Des pou­voirs li­mi­tés.

Finance et Investissement - - LA UNE - PAR KA­THY NOËL

les conseillers montrent un at­ta­che­ment aux as­so­cia­tions et aux groupes d’in­té­rêt de l’in­dus­trie, mais ils sont scep­tiques quant à leur réel pou­voir d’in­fluence.

Voi­là l’un des élé­ments qui res­sortent du son­dage ex­clu­sif du Top 11 des ca­bi­nets mult idis­ci­pli­naires de Fi­nance et

In­ves­tis­se­ment. À la ques­tion « Vous sen­tez-vous bien re­pré­sen­té par les as­so­cia­tions et groupes d’in­té­rêt de l’in­dus­trie ? », près de 60 % des per­sonnes son­dées ré­pondent par l’af­fir­ma­tive.

Tou­te­fois, dans un camp comme dans l’autre, les conseillers re­mettent en ques­tion le poids de ces as­so­cia­tions, face au lob­by des banques no­tam­ment, quand vient le mo­ment de dé­fendre les in­té­rêts des plus pe­tits ca­bi­nets.

Loin des conseillers, dé­con­nec­tés, trop pe­tits face aux grandes banques, en­ten­dus mais peu écou­tés, trop di­vi­sés... voi­là quelques-uns des com­men­taires qui re­viennent dans la bouche des ré­pon­dants.

« Per­sonne ne semble avoir le temps, l’éner­gie, la com­pé­tence et la ré­mu­né­ra­tion pour ex­pli­quer aux ré­gu­la­teurs et aux gou­ver­nants ce qui est fa­vo­rable au client et au conseiller », dit l’un d’eux.

« Le lob­by des banques fausse les choses. Il y a deux poids, deux me­sures, alors on tourne en rond dans nos as­so­cia­tions », ajoute un autre.

LE SENS PO­LI­TIQUE

« Le pou­voir d’in­fluence vient d’abord avec la re­pré­sen­ta­ti­vi­té », dit Yves Guillot, re­pré­sen­tant de MICA Ser­vices fi­nan­ciers. Ce conseiller de 35 ans d’ex­pé­rience a mi­li­té au sein de l’As­so­cia­tion des in­ter­mé­diaires en as­su­rances de per­sonnes du Qué­bec ( AIAPQ), an­cêtre de la Chambre de la sé­cu­ri­té fi­nan­cière ( CSF).

En­suite viennent les ha­bi­le­tés po­li­tiques, qui manquent cruel­le­ment aux as­so­cia­tions exis­tantes, se­lon le pré­sident de MICA, Gi­no Sa­vard. « Ce sont des gens bien in­ten­tion­nés, mais qui manquent de sen­si­bi­li­té po­li­tique. Tou­jours crier sur la place pu­blique ne rap­porte rien. C’est plus fa­cile d’être en­ten­du en né­go­ciant face à face », dit-il.

« Tra­vailler en cou­lisses ne veut pas dire man­quer d’hon­nê­te­té, ren­ché­rit Yves Guillot. Comme dans n’im­porte quel do­maine, en in­fil­trant les bons ré­seaux et en par­lant aux bonnes per­sonnes, on réus­sit à faire en­tendre son point de vue. »

L’As­so­cia­tion pro­fes­sion­nelle des conseillers en ser­vices fi­nan­ciers ( APCSF) est ins­crite au Re­gistre des lob­byistes de­puis 2014. Son pré­sident et por­te­pa­role, Fla­vio Va­ni, es­time qu’elle est la seule à pou­voir re­ven­di­quer un réel pou­voir de re­pré­sen­ta­tion, en rai­son de son sta­tut ju­ri­dique, consti­tué en ver­tu de la Loi sur les syn­di­cats pro­fes­sion­nels.

« Je n’ai pas be­soin de man­dat pour dé­fendre les in­té­rêts de mes membres, c’est pré­vu dans la Loi ! » dit-il.

Le Conseil des pro­fes­sion­nels en ser­vices fi­nan­ciers ( CDPSF) étant consti­tué en ver­tu de la Loi

sur les com­pa­gnies, il n’a pas l’obli­ga­tion dans sa charte de se por­ter à la dé­fense de ses membres, ce qui ne l’em­pêche pas de se pro­non­cer sur les causes qui les pré­oc­cupent. « Nous son­dons nos membres pour sa­voir quels sont leurs en­jeux et ça nous donne du poids au­près des au­to­ri­tés ré­gle­men­taires. Nous sommes en­ten­dus », af­firme Ma­rio Gré­goire, pré­sident et chef de la di­rec­tion du CDPSF, qui cite en exemple la cam­pagne de mo­bi­li­sa­tion lan­cée en dé­but d’an­née contre l’abo­li­tion des com­mis­sions in­té­grées.

Contrai­re­ment au CDPSF qui compte 5 000 membres, l'APCSF ne peut s'ap­puyer sur la force du nombre, et c'est là que le bât blesse. Se­lon Fla­vio Va­ni, les ef fect i fs s’élè­ve­raient à 1 000 membres. D’après nos in­for­ma­tions, le nombre de membres stag­ne­rait plu­tôt entre 400 et 500 de­puis quelques an­nées. Comme la to­ta­li­té de son fi­nan­ce­ment pro­vient des co­ti­sa­tions an­nuelles ( 150 $ par membre), l’APCSF n’a pas un gros tré­sor de guerre. « Nous sommes pe­tits et le manque de moyens nous li­mite », concède Fla­vio Va­ni, qui as­sume seul la per­ma­nence de l’as­so­cia­tion, ap­puyé par quelques bé­né­voles.

Il a en­core en tra­vers de la gorge le fi­nan­ce­ment de 1,8 M$ ac­cor­dé par la CSF afin de sou­te­nir le dé­mar­rage du CDPSF, is­su de la ces­sion des 20 sec­tions ré­gio­nales de la CSF. « Si j’avais eu de l’ar­gent, je se­rais al­lé de­vant la cour, parce que ce trans­fert d’ar­gent qui ve­nait des conseillers est illé­gal », per­siste Fla­vio Va­ni.

UN ORDRE, LA SO­LU­TION ?

Il dé­fend aus­si tou­jours l’idée de dis­soudre la CSF pour la rem­pla­cer par un ordre pro­fes­sion­nel afin d’en­ca­drer le mé­tier de conseiller sous une seule et même loi et d’uni­for­mi­ser la for­ma­tion.

Ce sta­tut d’ordre est re­ven­di­qué de­puis de nom­breuses an­nées par l’Ins­ti­tut qué­bé­cois de pla­ni­fi­ca­tion fi­nan­cière ( IQPF). La créa­tion d’un ordre réuni­rait les as­pects as­so­cia­tif et dé­on­to­lo­gique sous un même toit.

Ce­pen­dant, ce prin­cipe va à l’en­contre de la ten­dance ac­tuelle à sé­pa­rer les deux pour pro­té­ger les clients, note tou­te­fois Alain Pa­quet, ex-mi­nistre dé­lé­gué aux Fi­nances, au­jourd’hui pro­fes­seur d’éco­no­mie à l’Uni­ver­si­té du Qué­bec à Mon­tréal ( UQAM). Il fut res­pon­sable des ins­ti­tu­tions fi­nan­cières et de la ré­gle­men­ta­tion des mar­chés fi­nan­ciers de 2011 à 2012, sous le gou­ver­ne­ment de Jean Cha­rest.

« Au­tant l’as­pect as­so­cia­tif que l’as­pect ré­gle­men­taire sont im­por­tants, mais il faut dis­tin­guer les deux. Pour les conseillers, c’est nou­veau et ça crée des ten­sions et des re­mises en ques­tion », dit-il.

His­to­ri­que­ment, la CSF s’oc­cu­pait de l’as­pect dé­on­to­lo­gique et jouait éga­le­ment un rôle as­so­cia­tif. « Avant, les membres avaient leur sec­tion ré­gio­nale pour se plaindre s’ils n’étaient pas d’ac­cord avec une sanc­tion de la Chambre. Main­te­nant, ils se disent : "Si je ne suis pas content, je vais où ?" Il y a en­core un tra­vail à faire pour faire com­prendre le rôle de cha­cun », ex­plique Alain Pa­quet.

UNE SEULE VOIX

Tan­dis que cer­tains trouvent que les dif­fé­rentes as­so­cia­tions sont com­plé­men­taires, d’autres es­timent qu’un seul in­ter­lo­cu­teur se­rait pré­fé­rable afin que l’in­dus­trie soit re­pré­sen­tée de ma­nière plus ef­fi­cace et parle d’une seule voix.

Sans au­cun doute, s’il est une chose sur la­quelle les dif­fé­rentes as­so­cia­tions et les conseillers peuvent s’en­tendre, c’est sur la né­ces­si­té de mo­der­ni­ser le rôle as­so­cia­tif.

« On voit qu’il y a une vo­lon­té de mo­der­ni­sa­tion sur le plan ré­gle­men­taire ; il fau­drait faire la même ré­flexion pour le mo­dèle as­so­cia­tif, dit Ma­rio Gré­goire. Le mou­ve­ment doit re­prendre sa place. »

Les as­so­cia­tions de­vront aus­si conti­nuer de ra­mer pour sen­si­bi­li­ser leurs membres à l’im­por­tance du rôle- conseil, car leur fi­nan­ce­ment dé­pen­dra des co­ti­sa­tions et de leur offre de for­ma­tion, se­lon Alain Pa­quet, et c’est loin d’être ga­gné. « Au­tant l’AMF que les chambres ou les as­so­cia­tions ont un gros tra­vail à faire pour amé­lio­rer l’in­ter­face de com­mu­ni­ca­tion entre les dif­fé­rents ac­teurs de l’in­dus­trie. »

DU SANG NEUF

Cer­tains es­timent même que les as­so­cia­tions de­vraient ra­jeu­nir leurs ef­fec­tifs pour être plus en phase avec les be­soins du mi­lieu.

« Ceux qui s’im­pliquent sont les per­sonnes plus âgées, qui ont plus de temps. C’est nor­mal que la vi­sion ne cor­res­ponde pas to­ta­le­ment à cel le des plus jeunes » , constate un conseiller son­dé.

Les di­verses as­so­cia­tions se dé­fendent bien de ne pas re­pré­sen­ter les jeunes, étant pré­oc­cu­pées no­tam­ment par le manque de re­lève dans la pro­fes­sion, sou­ligne Ma­rio Gré­goire.

L’as­so­cia­tion a lan­cé en mars der­nier la Fon­da­tion du CDPSF à l’échelle pan­ca­na­dienne pour of­frir des bourses et des stages aux étu­diants qui entrent dans l’une ou l’autre des dis­ci­plines des ser­vices fi­nan­ciers. Une ma­nière, se­lon Ma­rio Gré­goire, de faire va­loir les in­té­rêts de l’in­dus­trie au-de­là de la par­ti­sa­ne­rie.

« C’est un en­jeu ma­jeur et la Fon­da­tion ne se veut pas un syn­di­cat ou une as­so­cia­tion, elle bé­né­fi­cie à toute l’in­dus­trie », dit Ma­rio Gré­goire, ajou­tant que le CDPSF a éga­le­ment créé Al­teo, un pro­gramme d’as­su­rance res­pon­sa­bi­li­té pro­fes­sion­nelle pour ses membres afin d’al­lé­ger leur fac­ture ré­gle­men­taire.

Ces ini­tia­tives visent à uni­fier la pro­fes­sion, mais aus­si à aug­men­ter les ef­fect i fs. Ma­rio Gré­goire veut re­cru­ter 7 000 nou­veaux membres d’ici la fin de 2017 qui s'ajou­te­raient aux 5 000 ac­tuels.

Ce sont des gens bien in­ten­tion­nés, mais qui manquent de sen­si­bi­li­té po­li­tique.

— Gi­no Sa­vard

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