À l’aube d’une nou­velle ère en FCP ?

Finance et Investissement - - LA UNE - PAR JEAN- FRAN­ÇOIS BARBE

une nou­velle struc­ture de frais ba­sés sur la per­for­mance pour­rait cham­bou­ler l’in­dus­trie des fonds com­muns de pla­ce­ment ( FCP) et frei­ner la crois­sance des fonds né­go­ciés en Bourse ( FNB).

Fin juin, le géant amé­ri­cain Al­lian­ceBern­stein ( 515 G$ US en ac­tif sous ges­tion) a mis en mar­ché AB FlexFee. Les frais de cette sé­rie de fonds ac­ti­ve­ment gé­rés dé­cou­le­ront des ren­de­ments sur 12 mois com­pa­ra­ti­ve­ment aux in­dices de ré­fé­rence.

Par exemple, si la per­for­mance du fonds d’ac­tions amé­ri­caines AB FlexFee ne dé­passe pas celle du S& P 500, les frais s’éta­bli­ront à 0,10 %. Ce­pen­dant, si les ren­de­ments dé­passent l’in­dice d’au moins 140 points de base, les frais at tein­dront 0,60 %. Et s’ils le sur­classent d’au moins 280 points de base, ils se­ront d’au plus 1,10 %.

Lors d’une confé­rence té­lé­pho­nique avec des ana­lystes bour­siers, le pré­sident d’Al­lian­ceBern­stein n’a pas ca­ché son sen­ti­ment d’ur­gence. Après avoir évo­qué la concur­rence achar­née que livrent les stra­té­gies pas­sives et les FNB, Pe­ter Kraus a sou­li­gné qu’il fal­lait ten­ter « quelque chose de dif­fé­rent ».

« À moins de chan­ger nos fa­çons de faire, on ne pour­ra pas contrer la tendance à l’aug­men­ta­tion des ventes des pro­duits pas­si­ve­ment gé­rés. Nous vou­lons que nos clients soient heu­reux de nous payer lorsque nos fonds donnent de bonnes per­for­mances » , a pré­ci­sé le pa­tron d’Al­lian­ceBern­stein.

Un deuxième grand ma­nu­fac­tu­rier, Fi­de­li­ty In­ter­na­tio­nal (258 G$ US en ac­tif sous ges­tion), s’est mis de la par­tie. Dé­but oc­tobre, cette fi­liale de Fi­de­li­ty – ac­tive hors des conti­nents nord et sud-amé­ri­cains – a an­non­cé la créa­tion d’une ca­té­go­rie de fonds à frais va­riables. Les frais se­ront liés aux per­for­mances des fonds sur trois ans par rap­port aux in­dices de ré­fé­rence.

La di rec­tion de Fi­de­li­ty In­ter­na­tio­nal a cerné l’im­por­tance stra­té­gique de cette nou­velle fa­çon d’éta­blir ses frais de ges­tion. « Nous nous éloi­gnons d’un mo­dèle de ta­ri­fi­ca­tion for­fai­taire en rai­son des at­tentes des clients et des au­to­ri­tés ré­gle­men­taires » , a si­gna­lé Brian Con­roy, pré­sident de Fi­de­li­ty In­ter­na­tio­nal.

L’ IN­DUS­TRIE AUX AGUETS

Qu’en pensent les ma­nu­fac­tu­riers de FCP du Qué­bec et du Ca­na­da ? Bien ma­lin qui pour­rait le dire, nos de­mandes d’en­tre­vues ayant été dé­cli­nées.

« Dans l’in­dus­trie, on s’ob­serve les uns les autres. Nous sommes tous à l’af­fût des in­no­va­tions. Ce su­jet est très dé­li­cat, car le prix, c’est le nerf de la guerre », nous a confié un par­ti­ci­pant sous le cou­vert de l’ano­ny­mat.

Preuve qu’on s’ob­serve et que les règles du jeu peuvent chan­ger en un tour­ne­main, le co­losse Frank­lin Re­sources ( 747 G$ US en ac­tif sous ges­tion) – pro­prié­taire de Pla­ce­ments Frank­lin Tem­ple­ton – s’est dit en pro­fonde ré­flexion au su­jet de la nou­velle struc­ture de frais im­pul­sée par Al­lian­ceBern­stein.

En confé­rence té­lé­pho­nique avec des ana­lystes bour­siers, Gre­go­ry Eu­gene John­son, pré­sident du con­seil et PDG de Frank­lin Re­sources, a fait état « des pres­sions gran­dis­santes sur les prix ». Se­lon lui, « dé­bour­ser pour de l’al­pha est de plus en plus sen­sé. Si c’est ce que les clients pré­fèrent, nous nous y adap­te­rons. En dé­fi­ni­tive, nous sommes ou­verts à ce genre de for­mule [ de frais ba­sés sur la per­for­mance] et nous pen­sons qu’elle pren­dra de l’ex­pan­sion », a af­fir­mé le grand pa­tron de Frank­lin Re­sources.

OPI­NIONS DI­VER­GENTES

Cette nou­velle fa­çon d’en­vi­sa­ger les frais du ma­nu­fac­tu­rier at­tire l’at­ten­tion et sus­cite l’in­quié­tude des conseillers.

« A prio­ri, je ne dé­tes­te­rais pas avoir ce genre de for­mule à ma dis­po­si­tion. Peut- être que nous sommes ren­dus là ! Je cherche les fonds qui battent les in­dices et je suis prêt à payer des primes de per­for­mance », sou­tient Syl­vain De Cham­plain, pla­ni­fi­ca­teur fi­nan­cier, conseiller en sé­cu­ri­té f in­an­cière et pré­sident de De Cham­plain Groupe fi­nan­cier.

En re­vanche, son confrère An­dré Mar­tel, pré­sident d’An­dré Mar­tel et as­so­ciés – Ser­vices fi­nan­ciers, craint que les ges­tion­naires prennent trop de risques afin de haus­ser leurs per­for­mances.

« Je pla­ni­fie à long terme afin que mes clients aient la tran­quilli­té d’es­prit des ren­de­ments stables. Il est rare qu’en fin d’an­née des clients me de­mandent s’ils ont bat­tu les in­dices. D’après moi, cette ap­proche n’ai­de­ra pas le client à main­te­nir ses ob­jec­tifs », dit ce pla­ni­fi­ca­teur fi­nan­cier, conseiller en sé­cu­ri­té fi­nan­cière et re­pré­sen­tant en épargne col­lec­tive.

An­dré Mar­tel ajoute que la for­mule de frais ba­sés sur la per­for­mance « pour­rait in­ci­ter les ges­tion­naires à prendre da­van­tage de risques à court terme et aug­men­ter la vo­la­ti­li­té ».

Syl­vain De Cham­plain ré­torque que si les ren­de­ments ne sont pas au ren­dez-vous, les ma­nu­fac­tu­riers se­ront alors pé­na­li­sés. « Les ges­tion­naires de fonds au­ront in­té­rêt à ne pas prendre de risques in­con­si­dé­rés, car ils se­ront dans le même ba­teau que les consom­ma­teurs », dit-il.

« IL ÉTAIT TEMPS ! »

Res­pon­sable de la re­cherche mon­diale chez Mor­ning­star ( États-Unis), l’Amé­ri­cain Jef­frey Ptak croit que la nou­velle for­mule de frais d’Al­lian­ceBern­stein pour­rait mieux ali­gner les in­té­rêts des consom­ma­teurs et des ma­nu­fac­tu­riers.

« Par cette for­mule, les ma­nu­fac­tu­riers et les ges­tion­naires met­tront leurs propres in­té­rêts en jeu. Il était temps ! » af­firme-t-il.

Se­lon lui, l’ef­fi­ca­ci­té de la for­mule des frais va­riables dé­pen­dra des cri­tères de ré­mu­né­ra­tion des ges­tion­naires de fonds.

« Si la ré­mu­né­ra­tion des ges­tion­naires dé­pend des ren­de­ments à court terme, alors oui, le risque de prendre des dé­ci­sions im­pru­dentes et té­mé­raires aug­men­te­ra. Mais soyons clairs : tous les ma­nu­fac­tu­riers peuvent d’ores et dé­jà struc­tu­rer la ré­mu­né­ra­tion de leurs ges­tion­naires de fa­çon à fa­vo­ri­ser des ré­sul­tats à court terme », dit-il.

UN CONCEPT À PER­FEC­TION­NER

Vé­té­ran de l’in­dus­trie, Jean Mo­ris­sette ne cache pas son en- thou­siasme. « La struc­ture de frais ba­sés sur la per­for­mance est un ex­cellent concept. Mais elle ne s’ap­plique pas à toutes les cir­cons­tances », pré­vient-il.

Aux yeux de l’ex- co­fon­da­teur de Ges­tion fi­nan­cière Tal­vest et ex- pré­sident de Ser­vices fi­nan­ciers Par­te­naires Car­tier pour le Qué­bec, les ma­nu­fac­tu­riers de­vront af­fi­ner la for­mule.

Il sug­gère de com­pa­rer les ges­tion­naires de fonds avec leurs concur­rents di­rects, et non pas avec les in­dices de ré­fé­rence. « Se si­tuer dans le pre­mier quar­tile d’une ca­té­go­rie de fonds est plus si­gni­fi­ca­tif que de battre un in­dice », dit-il.

PAS UNE PA­NA­CÉE

De plus, les pé­riodes de ré­fé­rence doivent être si­gni­fi­ca­tives. « Les ren­de­ments d’un fonds de­vraient être me­su­rés sur une longue pé­riode, peut- être de quatre ans », ajoute le consul­tant en ges­tion de pa­tri­moine.

En­fin, cette struc­ture de frais ne s’ap­pli­que­rait pas à tous les types de fonds. « Un fonds équi­li­bré, c’est un fonds équi­li­bré. Ses ren­de­ments ne peuvent pas suivre les courbes des fonds d’ac­tions de type crois­sance, de pe­tites ca­pi­ta­li­sa­tions ou des titres en tech­no­lo­gies, qui, eux, bé­né­fi­cie­ront d’une struc­ture de frais va­riables », dit-il.

Cette nou­velle for­mule de frais ba­sés sur le ren­de­ment pour­rait- elle ra­len­tir la pro­gres­sion des FNB et des stra­té­gies in­di­cielles ? L’in­dus­trie des fonds ac­ti­ve­ment gé­rés n’a pas dit son der­nier mot.

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