At­trayantes, les ac­tions pri­vi­lé­giées.

La mé­ta­mor­phose du mar­ché des ac­tions pri­vi­lé­giées le rend at­ti­rant.

Finance et Investissement - - LA UNE - PAR YAN BAR­CE­LO sweet spot

pour qui n’a pas gar­dé à l’oeil cette ca­té­go­rie d’ac­tif, les ac­tions pri­vi­lé­giées pré­sentent de­puis une di­zaine d’an­nées une dy­na­mique to­ta­le­ment trans­for­mée. Le contexte ac­tuel, lié sur­tout à une hausse des taux d’in­té­rêt, fait que l’in­ves­tis­seur s’y re­trouve dans un « sweet spot », comme dit Ma rc- A ndré Gau­dreau, ges­tion­naire du fonds Ca­té­go­rie de ren­de­ment d’ac­tions pri­vi­lé­giées Dy­na­mique chez 1832 As­set Ma­na­ge­ment.

La trans­for­ma­tion du sec­teur et son in­té­rêt tiennent à la no­tion de « ré­vi­sion » de taux, qui a été in­tro­duite au len­de­main de la crise fi­nan­cière. Avant la crise, le mar­ché était com­po­sé presque ex­clu­si­ve­ment d’ac­tions pri­vi­lé­giées per­pé­tuelles à taux fixe, ca­té­go­rie clas­sique où l’in­ves­tis­seur ache­tait une ac­tion 25 $ qui, comme son nom l’in­di­quait, était va­lable à per­pé­tui­té, et pour la­quelle il ob­te­nait l’équi­valent d’un « cou­pon por­tant in­té­rêt » ver­sé sous forme de di­vi­dende.

Ces ca­rac­té­ris­tiques ont fait dire à beau­coup de gens que les ac­tions pri­vi­lé­giées res­sem­blaient aux obli­ga­tions, mais avec un ni­veau de risque ac­cru. Au­jourd’hui, ces « per­pé­tuelles » à taux fixe n’oc­cupent plus qu’en­vi­ron 20 % du mar­ché.

Il exis­tait aus­si, et il existe en­core, des « per­pé­tuelles à taux va­riable » , dont le ren­de­ment d’in­té­rêt monte ou baisse au gré soit des taux de ren­de­ment des obli­ga­tions du gou­ver­ne­ment du Ca­na­da de trois mois, soit du taux di­rec­teur de la Banque du Ca­na­da. Cette ca­té­go­rie n’oc­cupe que 5 % du mar­ché.

AC­TIONS DU « TROI­SIÈME TYPE »

De­puis 2009, les ac­tions pri­vi­lé­giées à taux ré­vi­sable ont en­va­hi en­vi­ron 75 % du ter­rain. Elles font que cette ca­té­go­rie ne res­semble plus à rien et re­pré­sente dé­sor­mais une classe d’ac­tions à part en­tière.

Ces ac­tions du « troi­sième type » ont été in­ven­tées au len­de­main de la crise fi­nan­cière par les fi­nan­ciers de Bay Street, friands d’ou­tils nou­veaux, « sur­tout pour re­fi­nan­cer les banques qui n’ar­ri­vaient pas à trou­ver du ca­pi­tal dans les mar­chés d’ac­tions et d’obli­ga­tions, tout par­ti­cu­liè­re­ment dans un en­vi­ron­ne­ment de primes de risque éle­vées », rap­pelle Jeff He­rold, chef de la di­rec­tion de J. Zech­ner As­so­ciates, qui gère le fonds Na­tixis ac­tions pri­vi­lé­giées ca­na­diennes ca­té­go­rie rem­bour­se­ment du ca­pi­tal.

« Les fi­nan­ciers ont vou­lu mettre au point un type d’ac­tion moins sen­sible aux fluc­tua­tions de taux d’in­té­rêt » , ajoute Marc-An­dré Gau­dreau.

Ces ac­tions, tou­jours émises au prix no­mi­nal de 25 $, sont elles aus­si des « per­pé­tuelles », mais dont le taux est « révisé » à la hausse ou à la baisse tous les cinq ans – si­non, l’ac­tion est ra­che­tée par l’émet­teur.

Ce­la change tout. Le sec­teur est de­ve­nu consi­dé­ra­ble­ment plus ac­tif et les in­ves­tis­seurs placent leurs billes en jon­glant avec un nombre ac­cru de va­riables : l’in­ter­ac­tion entre la di­rec­tion des taux d’in­té­rêt gé­né­raux, le taux de ren­de­ment du di­vi­dende et son taux de ren­de­ment réel, son ni­veau an­ti­ci­pé de « ré­vi­sion », la pos­si­bi­li­té de ra­chat de l’ac­tion par l’émet­teur, sans ou­blier évi­dem­ment la cote de cré­dit de l’émet­teur et le contexte éco­no­mique.

Au­tre­fois, l’ache­teur d’une « per­pé­tuelle » comp­tait uni­que­ment sur le « ren­de­ment du cou­pon » qui, mal­gré un ni­veau de risque plus éle­vé que pour les obli­ga­tions du même émet­teur, por­tait un taux d’in­té­rêt in­fé­rieur à ce­lui de ces der­nières. Pour­quoi ? Essent iel le­ment parce que ces per­pé­tuelles of­fraient un avan­tage fis­cal lié au ren­de­ment de di­vi­dende et dont les in­ves­tis­seurs ins­ti­tu­tion­nels étaient friands. Ces ac­teurs oc­cu­paient d’ailleurs presque ex­clu­si­ve­ment le ter­rain. Mais les nou­velles émis­sions à taux ré­vi­sable ont com­plè­te­ment cham­bar­dé la donne, ce qui a éloi­gné les ac­teurs ins­ti­tu­tion­nels et fait af­fluer les in­ves­tis­seurs in­di­vi­duels.

Ce­la tient au fait que, dé­sor­mais, la ré­vi­sion du taux de ren­de­ment ac­croît l’avan­tage d’ache­ter et de vendre dans le mar­ché se­con­daire, une ac­ti­vi­té in­exis­tante à la grande époque des « per­pé­tuelles » . « On fait notre ar­gent avec le cou­pon, bien sûr, mais beau­coup plus en né­go­ciant dans le mar­ché se­con­daire, sur­tout de­puis en­vi­ron un an et de­mi » , in­dique Ni­co­las Nor­man­deau, ges­tion­naire du fonds né­go­cié en Bourse ( FNB) Ho­ri­zons Ac­tif ac­tions pri­vi­lé­giées chez Fie­ra Ca­pi­tal.

CHOC RE­TEN­TIS­SANT

La lo­gique de la « ré­vi­sion » a eu comme ré­sul­tat que le mar­ché des ac­tions pri­vi­lé­giées a connu en 2015 un choc im­por­tant. D’une part, le mar­ché de­man­dait un ren­de­ment de di­vi­dende de 250 points de base au- des­sus des obli­ga­tions du Ca­na­da de cinq ans, mais les en­tre­prises, de­vant les taux d’in­té­rêt qui conti­nuaient de bais­ser, ont fait de nou­velles émis­sions à des taux plus bas. Ce de­vant quoi « les in­ves­tis­seurs se sont dit : "Oh oh ! ces titres ne valent plus leurs 25 $ de dé­part." Alors les prix ont bais­sé comme on ne l’avait pas vu de­puis 2009 », rap­pelle Jeff He­rold.

Ce fut la dé­ban­dade pour nombre de per­sonnes, que Jeff He­rold a pu évi­ter dans une large me­sure parce qu’il était en­core in­ves­ti à 60 % dans des per­pé­tuelles « clas­siques ». Mais l’oc­ca­sion de titres se né­go­ciant à es­compte était trop sé­dui­sante. Il a ache­té des titres dé­pri­més et a ac­cru à 60 % dans son por­te­feuille la part d’ac­tions pri­vi­lé­giées à taux ré­vi­sable.

Les deux autres ges­tion­naires in­ter­viewés ici ont éga­le­ment plon­gé dans ce mar­ché d’au­baines. Ni­co­las Nor­man­deau donne l’exemple d’une émis­sion à taux ré­vi­sable d’En­bridge dont le prix no­mi­nal de 25 $, au len­de­main du choc de 2015, a plon­gé à 12,50 $ en fé­vrier 2016. « On a ache­té le titre à ce mo­ment-là et il est re­mon­té de­puis à 20,50 $, une hausse de 64 %, dit- il. Et c’est sans comp­ter que le cou­pon est à un taux de 4 %. On a fait un tas d’achats comme ça. »

Marc-An­dré Gau­dreau a eu la main plus heu­reuse avec l’émis­sion D de TransAl­ta, émise en 2010 avec un cou­pon au taux de 4,6 %. Quand l’en­tre­prise a révisé son taux à 2,7 %, au dé­but de 2016, le prix de l’ac­tion a chu­té à 7,04 $, mo­ment où il a fait ses em­plettes. De­puis, le prix est re­mon­té à 14,37 $, pour un gain su­pé­rieur à 100 %.

Évi­dem­ment, une telle re­mon­tée ne peut te­nir in­dé­fi­ni­ment, mais le sec­teur des ac­tions pri­vi­lé­giées de­meure quand même un « », au dire de Marc- An­dré Gau­dreau. « On est dans un mar­ché presque op­ti­ma l , af f i rme Ni­co­las Nor­man­deau. Même si les taux d’in­té­rêt ne montent plus, il va de­meu­rer in­té­res­sant, parce que l’espérance de ren­de­ment est plus éle­vée qu’avec les obli­ga­tions. »

En ef­fet, plus de 60 % des ac­tions pri­vi­lé­giées à taux ré­vi­sable se né­go­cient en­core à es­compte et vont sans doute conti­nuer à le faire pen­dant quelques an­nées en­core, pré­voit Ni­co­las Nor­man­deau, ce qui rend ce mar­ché in­té­res­sant. Et ce­la l’est en­core plus si la Banque du Ca­na­da conti­nue de haus­ser son taux di­rec­teur. « Pour cette part du mar­ché qui se né­go­cie à es­compte, sous la va­leur au pair, une hausse de taux est po­sit ive, af f i rme Ni­co­las Nor­man­deau. Ce n’est pas le cas pour cel les qui s’échangent au- des­sus du pair, à 26 $ par exemple. » On ne peut en dire au­tant du mar­ché gé­né­ral des obli­gat ions, où une hausse du taux di­rec­teur rend la na­vi­ga­tion dif­fi­cile pour les ges­tion­naires de por­te­feuille.

Évi­dem­ment, les choses dé­pendent de la bonne te­nue de l’éco­no­mie gé­né­rale. La mon­tée des taux par la Banque du Ca­na­da doit être bien pro­port ion­née, juge Marc- An­dré Gau­dreau, « si­non, on risque de créer un ra­len­tis­se­ment éco­no­mique. À ce mo­ment- là, il faut s’as­su­rer d’avoir choi­si des émet­teurs dont le cré­dit est so­lide », ex­plique-t-il.

Les oc­ca­sions se pré­sentent sur­tout dans les sec­teurs des pi­pe­lines et des ser­vices pu­blics, que nos ges­tion­naires de por­te­feui l le af fect ionnent plus par­ti­cu­liè­re­ment.

L’émis­sion FC d’En­bridge, une en­tre­prise dont la cote de cré­dit est so­lide, re­pré­sente bien les pers­pec­tives des in­ves­tis­seurs. Émise avec un cou­pon de 4,4 %, son taux se­ra révisé en mars 2020. Comme elle se né­go­cie à es­compte à 21,28 $, son taux de ren­de­ment réel est de 5,17 %. « Même si les taux d’in­té­rêt ne montent pas, le ren­de­ment de­meure at­trayant pour le risque en­cou­ru, dit Ni­co­las Nor­man­deau. De plus, la prime de ren­de­ment par rap­port aux obli­ga­tions émises par des so­cié­tés et aux obli­ga­tions à haut ren­de­ment reste at­trayante. »

Et si les taux montent d’ici là, ce qui est pro­bable, le gain com­bi­né du prix et du ren­de­ment de di­vi­dende s’ap­pré­cie­ra en­core plus. Nous sommes dans un uni­vers bien dif­fé­rent de ce­lui des ac­tions et des obli­ga­tions.

On est dans un mar­ché presque op­ti­mal. – Ni­co­las Nor­man­deau

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.