D’ÉRIC ROMAND DE CHRISTOPHE HONORÉ

Fugues - - À Lire - ANDRÉ ROY

La chan­teuse Shei­la a eu une in­fluence cer­taine sur l’écri­vain fran­çais Éric Romand. Elle a été pour cet homme, qui se sen­tait dif­fé­rent quand il était jeune, la fe­nêtre sur un monde rê­vé. Il l’a dit à l’émis­sion de té­lé­vi­sion où lui et la chan­teuse ont été in­vi­tés, et qu’on peut voir sur internet (voir lien en bas de page). Éric Romand, né en 1964, évoque dans –époque des grands suc­cès chan­tés par Shei­la– et sa dif­fi­cul­té d’ac­cep­ter et de faire ac­cep­ter son ho­mo­sexua­li­té, ce qu'à peu près tous les jeunes gais ont vé­cu. Le sen­ti­ment de la dif­fé­rence a été sym­bo­li­sé pour l’au­teur par cette chan­teuse po­pu­laire qui n’était pas tou­jours très bien consi­dé­rée (on ai­mait mieux John­ny Hal­ly­day). Ce ro­man est en fait un ré­cit au­to­bio­gra­phique for­mé d’un en­semble de frag­ments, courts, qui sont au­tant de photos d’une en­fance et d’une ado­les­cence.

C’est par sa fa­mille qu’Éric Romand nous fait en­trer dans son his­toire. Elle est au centre de son ré­cit avec le père, la mère, la soeur, les grands-pa­rents, ap­par­te­nant à un mi­lieu po­pu­laire où tout ce qui est «ta­pette» est hon­ni. Romand sou­ligne de sa fra­trie les conven­tions, les in­ter­dits, le sen­ti­ment d’in­fé­rio­ri­té, l’igno­rance. Cette fa­mille fran­çaise ne se dif­fé­ren­cie guère d’une fa­mille qué­bé­coise, sauf pour les ré­fé­rences cultu­relles –comme les émis­sions de té­lé­vi­sion– qui ne sont pas les mêmes. Le nar­ra­teur parle du sen­ti­ment de so­li­tude et d’in­com­pré­hen­sion qu’il a vé­cu qua­rante ans avant. Sa fa­mille l’ir­rite; ses pa­rents se dis­putent constam­ment (d’ailleurs, ils se sé­pa­re­ront); ils de­vinent son ho­mo­sexua­li­té. Le père sur­tout, le plus sou­vent ivre et violent; hu­mi­liant, il ne se prive de re­marques acerbes sur son fils ef­fé­mi­né qui joue avec les pou­pées de sa soeur et qui n’aime pas le sport, – toutes ces choses aux­quelles les gais d’hier et d’au­jourd’hui pour­raient s’iden­ti­fier. Pour échap­per à cette sorte d’en­fer­me­ment et d’ex­clu­sion, le jeune Éric plonge dans la musique de son temps et voue à Shei­la une pas­sion.

Ces frag­ments de vie forment un en­semble de petites touches dé­li­cates où les sen­ti­ments se bous­culent, sans ja­mais être lar­moyants. En fait, l’écri­vain a le sens de l’hu­mour et nous épargne le mi­sé­ra­bi­lisme que pour­raient sug­gé­rer les mo­ments de souf­frances vé­cus par le jeune Éric. On y trouve des sou­ve­nirs à la fois doux et graves. La pu­deur et le charme nous en­traînent: nous par­cou­rons les an­nées de for­ma­tion du nar­ra­teur, ce Bil­dung­sro­man qu’est qui pro­cure un grand plai­sir de lec­ture.

Tout autre dans son ton et son écri­ture est le ré­cit de Christophe Honoré, ci­néaste connu, mais aus­si écri­vain aux nom­breux livres, dont cer­tains pour en­fants. Nous sommes avec lui dans le temps pré­sent, qui n’est guère doux et tran­quille. Honoré est donc un adulte de 47 ans, père d’une fillette qui va bien­tôt en­trer dans l’ado­les­cence. Son his­toire com­mence par une ef­frac­tion: on a pu­nai­sé sur sa porte une in­sulte sous forme de contre­pè­te­rie qui tra­duit sa si­tua­tion de père et de gay. Il faut dire qu’on est en plein dans les ma­ni­fes­ta­tions contre le «Ma­riage pour tous» en France. Puis, une se­maine plus tard, il trouve dans sa boîte à lettres une en­ve­loppe qui lui est des­ti­née, mais dé­chi­rée et qui contient de la merde. Ces deux événements sont pour lui atroces, graves. Ce sont des cas­sures; son quo­ti­dien en est bou­le­ver­sé. Au lieu de les prendre à la lé­gère, il se mor­fond, pressent un en­ne­mi hy­po­crite et in­ti­mi­dant. Peu­têtre est-ce un ami qui lui en veut? Voire un an­cien amant?

Au cours de son ques­tion­ne­ment, c’est toute une vie faite d’ami­tié, d’amour, de joie, de réa­li­sa­tion de soi (il est un ci­néaste re­con­nu) qui re­monte. Voi­ci les livres qu’il a ai­més. Les ar­tistes qu’il a ad­mi­rés (et dont il in­sère dans son livre des photos: Kol­tès, Col­lard, De­my, Gui­bert, Map­ple­thorpe…). Son en­fance en Bre­tagne. Ses voyages. Ses dragues. Son dé­sir d’en­fant, qu’il au­ra avec une amie hé­té­ro­sexuelle qui ac­cepte de le faire. Sa fille sur­nom­mée Orange. Sa pa­ter­ni­té, qu’il vou­lait in­tègre et to­tale. On sau­ra à la fin qui a si­gné ces actes ho­mo­phobes, mais nous au­rons au fil des pages bé­né­fi­cié d’un ré­cit puis­sant, d’une grande poé­sie, aux en­vo­lées ly­riques, aux confessions an­gois­santes. Christophe Honoré doute, in­ter­roge, par­fois de fa­çon crue mais tou­jours sen­sible, son rap­port à la pa­ter­ni­té, à ses amours an­ciennes, à ses ren­contres in­tel­lec­tuelles, au sida (les ar­tistes pré­sents en pho­to dans l'ou­vrage sont tous morts de cette ma­la­die). Il re­vient sur ce qui l’a for­gé, nour­ri, pous­sé vers la créa­tion et la pa­ter­ni­té. est ain­si un au­to­por­trait fort, ex­trê­me­ment libre et gé­né­reux.

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