À L’AFFICHE

Ti­ckS­mith est une fin­tech is­sue de la pre­mière gé­né­ra­tion.

Finance et Investissement - - LA UNE - PAR RI­CHARD CLOUTIER

Ti­ckS­mith, pour as­su­rer sa crois­sance, doit ar­ri­ver à main­te­nir un équi­libre entre les res­sources consa­crées au dé­ve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique et celles al­louées au dé­ve­lop­pe­ment de la clien­tèle, es­time Fran­cis Wen­zel, chef de la di­rec­tion et co­fon­da­teur de la fin­tech mont­réa­laise.

comment rendre fa­ci­le­ment uti­li­sables de très grandes quan­ti­tés d’in­for­ma­tion ? C’est le dé­fi au­quel les quatre fon­da­teurs à l’ori­gine de l’en­tre­prise mont­réa­laise Ti­ckS­mith se sont at­ta­qués, avec suc­cès, il y a main­te­nant près de six ans.

De­puis le dé­ve­lop­pe­ment de sa pla­te­forme de mé­ga­don­nées Ti­ckVault, à la fin de 2013, la firme de tech­no­lo­gie fi­nan­cière ( fin

tech) connaît une crois­sance conti­nue. Elle comp­tait près de 20 em­ployés en 2017, puis 29 en juin 2018, et pré­voit en avoir une qua­ran­taine avant la fin de l’an­née cou­rante. Ces em­ployés sont ins­tal­lés pour la ma­jo­ri­té dans ses bu­reaux de Mon­tréal, mais aus­si à To­ron­to, New York et Londres.

« On règle un pro­blème fon­da­men­tal pour toutes les grandes ins­ti­tu­tions fi­nan­cières et les Bourses, soit la ca­pa­ci­té de rendre uti­li­sables et de dis­tri­buer des té­ra­oc­tets de don­nées dans divers for­mats », ex­plique Fran­cis Wen­zel, chef de la di­rec­tion et co­fon­da­teur de Ti­ckS­mith.

L’adop­tion consé­cu­tive de Ti­ckVault en 2015 par la Banque Na­tio­nale du Ca­na­da, puis par le CME Group, deuxième groupe d’échange au monde com­po­sé des Bourses Chi­ca­go Mer­can­tile Ex­change ( CME), Chi­ca­go Board of Trade et Chi­ca­go Board Op­tions Ex­change, re­pré­sente un mo­ment clé pour le dé­ve­lop­pe­ment de la firme, es­time Fran­cis Wen­zel.

Ti­ckVault est prin­ci­pa­le­ment of­ferte à deux types de clien­tèles : les grands pro­duc­teurs d’in­for­ma­tion fi­nan­cière, par exemple les four­nis­seurs de don­nées, les ré­seaux tran­sac­tion­nels et les Bourses ; puis les grands consom­ma­teurs d’in­for­ma­tion fi­nan­cière, soit les banques, les te­neurs de mar­ché, les fonds de cou­ver­ture et les ré­gu­la­teurs. « Lors­qu’on a si­gné avec CME et que la Banque Na­tio­nale a choi­si notre pla­te­forme, toutes les ins­ti­tu­tions si­mi­laires ont dit : "Ah, ils leur ont fait confiance, ils ont ré­glé leur pro­blème de cette ma­nière-là, alors peut-être qu’on de­vrait re­gar­der leur so­lu­tion d’un peu plus près." »

L’autre mo­ment clé dans le dé­ve­lop­pe­ment de Ti­ckS­mith est la conclu­sion, en 2017, d’une en­tente de par­te­na­riat avec la so­cié­té lon­do­nienne de ca­pi­tal de risque Il­lu­mi­nate Fi­nan­cial Ma­na­ge­ment LLP, as­sor­tie d’un in­ves­tis­se­ment de 2 M$.

« Nous étions dé­jà pro­fi­tables, mais nous avions peu de ven­deurs et c’était moi, prin­ci­pa­le­ment, qui me char­geais des ventes. As­su­rer notre crois­sance re­qué­rait plus de res­sources et c’est pour­quoi nous avons fait une ronde d’in­ves­tis­se­ment. L’en­tente avec I l lu­mi­nate Fi­nan­cial de­vait né­ces­sai­re­ment nous per­mettre d’ac­croître nos ca­pa­ci­tés de mar­ke­ting et de vente », si­gnale Fran­cis Wen­zel.

Ti­ckS­mith a fait la bonne chose, es­time Phi­lippe Daoust, vice-pré­sident, di­rec­teur gé­né­ral, ca­pi­tal de risque, à la Banque Na­tio­nale, un ob­ser­va­teur pri­vi­lé­gié de l’éco­sys­tème fin­tech. « Une fin­tech, pour as­su­rer son dé­ve­lop­pe­ment à l’étran­ger et s’ex­por­ter, doit se trou­ver des par­te­naires étran­gers. C’est illu­soire de pen­ser qu’on peut y ar­ri­ver au­tre­ment. »

Phi­lippe Daoust dé­plore que des en­tre­pre­neurs quit tent Mon­tréal pour s’ins­tal­ler dans la Si­li­con Val­ley parce qu’ils ont de la dif­fi­cul­té à trou­ver du fi­nan­ce­ment au Ca­na­da, ou vendent à

des in­té­rêts étran­gers lorsque vient le temps d’al­ler sur le mar­ché in­ter­na­tio­nal.

« Ce qui nous manque à Mon­tréal, dit-il, ce sont des ou­tils de com­mer­cia­li­sa­tion. Nous avons des en­tre­pre­neurs qui partent de belles en­tre­prises, mais ils vendent aux Google, Ama­zon et Fa­ce­book, qui sont de­ve­nus au fil du temps d’ex­tra­or­di­naires ou­tils de com­mer­cia­li­sa­tion. Il faut réus­sir à ai­der nos en­tre­prises à ac­cé­lé­rer, à croître et à res­ter au Qué­bec et au Ca­na­da. »

Pour lui, « ce que Ti­ckS­mith a fait avec Il­lu­mi­nate, c’est d’in­té­res­ser une ronde de fi­nan­ce­ment ex­terne à in­ves­tir dans un ma­na­ge­ment qui est à Mon­tréal, alors c’est ab­so­lu­ment in­té­res­sant ».

Fran­cis Wen­zel croit lui aus­si que des res­sources co­or­don­nées des­ti­nées à fa­ci­li­ter l’ex­por­ta­tion sont la pièce man­quante de l’éco­sys­tème fin­tech lo­cal, puisque le mar­ché prin­ci­pal de la ma­jo­ri­té de ces firmes, à l’ins­tar de Ti­ckS­mith, se trouve ailleurs dans le monde.

« Mon­tréal n’est pas une place fi­nan­cière à pro­pre­ment par­ler et pour les fin­techs, les clients se trouvent da­van­tage à New York, To­ron­to, Chi­ca­go, Londres, Hong Kong et Franc­fort. Par contre, on trouve ici un bas­sin de gens créa­tifs et édu­qués, en in­for­ma­tique et autres tech­no­lo­gies, ce qui est in­té­res­sant pour les fin­techs et l’in­no­va­tion. Beau­coup d’étran­gers viennent étu­dier ici et res­tent en­suite pour tra­vailler, dit-il. Mon­tréal est l’un des en­droits où il y a le plus d’in­for­ma­ti­ciens en Amé­rique du Nord, et ce­la, de­puis le mi­lieu des an­nées 1980. »

S’il confirme que Ti­ckS­mith a re­çu des offres d’in­ci­ta­tifs fi­nan­ciers pour al­ler s’ins­tal­ler en Asie, Fran­cis Wen­zel af­firme que, idéa­le­ment, le bu­reau prin­ci­pal va de­meu­rer à Mon­tréal. Si­tué sur le bou­le­vard Saint-Laurent, au coeur du Pla­teau-Mont-Royal, il ouvre plu­tôt ses portes au

monde. On peut en ef­fet y en­tendre, outre le fran­çais et l’an­glais, une grande va­rié­té de langues, y com­pris le por­tu­gais, le russe, le man­da­rin, le can­to­nais et l’ita­lien, no­tam­ment.

LA FIBRE ENTREPRENEURIALE

Fran­cis Wen­zel, bien qu’il ait été éle­vé et ait pas­sé la ma­jo­ri­té de sa vie au Qué­bec, est né à Mon­ro­via, au Li­be­ria, d’un père al­le­mand et d’une mère qué­bé­coise. « Ils se sont sim­ple­ment ren­con­trés en Afrique alors qu’ils y tra­vaillaient. Ils se sont ma­riés et je suis né. »

Aî­né d’une fra­trie de trois gar­çons, il n’est ja­mais re­tour­né au Li­be­ria, mais s’est ren­du sou­vent en Allemagne, où ré­side en­core une par­tie de sa fa­mille. « Dé­jà, quand j’étais tout pe­tit, voya­ger était quelque chose de na­tu­rel. L’idée que la Terre est pe­tite et qu’on peut al­ler où l’on veut, quand on le veut, m’a été in­cul­quée en très bas âge. »

Si l’un de ses frères s’est tour­né vers le dé­ve­lop­pe­ment du­rable et que l’aut re est de­ve­nu garde- chasse, Fran­cis Wen­zel a ra­pi­de­ment at­tra­pé le vi­rus de l’in­for­ma­tique, de l’en­tre­pre­neu­riat et du sec­teur fi­nan­cier.

« Dans ses temps libres, mon père né­go­ciait en Bourse, et échan­geait aus­si des contrats à terme [ fu­tures] sur des com­mo­di­tés. Quand j’avais 12 ou 13 ans, il me de­man­dait de des­si­ner les courbes des prix du jus d’orange ou de dif­fé­rents contrats à par­tir des cotes trou­vées dans les jour­naux. J’ai donc été fa­mi­lia­ri­sé avec le sec­teur re­la­ti­ve­ment tôt » , ex­plique-t-il.

Fran­cis Wen­zel a créé sa pre­mière en­tre­prise d’in­for­ma­tique, Les Lo­gi­ciels Kai­ser, alors qu’il était en­core élève au se­con­daire. Son lo­gi­ciel de ges­tion de por­te­feuille, Tran­sax, per­met­tait à l’in­ves­tis­seur de gé­rer « 400 va­leurs par por­te­feuille, que ce soit des ac­tions, des bons de sous­crip­tion et même des den­rées » , écri­vait Bernard Moo­ney dans le jour­nal

Les Af­faires, en juin 1989. Tran­sax était aus­si en me­sure de cal­cu­ler le ren­de­ment sur l’en­semble d’un por­te­feuille, « à une

époque où les or­di­na­teurs n’avaient pas de disque dur et que les lo­gi­ciels né­ces­si­taient des dis­quettes », évoque-t-il.

Fran­cis Wen­zel a fi­na­le­ment conclu une en­tente avec le four­nis­seur de cotes Sys­tèmes de mar­ché bour­sier EMS afin de com­mer­cia­li­ser un pro­duit conjoint. « Cette firme avait créé une pla­te­forme pour faire du cour­tage en ligne, ce qui était très in­no­va­teur à l’époque. Puis, j’ai com­men­cé à tra­vailler avec eux parce qu’ils dis­tri­buaient mon lo­gi­ciel, mais ils ne fai­saient pas un tra­vail que je ju­geais sa­tis­fai­sant », ra­conte-t-il.

Fran­cis Wen­zel s’est re­trou­vé res­pon­sable du mar­ke­ting et de la ges­tion de pro­duits. « Ils avaient LA pla­te­forme per­met­tant d’of­frir du cour­tage en ligne, alors du jour au len­de­main, on s’est mis à la vendre à la ma­jo­ri­té des ins­ti­tu­tions fi­nan­cières cana­diennes. À la fin des an­nées 1990, 90 % des tran­sac­tions pla­cées en ligne au Ca­na­da pas­saient par notre pla­te­forme. » Il est de­ve­nu l’un des ac­tion­naires de l’en­tre­prise, puis elle fut ac­quise en 1999 par la mul­ti­na­tio­nale amé­ri­caine SunGuard, alors spé­cia­li­sée dans les so­lu­tions in­for­ma­tiques in­té­grées pour les ins­ti­tu­tions fi­nan­cières. « Elle a d’abord été ex­ploi­tée telle quelle, puis dé- man­te­lée. » Fran­cis Wen­zel a as­su­mé la res­pon­sa­bi­li­té des pro­duits de don­nées fi­nan­cières pour l’en­semble des mar­chés mon­diaux jus­qu’à son dé­part, en 2011. Un dé­part qu’il jus­ti­fie en sou­li­gnant que « ce genre d’en­tre­prise ne crée pas l’in­no­va­tion, elle l’ac­quiert. »

En­tre­pre­neur dans l’âme, Fran­cis Wen­zel avait tou­te­fois dé­jà ima­gi­né son plan d’af­faires avant de quit­ter SunGuard, et Ti­ckS­mith a of­fi­ciel­le­ment vu le jour en no­vembre 2012. Sur les quatre fon­da­teurs, trois se sont cô­toyés chez EMS, soit Fran­cis Wen­zel, Marc- An­dré Hé­tu, qui a en­suite fait un pas­sage chez Va­leurs mo­bi­lières Desjardins, et Da­vid Cô­té, qui a tra­vaillé en dé­ve­lop­pe­ment d’ar­chi­tec­ture de so­lu­tions tech­no­lo­giques au sein de di­verses ins­ti­tu­tions fi­nan­cières. Quant à To­ny Bus­sières, lui aus­si ar­chi­tecte de so­lu­tions pour dif­fé­rentes ins­ti­tu­tions fi­nan­cières, il a re­joint le trio par l’en­tre­mise de Marc-An­dré Hé­tu.

Par la suite, une équipe de dé­ve­lop­pe­ment s’est gref­fée à eux. « Notre pre­mier bu­reau était si­tué chez Marc-An­dré, dans un de ses sa­lons, avec les ser­veurs ins­tal­lés au sous-sol. Puis, nous avons loué une co­pro­prié­té conver­tie en bu­reau dans le quar­tier Saint-Hen­ri alors que nous étions huit per­sonnes. Fi­na­le­ment, il y a trois ans, nous avons dé­mé­na­gé ici, sur Saint-Laurent, et l’équipe a ra­pi­de­ment comp­té 18 per­sonnes. »

S’il est usuel au­jourd’hui de par­ler de fin­tech, c’était autre chose en 2012- 2013, rap­pelle Fran­cis Wen­zel. « Trou­ver du fi­nan­ce­ment était ex­trê­me­ment dif­fi­cile au Qué­bec. C’était tout un dé­fi de convaincre un in­ves­tis­seur que le dé­ve­lop­pe­ment en cours avait de la va­leur et que nous pour­rions en faire un pro­duit ou une so­lu­tion qui per­du­re­rait. »

Au­jourd’hui, le dé­fi consiste sur­tout à main­te­nir un équi­libre entre les res­sources consa­crées au dé­ve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique et celles al­louées au dé­ve­lop­pe­ment de la clien­tèle, es­time Fran­cis Wen­zel. « Si nos ventes sont trop im­por­tantes, comme le pro­duit doit être adap­té pour cha­cun des clients, nous se­rons in­ca­pables de li­vrer. En contre­par­tie, si nous avons trop de dé­ve­lop­peurs, mais pas suf­fi­sam­ment de ven­deurs pour as­su­rer la crois­sance, nous ne pour­rons plus avan­cer. C’est pour­quoi il faut être ca­pable de croître tout en équi­li­brant nos res­sources, car nous vou­lons que nos clients soient contents. »

Les pro­jets ne manquent d’ailleurs pas pour nour­rir le dé­ve­lop­pe­ment de la firme. « Ti­ckS­mith règle un pro­blème qui à la base est ex­trê­me­ment fon­da­men­tal : comment rendre fa­ci­le­ment uti­li­sables de très grandes quan­ti­tés d’in­for­ma­tion. Nous le fai­sons dans le mar­ché des ca­pi­taux et de la Bourse, parce que nous le connais­sons bien, que le be­soin est criant et que les ins­ti­tu­tions fi­nan­cières ont de l’ar­gent et sont prêtes à in­no­ver plus ra­pi­de­ment que d’autres », ré­sume Fran­cis Wen­zel.

Ac­tuel le­ment , ajoute- t- i l, Ti­ckS­mith a pour ob­jec­tif de se faire connaître et de ré­gler le plus de pro­blèmes pour le plus grand nombre pos­sible de firmes dans ce sec­teur. « Tou­te­fois, le même type de pro­blème s’ap­plique en as­su­rance, en té­lé­com, et nous al­lons tôt ou tard nous tour­ner aus­si vers ces sec­teurs. »

PHOTO : MAR­TIN LA­PRISE

PHOTO : MAR­TIN LA­PRISE

Ti­ckS­mith règle un pro­blème qui à la base est ex­trê­me­ment fon­da­men­tal : comment rendre fa­ci­le­ment uti­li­sables de très grandes quan­ti­tés d’in­for­ma­tion, sou­ligne Fran­cis Wen­zel, chef de la di­rec­tion et co­fon­da­teur de Ti­ckS­mith.

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