L’ère des « mo­noncles » doit prendre fin

Finance et Investissement - - ÉDITORIAL ET ANALYSES - Léo­nie Laflamme-Savoie, di­rec­trice prin­ci­pale de conte­nu

Mais non, reste au bu­reau et en­voie ta jour­na­liste cou­vrir toute seule la confé­rence. Elle est pas mal plus cute à re­gar­der que toi. »

C’est ce qu’un vé­té­ran de l’in­dus­trie a lan­cé, à la blague, à mon pa­tron de l’époque quand il m’a pré­sen­tée à lui lors d’une confé­rence. J’avais 23 ans, je ve­nais tout juste d’en­trer en poste comme jour­na­liste web chez Fi­nance et In­ves­tis­se­ment et je cou­vrais un de mes pre­miers gros évé­ne­ments.

J’ai ri jaune, clai­re­ment mal à l’aise, ne sa­chant pas trop quoi faire d’autre.

Je ra­conte cette his­toire de­puis des an­nées pour illus­trer les dif­fi­cul­tés que je ren­contre en tant que femme jour­na­liste qui pra­tique dans une in­dus­trie à ma­jo­ri­té mas­cu­line.

Ce se­rait drôle s’il s’agis­sait d’un in­ci­dent iso­lé. Or, ce n’est pas le cas.

Je pour­rais aus­si re­la­ter cette fois où, dans un cock­tail, un autre vé­té­ran de l’in­dus­trie s’ap­pro­chait tel­le­ment de moi que j’ai dû re­cu­ler jus­qu’à être lit­té­ra­le­ment ados­sée au mur.

Je pour­rais aus­si vous par­ler de ces en­tre­vues où j’at­ten­dais avec im­pa­tience l’ar­ri­vée de mon pho­to­graphe parce que la per­sonne in­ter­viewée pour mon ar­ticle com­men­çait à ma­ni­fes­ter des signes d’in­té­rêt dé­pas­sant lar­ge­ment le cadre pro­fes­sion­nel.

Ou en­core cette fois où, lors d’une en­tre­vue vi­déo dans le bu­reau d’un conseiller, mon col­lègue mas­cu­lin était sor­ti pour quelques mi­nutes. J’ai de­man­dé au conseiller de dé­bou­ton­ner son ves­ton pour que je puisse lui mettre son mi­cro. Sa ré­ponse : « Je me dé­bou­tonne si tu te dé­bou­tonnes aus­si ! »

Je pour­rais fi­na­le­ment vous ra­con­ter la fois où des par­ti­ci­pants à une confé­rence lan­çaient des sug­ges­tions sa­laces à un vé­té­ran de l’in­dus­trie pen­dant qu’il ai­dait, sur scène, une jeune pré­sen­ta­trice à ins­tal­ler son mi­cro. Comment di­saient-ils dé­jà ? Ah oui, ça me re­vient : « En­voye, mets-y son mi­cro ! »

En­ten­dons- nous, même si ces in­ci­dents sont désa­gréables, on est loin des exemples rap­por­tés ré­cem­ment par les mé­dias dans les af­faires Au­but, Sal­vail et Ro­zon. Mon ex­pé­rience dé­montre tou­te­fois que l’in­dus­trie fi­nan­cière compte tou­jours – dans cer­tains cercles, je tiens à le spé­ci­fier – un cer­tain pour­cen­tage de « mo­noncles » avec leur lot de com­por­te­ments et de com­men­taires in­ap­pro­priés.

Si en tant que jour­na­liste, c’est-à- dire comme ob­ser­va­trice du sec­teur, j’ai pu vivre au­tant de si­tua­tions désa­gréables en 10 ans de car­rière, je suis en droit de me de­man­der ce qui se passe der­rière les portes closes de cer­tains bu­reaux, et ce, un peu par­tout dans l’in­dus­trie.

J’ima­gine que bien des conseillères au­raient éga­le­ment des his­toires dou­teuses à ra­con­ter. Nous avons d’ailleurs pu­blié un ar­ticle sur le su­jet en sep­tembre 2016, dans le­quel une conseillère té­moi­gnait de dif­fi­cul­tés vé­cues lors d’un congrès : « J’y suis al­lée seule une fois, et je me suis trou­vée dans des si­tua­tions vrai­ment désa­gréables et dé­pla­cées ; les per­son­na­li­tés des hommes qui se sentent seuls res­sortent. »

Il est grand temps, dans l’in­dus­trie fi­nan­cière comme ailleurs, que les com­por­te­ments in­ap­pro­priés cessent dé­fi­ni­ti­ve­ment. Tous ces gestes et ces blagues pas très drôles peuvent sem­bler in­of­fen­sifs, mais ils re­pré­sentent la base d’un éco­sys­tème mal­sain. En ef­fet, lors­qu’on com­bine sexe et abus de pou­voir, on ob­tient à coup sûr un mé­lange toxique. Glis­ser des al­lu­sions ou faire des gestes dé­pla­cés en­vers quel­qu’un en po­si­tion de vul­né­ra­bi­li­té, ce n’est ja­mais ac­cep­table.

Fait en­cou­ra­geant, les conseillères in­ter­ro­gées dans l’ar­ticle in­di­quaient toutes consta­ter une évo­lu­tion dans les moeurs de l’in­dus­trie. On peut donc es­pé­rer que ce genre d’in­ci­dent se­ra, d’ici quelques an­nées, chose du pas­sé. Pro­ba­ble­ment que les ré­cents évé­ne­ments et dé­non­cia­tions de gestes in­con­ve­nants contri­bue­ront éga­le­ment à éta­blir des li­mites claires de ce qui est ac­cep­table, ou non, de faire dans un mi­lieu pro­fes­sion­nel, si mas­cu­lin soit-il.

Du moins, j’ose l’es­pé­rer.

En ter­mi­nant, je tiens à dire que j’ai la chance de cou­vrir une in­dus­trie qui, mal­gré les écarts de conduite men­tion­nés plus haut, a gé­né­ra­le­ment de la classe. Contrai­re­ment à plu­sieurs de mes col­lègues jour­na­listes femmes, je n’ai ja­mais re­çu de la part de lec­teurs de cour­riels hai­neux ou ap­pe­lant car­ré­ment à la vio­lence sexuelle.

On me dit que dans les grands mé­dias mon­tréa­lais, c’est pour­tant chose cou­rante, pour une femme jour­na­liste, que de re­ce­voir des cour­riels d’in­sultes et de me­naces de toutes sortes après avoir écrit un ar­ticle sur un su­jet aus­si simple qu’une nou­velle piste cy­clable.

Je peux donc me consi­dé­rer comme chan­ceuse : au­cun de mes ar­ticles sur la deuxième phase du Mo­dèle de re­la­tion client- conseiller ou sur l’exemp­tion cu­mu­la­tive pour gain en ca­pi­tal lors de la vente d’ac­tions ad­mis­sibles de pe­tites en­tre­prises ne m’a ja­mais at­ti­ré de mes­sages dou­teux de lec­teurs.

CA­RI­CA­TURE : PAS­CAL ÉLIE

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.