­pli­cable im­pose aux so­cié­tés ins­crites en Bourse », sou­ligne son p or te- pa­role S y lvain Thé­berge. L’or­ga­nisme pré­cise que les ACVM pré­voient te­nir au prin­temps une consul­ta­tion re­la­tive à cer­taines op­tions pou­vant ré­duire le far­deau ré­gle­men­taire ap­pli­cable aux en­tre­prises ins­crites en Bourse.

Il reste que « le mar­ché a chan­gé et on ne re­trou­ve­ra pas le même ni­veau d’act ivi­té qu’avant. Mais qu’il y ait moins de PAPE, c’est une chose, alors que pas du tout, c’est anor­mal », constate Louis Doyle.

Nous sommes ré­gu­liè­re­ment sol­li­ci­tés par des so­cié­tés qui veulent se fi­nan­cer plus sim­ple­ment et mo­des­te­ment.

— Gi­no-Se­bas­tian Sa­vard

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