Choi­sir se­lon la lo­gique et non la po­li­tique

Finance et Investissement - - LA UNE - PAR MA­RIE- CLAUDE FRENETTE

une re­cherche de l’ins­ti­tut C. D. Howe sug­gère que le Ca­na­da adopte une for­mule ac­tua­rielle ba­sée sur la lo­gique pour dé­ter­mi­ner l’âge d’ac­cès aux pres­ta­tions de vieillesse au lieu de s’en re­mettre aux hommes d’État qui choi­sissent un chiffre au gré de leurs be­soins po­li­tiques. Se­lon cette mé­thode, l’âge de la retraite pas­se­rait de 65 à 66 ans dès 2025.

Il y a en­vi­ron un an, Ro­bert L. Brown, cher­cheur, ac­tuaire et ana­lyste chez RBC As­su­rances, qui s’est in­té­res­sé à la ques­tion de la retraite du­rant la ma­jeure par­tie de sa vie, a dé­cou­vert une for­mule, éla­bo­rée par des ac­tuaires du Royaume-Uni pour le gou­ver­ne­ment bri­tan­nique, pour haus­ser l’âge d’ad­mis­si­bi­li­té.

Il s’est im­mé­dia­te­ment mis en tête d’ap­pli­quer cette même for­mule au sys­tème ca­na­dien. Il s’est donc as­so­cié à l’Uni­ver­si­té de Wa­ter­loo pour le faire et a re­cru­té une as­sis­tante de re­cherche, Shan­tel Aris.

« Leur mé­thode est simple et claire, et se base sur des mo­dèles dé­mo­gra­phiques ain­si que sur une lo­gique ac­tua­rielle. C’est ce qui m’a at­ti­ré. Elle va au- de­là de la dé­ci­sion po­li­tique », ex­plique Ro­bert L. Brown.

Il pré­cise que la dé­ci­sion de Stephen Har­per de haus­ser l’âge de la retraite à 67 ans en 2012 et celle de Jus­tin Tru­deau de le main­te­nir à 65 ans en 2016 n’étaient pas ti­rées de cal­culs pré­cis, mais bien de mo­ti­va­tions par­tiales.

« L’âge de 65 ans ap­pli­qué aux pro­grammes est tout à fait ar­bit raire, conf irme aus­si Mar­tin Du­pras, pla­ni­fi­ca­teur fi­nan­cier et ex­pert de la retraite. Je trouve très in­té­res­sant d’as­so­cier une mé­thode ra­tion­nelle à l’éta­blis­se­ment de l’âge de la retraite. »

LA SAINE GES­TION

L’étude men­tionne la pré­misse cou­rante se­lon la­quelle le fi­let de sé­cu­ri­té so­cial ca­na­dien pour la vieillesse risque de s’ef­fri­ter en rai­son de la baisse du taux de na­ta­li­té, de la crois­sance de l’es­pé- rance de vie et du vieillis­se­ment de la po­pu­la­tion gé­né­rale.

L’ar­gu­ment prin­ci­pal des au­teurs n’est tou­te­fois pas que les sys­tèmes de pen­sion ac­tuels ne sont pas viables à long terme. Ils es­timent plu­tôt que les re­pen­ser se­lon une lo­gique ac­tua­rielle pour­rait les rendre plus justes, ef­fi­caces et ac­cep­tables pour la po­pu­la­tion.

« [ La mé­thode pro­po­sée] ai­de­rait le sys­tème de sé­cu­ri­té so­cial ca­na­dien à at­teindre cinq ob­jec­tifs : aug­men­ter la pro­ba­bi­li­té qu’il soit du­rable, aug­men­ter la cré­di­bi­li­té du pu­blic quant à cette du­ra­bi­li­té, amé­lio­rer l’équi­té in­ter­gé­né­ra­tion­nelle, ré­duire les coûts to­taux du ré­gime pu­blic et créer un in­ci­ta­tif pour les tra­vailleurs à de­meu­rer sur le mar­ché du tra­vail plus long­temps », in­dique l’étude.

Mar­tin Du­pras voit somme toute d’un bon oeil ce genre d’exer­cice de ré­flexion, lui qui, au dé­part, n’était pas né­ces­sai­re­ment pour le re­port de l’âge d’ac­ces­si­bi­li­té à la Pen­sion de la Sé­cu­ri­té de la vieillesse ( PSV) et au Sup­plé­ment de re­ve­nu ga­ran­ti ( SRG).

« Comme beau­coup de gens, j’étais as­sez cri­tique de ce re­port qui crée­rait une forme d’ini­qui­té. Ce­la dit, je suis for­cé d’ad­mettre que tous les ré­gimes, et ce, dans le monde en­tier, su­bissent une pres- sion de plus en plus grande, no­tam­ment avec l’es­pé­rance de vie qui aug­mente. En saine ges­tion, oui il faut se ques­tion­ner. Je n’ai pas la so­lu­tion, mais les ré­gimes coûtent ex­ces­si­ve­ment cher. »

PERS­PEC­TIVE IN­TER­NA­TIO­NALE

Tout d’abord, il faut no­ter qu’il existe une ten­dance à ré­vi­ser les sys­tèmes pu­blics de pen­sion ailleurs dans le monde, par­ti­cu­liè­re­ment en Eu­rope et dans les pays scan­di­naves, qui sont sou­vent adu­lés pour leurs pro­grammes so­ciaux. En plus du Royaume- Uni , la Fin­lande, la Suède et la Nor­vège sont des pays ci­tés dans l’étude de l’Ins­ti­tut C.D. Howe.

De­puis 2005, la Fin­lande a mis en place une ré­forme f lexible qui per­met aux gens de prendre leur retraite entre 63 et 68 ans. L’âge était au­pa­ra­vant fixé à 65 ans. Le pays a au même mo­ment im­plan­té un co­ef­fi­cient qui ré­gule les dé­penses du gou­ver­ne­ment en fonc­tion de l’évo­lu­tion de l’es­pé­rance de vie. Les tra­vailleurs ont la pos­si­bi­li­té d’amoin­drir l’ef­fet du co­ef­fi­cient en pro­lon­geant leur car­rière. En 2014, la Fin­lande a en­suite dé­ci­dé de haus­ser l’âge d’ad­mis­si­bi­li­té pro­gres­si­ve­ment pour que l’échelle soit fixée entre 65 et 70 ans en 2025. Se­lon le plan, la me­sure se­ra ré­vi­sée tous les cinq ans.

En Suède, les pres­ta­tions de retraite dé­ter­mi­nées sont cal­cu­lées se­lon le mon­tant to­tal des con­tri­bu­tions au ré­gime, et non se­lon le nombre d’an­nées tra­vaillées. Les bé­né­fices sont ré­duits si l’es­pé­rance de vie s’al­longe. De plus, le paie­ment an­nuel des pres­ta­tions in­clut les chan­ge­ments à l’in­fla­tion. Le gou­ver­ne­ment sué­dois a com­men­cé à aug­men­ter gra­duel­le­ment l’âge mi­ni­mum de la retraite du ré­gime pu­blic en 2015, alors qu’il était de 61 ans, pour at­teindre 63 ans en 2019. Les bé­né­fi­ciaires qui sont dé­çus du mon­tant cal­cu­lé pour eux peuvent conti­nuer à tra­vailler jus­qu’à ce qu’ils at­teignent le pour­cen­tage dé­si­ré.

En 2011, la Nor­vège a in­té­gré un nou­veau sys­tème pu­blic de pen­sion ga­ran­tie ba­sé sur les re­ve­nus. La rente est éva­luée en fonc­tion de l’es­pé­rance de vie. L’âge d’ad­mis­si­bi­li­té est fixé à 67 ans pour le pu­blic, mais une échelle plus flexible de 62 à 75 ans est éta­blie pour les ré­gimes pro­fes­sion­nels.

Mar­tin Du­pras trouve per­ti­nente cette pers­pec­tive sur les ré­gimes eu­ro­péens. « Sou­vent au Qué­bec, nous ai­mons nous com­pa­rer aux pays scan­di­naves pour leurs avan­tages so­ciaux, etc. Si nous vou­lons être hon­nêtes in­tel­lec­tuel­le­ment, il faut aus­si consi­dé­rer l’en­semble des me­sures [ qu’ils im­plantent] », fait-il re­mar­quer.

LE MO­DÈLE SUG­GÉ­RÉ POUR LE CA­NA­DA

Pour Ro­bert L. Brown, le mo­dèle bri­tan­nique, qui est cen­tré sur une me­sure constante, soit la pro­por­tion de la vie que les gens vont pas­ser à la retraite, était ce­lui qui était le plus fa­ci­le­ment ap­pli­cable au Ca­na­da. Au Royaume-Uni, cette pro­por­tion est de 33 %. Les cher­cheurs ont ci­blé celle du Ca­na­da à 34 %.

Plus pré­ci­sé­ment, la for­mule ma­thé­ma­tique com­plète uti­li­sée pour dé­ter­mi­ner l’âge d’ad­mis­si­bi­li­té prend en consi­dé­ra­tion trois cri­tères : l’âge du dé­but de la vie adulte (20 ans), l’es­pé­rance de vie et la pro­por­tion de la vie pas­sée à la retraite.

Se­lon le cal­cul avec les don­nées ca­na­diennes, la pre­mière aug­men­ta­tion de l’âge de la retraite au­rait lieu en 2025, se si­tue­rait à 66 ans et se­rait main­te­nue du­rant 18 ans. La hausse se­rait an­non­cée en 2018, afin que les contr ibuables et leurs conseillers puissent s’y pré­pa­rer. La deuxième hausse à 67 ans sur­vien­drait entre 2048 et 2050.

EF­FET SUR LES COÛTS

Les cher­cheurs ont éva­lué que si la hausse à 67 ans pro­po­sée par Har­per avait été main­te­nue, le coût to­tal du sys­tème de la PSV au­rait at­teint son som­met en 2030 et au­rait re­pré­sen­té 2,8 % du PIB pour en­suite re­tom­ber à 2,4 % en 2050. La mé­thode ap­pli­quée par C. D. Howe gé­né­re­rait des coûts si­mi­laires, tan­dis que le sta­tu quo à 65 ans mè­ne­rait à des coûts équi­va­lant à 3,1 % du PIB en 2030 et 2,6 % en 2050.

Mal­gré tous les avan­tages sou­le­vés, Ro­bert L. Brown re­con­naît que le pro­ces­sus ac­tua­riel qu’il a ap­pli­qué com­porte un as­pect ré­gres­sif. « Étant don­né que les per­sonnes mieux nan­ties ont une meilleure es­pé­rance de vie, la mé­thode pro­po­sée se­rait plus avan­ta­geuse pour les per­sonnes plus riches. En ce sens, nous pro­po­sons que les for­mules de rem­bour­se­ment de la PSV et du SRG soient aus­si ré­vi­sées, afin de ne pas pé­na­li­ser les tra­vailleurs à faible re­ve­nu », conclut-il.

Son rap­port est pré­sen­te­ment étu­dié par des em­ployés du Ré­gime de pen­sions du Can­da ( RPC) et par d’autres spé­cia­listes qui suivent de près la ques­tion de la retraite à Ot­ta­wa. L’étude pour­rait aus­si per­mettre, se­lon les cher­cheurs, d’évi­ter l’aug­men­ta­tion du pour­cen­tage de co­ti­sa­tion au RPC.

Sou­vent au Qué­bec, nous ai­mons nous com­pa­rer aux pays scan­di­naves pour les fi­lets so­ciaux, etc. Si nous vou­lons être hon­nêtes in­tel­lec­tuel­le­ment, il faut aus­si consi­dé­rer l’en­semble des me­sures. — Mar­tin Du­pras

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