AU-DE­LÀ DES CLI­CHÉS

Fugues - - Sommaire - SA­MUEL LAROCHELLE sa­muel_­la­ro­chelle@hot­mail.com

Il fut un temps où la ma­jo­ri­té des Qué­bé­cois ne com­pre­naient ab­so­lu­ment pas pour­quoi ils de­vraient ajou­ter les mots «gai» et «les­bienne» à leur vo­ca­bu­laire, alors que «pé­dé», «gouine», «ta­pette», «fif» et «butch» fai­saient si bien le tra­vail. En­core au­jourd’hui, les membres de cette même ma­jo­ri­té ont du mal à com­prendre qu’il existe vrai­ment des hommes et des femmes bi­sexuels, et la plu­part d’entre eux ne sai­sissent pas les réa­li­tés du T dans le cé­lèbre acro­nyme. Et main­te­nant, quoi, vous pen­sez réel­le­ment qu’on est en droit d’exi­ger leur com­pré­hen­sion de nou­veaux termes et l’in­té­gra­tion du vo­ca­bu­laire non gen­ré? Ma ré­ponse à cette ques­tion: oui, ab­so­lu­ment.

Une par­tie de moi a vou­lu rem­pla­cer la fi­nale du pré­cé­dent pa­ra­graphe par «oui, pis il est cris­se­ment temps!», mais j’ai pré­fé­ré ne pas mettre l’ac­cent sur un ad­verbe de co­lère pour que vous, chers lec­teurs, re­ce­viez ma vi­sion avant ma frus­tra­tion. Évi­dem­ment, je fais par­tie d’une mi­no­ri­té de gens – pas mieux ni pires que per­sonne – qui ac­corde une im­por­tance dé­me­su­rée au choix des mots. Je gagne ma vie en pro- dui­sant des ar­ticles, des chro­niques d’opi­nion et des ro­mans. Chaque jour, j’écris en­vi­ron 2 000 mots que j’ana­lyse dans tous les sens, en es­pé­rant qu’ils ex­priment clai­re­ment ma pen­sée. Je per­çois le rythme in­tan­gible de chaque phrase, comme un mé­tro­nome cal­cule la vi­tesse d’une chan­son. Je fais de l’ur­ti­caire rien qu’à ima­gi­ner une vir­gule au mau­vais en­droit. Et je grince des dents dès qu’un ami trop pres­sé ré­sume un de mes sta­tuts Fa­ce­book tout croche, comme s’il l’avait lu après avoir consom­mé du crack. Chaque fois, in­té­rieu­re­ment, je me dis quelque chose comme «je prends tel­le­ment de temps pour sé­lec­tion­ner des mots qui illus­trent réel­le­ment ce que je pense et ce que je suis, peux-tu s’il te plait ne rien gâ­cher?». Bref, si je ca­pote à l’idée qu’on tra­ves­tisse un simple sta­tut in­of­fen­sif, pou­vez-vous ima­gi­ner à quel point je peux com­prendre le ma­laise que res­sentent les queer, les in­ter­sexuels, les al­lo­sexuels, les asexuels et les pan­sexuels – sans ou­blier les trans­genres, les trans­sexuels et les tra­ves­tis qui se sentent par­fois per­dus dans le fa­meux T – quand il est ques­tion d’élé­ments un mil­lion de fois plus im­por­tants: leur iden­ti­té ou leur orien­ta­tion sexuelle?

Iro­ni­que­ment, comme tant d’autres Qué­bé­cois, j’ai dé­jà rous­pé­té en en­ten­dant ces nou­velles ex­pres­sions. Je ne les com­pre­nais pas. J’avais l’im­pres­sion qu’elles ve­naient d’une autre pla­nète et qu’elles ne concer­naient qu’une poi­gnée d’in­di­vi­dus mar­gi­naux. Un peu comme les hé­té­ro­sexuels, il y a quelques siècles/dé­cen­nies, qui croyaient – ou ten­taient de se convaincre – que les ho­mos étaient des ex­cep­tions non conformes. Heu­reu­se­ment, j’ai dé­ci­dé de com­bler mon igno­rance. J’ai lu. J’ai po­sé des ques­tions. Et j’ai com­pris que même si je ne cor­res­pon­dais pas à ces groupes, d’autres que moi – des mil­liers et des mil­liers – en avaient be­soin. Pour se nom­mer. Se re­con­naître. Se dé­fi­nir. S’ac­cro­cher à un mot comme à une bouée de sau­ve­tage, alors que les 15, 30 ou 60 pre­mières an­nées de leur vie ont été vé­cues comme s’ils n’étaient rien d’autre qu’une masse ano­nyme flot­tant de peine et de mi­sère dans l’océan de l’exis­tence, sans ne ja­mais goû­ter aux as­sises iden­ti­taires que pro­curent de simples lettres mises bout à bout. En plus clair: si moi, toi et plein de monde avons dé­jà cru qu’il y avait suf­fi­sam­ment de mots dans le vo­ca­bu­laire cou­rant, je/tu/nous avons eu tort.

D’ailleurs, est-ce que les barres obliques de ma der­nière phrase vous chi­cotent? Au­riez-vous pré­fé­ré que je sim­pli­fie le tout? Faites-vous par­tie de ceux que ça dé­range pro­fon­dé­ment que cer­tains êtres hu­mains se dé­fi­nissent au­tre­ment qu’en tant que femme ou en tant qu’homme, et ce, en de­man­dant aux autres d’uti­li­ser des mots non gen­rés, ce qui sous-en­tend une abon­dance de barres obliques, d’il/elle et d’ad­jec­tifs ac­cor­dés dans les deux sens? Dans le fond, je vous com­prends à ce su­jet-là éga­le­ment. Moi aus­si, je me suis dé­jà in­sur­gé contre cet in­con­nu, cette nou­velle époque. Moi aus­si, j’ai dé­jà ré­agi comme une vieille per­sonne ré­ac­tion­naire. J’ai donc de l’em­pa­thie pour ce que j’étais. Je le sais que c’est exi­geant, in­té­grer le chan­ge­ment. Il faut créer de l’es­pace men­tal pour de nou­veaux mots. Dé­cons­truire des ré­flexes in­crus­tés dans notre cer­veau de­puis notre nais­sance. Et s’adap­ter à chaque per­sonne, de jour en jour. Parce que c’est ça, la vie: al­ler à la ren­contre des autres, es­sayer de les com­prendre et de les res­pec­ter, ten­ter de com­mu­ni­quer avec eux, de ra­con­ter qui vous êtes et d’écou­ter réel­le­ment qui ils sont. Sans a prio­ri. Sans pré­ju­gé. Sans face qui gri­mace face à la dif­fé­rence. Juste faire un pas vers l’autre et tendre l’oreille.

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