CH­RIS...

C’EST MON GENRE

Fugues - - Sommaire - 6 PA­TRICK BRU­NETTE

Son pre­mier al­bum a été un suc­cès pla­né­taire: pla­nét 1,3 mil­lions de co­pies de «Cha­leur hu­maine» ont été ven­dues vend de­puis sa sor­tie, en 2014. Ch­ris­tine and the Queens ré­pé­te­ra-t-elle cet ex­ploit avec «Ch­ris»? Hé­loïse Le­tis­sier a ac­cep­té de ré­pondre aux ques­tions de Fugues où il est ques­tion de genre, de pan­sexua­li­té, de pop mu­sic et de danse.

Au bout du fil, l’ar­tiste fran­çaise en­chaine les en­tre­vues à quelques jours du lan­ce­ment de son nou­vel al­bum. Elle est dans un taxi, à Pa­ris, lorsque je la joins. Je suis –je l’avoue - ner­veux. Le fan que je suis se­rat-il dé­çu? L’ar­tiste qui cu­mule prix et hon­neurs (elle a même fait la une du ma­ga­zine Time en 2016) se­ra-t-elle gé­né­reuse en en­tre­vue? Après quelques mi­nutes de dis­cus­sion, mon stress se dis­sipe. Ch­ris alias Ch­ris­tine alias Hé­loïse se dé­voile.

Les dé­buts de Ch­ris­tine

Hé­loïse s’avoue elle-même sur­prise de l’ex­plo­sion de sa car­rière. «Au dé­but, je ne pen­sais pas en termes de car­rière. J’étais juste dans le plai­sir de l'écri­ture mu­si­cale. Oui, c’est al­lé plus vite que ce que je pen­sais! C’est très frap­pant!» C’est en 2010 qu’elle com­mence à tra­vailler sur des chan­sons sous l’ap­pel­la­tion Ch­ris­tine and the Queens, en l’hon­neur de drag-queens chan­sons, des ren­con­trées EP et en 2014, à Londres. Cha­leu­rhu­maine. Quelques «Ce pre­mier al­bum, c’était presque une ano­ma­lie! J’ai fait ces chan­sons à Londres, avec des ré­fé­rences an­glo-saxonnes, en me di­sant que ça ne pas­se­ra ja­mais à la ra­dio, mais que ça fe­rait un jo­li al­bum.» Faut croire que le jo­li al­bum a plu! Le suc­cès monstre a été sui­vi de concerts, d’ap­pa­ri­tions té­lé par­tout dans le monde. «Après, je ne me suis pas as­sise en me di­sant "c’est fan­tas­tique", mais en me de­man­dant: et main­te­nant, qu’est-ce que je vais ra­con­ter?»

Mes­dames et mes­sieurs, voi­ci Ch­ris

En juillet der­nier, une pre­mière vi­déo du nou­vel al­bum est lan­cée: Damn, dis-moi (et sa ver­sion an­glaise, Girl­friend). On dé­couvre Hé­loïse aux che­veux courts, look gar­çonne, aux mou­ve­ments vi­rils. Bye Ch­ris­tine, voi­ci Ch­ris! «L’idée c’est de prendre un per­son­nage de scène pour être da­van­tage moi-même. C’était une fa­çon de m’au­to­ri­ser plus de choses en choi­sis­sant mon nom. C’est une vraie dé­marche qui a chan­gé ma vie, pour avoir moins peur, moins honte, pour es­sayer de re­trou­ver du pou­voir avec mon lan­gage. Donc, Ch­ris­tine and the Queens, c’était dé­jà ce pro­cé­dé-là et Ch­ris, c’est juste l’évo­lu­tion de ce per­son­nage.» De­puis les dé­buts de Ch­ris­tine and the Queens, Hé­loïse se plait à re­dé­fi­nir, à ques­tion­ner les codes du genre, de la sexua­li­té. Et ce nou­vel al­bum la pro­pulse en­core plus loin dans sa ré­flexion sur la flui­di­té des genres. Pour­quoi? «Parce que c’est ma vie, quoi! Ma vie de femme s’est construite sur ces ques­tion­ne­ments parce que j’ai souf­fert du cloi­son­ne­ment des genres et parce que j’aime tra­vailler la théâ­tra­li­té des genres! Pour m’en éman­ci­per aus­si. Ce n’est pas de la stra­té­gie; ce sont des ques­tions que je me suis po­sée toute ma vie. Mais en at­ten­dant que ce vieux monde pa­triar­cal tombe, ce se­ra tou­jours une grande part de ma ré­flexion.»

Queer, I

Hé­loïse s’af­fiche, queer, pan­sexuelle. «Je ne te cache pas qu’en France, ça a été as­sez com­pli­qué de par­ler de mon dis­cours sur le genre, sur la dé­cons­truc­tion du genre et aus­si sur ma sexua­li­té. Je pense qu’on est un pe­tit peu en re­tard là-des­sus. Je pense qu’il y a en­core quelque chose de très en­ra­ci­né, de ma­cho et pa­triar­cal, en France.» Le su­jet l’in­ter­pelle. Elle ren­ché­rit. «J’en avais par­lé en France tout sim­ple­ment et c’est de­ve­nu une ac­croche jour­na­lis­tique, presque sca­breuse qui, pour moi, était un pro­blème. Pour moi, c’était nor­mal d’en par­ler car, en gran­dis­sant, j’avais man­qué de re­pré­sen­ta­tion, d’en­tendre des gens en par­ler sim­ple­ment.»

L’ar­tiste de 30 ans me ra­conte que trop sou­vent en en­tre­vue en France, on lui fait re­mar­quer qu’elle met trop de l’avant sa sexua­li­té. «Je trouve que c’est une re­marque par­ti­cu­liè­re­ment ho­mo­phobe. Je ne mets pas du tout en scène ma vie pri­vée. Sur mes ré­seaux so­ciaux, je suis quel­qu’un d’as­sez mys­té­rieux. Je trouve ça symp­to­ma­tique de me faire dire que je donne trop, con­trai­re­ment à une Beyon­cé qui se met en scène, quoi!»

En An­gle­terre, elle fait re­mar­quer qu’il n’en est pas ques­tion de la même fa­çon. Ça semble être ba­nal, voire nor­ma­li­sé. Aux États-Unis, elle sait qu’elle est po­pu­laire au­près d’un pu­blic as­sez ni­ché qui com­prend cette no­tion de pan­sexua­li­té, de queer.

D’ailleurs, cer­tains as­so­cient au­jourd’hui queer à un phé­no­mène de mode. Et ça, ça l’énerve. «Quand je parle de la pen­sée queer, je fais ré­fé­rence à une pen­sée qui re­met en ques­tion la so­cié­té, qui ques­tionne la norme et aus­si la so­cié­té ca­pi­ta­liste. Alors quand on me dit qu’être queer c’est

«Quand je parle de la pen­sée queer, je fais ré­fé­rence à une pen­sée qui re­met en ques­tion la so­cié­té, qui ques­tionne la norme et aus­si la so­cié­té ca­pi­ta­liste. Alors quand on me dit qu’être queer c’est mode, que c’est le fun que je sois pan­sexuelle, ça m’agace. Je n’aime pas que ce soit quelque chose qui me dé­fi­nisse parce que c’est fa­shion».

mode, que c’est le fun que je sois pan­sexuelle, ça m’agace. Je n’aime pas que ce soit quelque chose qui me dé­fi­nisse parce que c’est fa­shion. C’est une autre fa­çon de mal in­ter­pré­ter la pen­sée queer. Pour moi, la pen­sée queer m’a éman­ci­pée. Fau­drait qu’il y ait une nor­ma­li­sa­tion de ça, quelque part entre être me­ga­fa­shion et être poin­tée du doigt.» À quel mo­ment s’est-elle re­con­nue dans ce mode de vie queer? «Ce sont des choses que j’ai vé­cues, que j’ai ex­pé­ri­men­tées, que j’ai lues as­sez jeune car j’avais la chance d’être dans une mai­son où il y avait beau­coup de livres. À 15 ans, j’ai lu Ju­dith But­ler. Ça m’a fait beau­coup de bien car l’idée du genre comme une per­for­mance, c’est quelque chose que je res­sen­tais de­puis que j’étais pe­tite. J’ai lu beau­coup d’au­teures femmes aus­si. Au­jourd’hui, je suis abon­née à plu­sieurs blogues de gens en­ga­gées, des mi­li­tantes et ça me fait du bien d’al­ler lire là-des­sus. Ça me per­met de ren­con­trer des fé­mi­nistes et, de fil en ai­guille, je ren­contre, par exemple, des fé­mi­nistes an­ti­ra­cistes et j’évo­lue.» Elle l’avoue, ce nou­vel al­bum est le plus per­son­nel, elle se met vrai­ment à nue. Elle est ca­pable de par­ler de sui­cide ( Doesn’tMat­ter) au­tant que de ses amours ( Wha­taWo­man­must­do, chan­son dans la­quelle elle parle de son at­ti­rance en­vers une femme butch et aus­si en­vers un jeune homme.) Je lui rap­pelle cette ré­ponse qu’elle avait don­née à la jour­na­liste du Va­ni­ty FairF­rance, en 2016: «Je me sens freak. Je me suis tou­jours sen­tie en dé­ca­lage.» Vit-elle tou­jours ce même fee­ling? «Je pense que je me sen­ti­rai tou­jours un peu en dé­ca­lage (rires). Je ne sais pas si c’est parce que je l’ai res­sen­ti très fort très jeune et que ça te quitte ja­mais. Di­sons que ça forme une fa­çon de voir le monde. Ça me donne une pers­pec­tive, une em­pa­thie. Même dans ce que je fais, dans la pop mu­sic, je me sens tou­jours in­si­deand

«Je pense que je me sen­ti­rai tou­jours un peu en dé­ca­lage (rires). Je ne sais pas si c’est parce que je l’ai res­sen­ti très fort très jeune et que ça te quitte ja­mais. Di­sons que ça forme une fa­çon de voir le monde. »

out, tu sais. Je ne me sens ja­mais com­plé­te­ment de­dans. J’ai tou­jours un re­gard de nerd sur le mi­lieu de la pop dans le­quel je suis, c’est mar­rant. Y’a tou­jours une ten­sion comme ça.»

En concert

Pour avoir eu la chance de la voir sur scène, je peux vous le dire, Hé­loïse sait bou­ger. Une bête de scène. Les vi­déos le prouvent: s’ex­pri­mer avec son corps est tout aus­si im­por­tant que par sa voix. À quoi doit-on s’at­tendre pour son pro­chain spec­tacle, le 6 no­vembre à la Place Bell, à La­val? «Je suis dé­jà en train de tra­vailler sur la scé­no­gra­phie de ce nou­veau concert. Le nou­vel al­bum parle beau­coup du dé­sir et du corps, donc oui, il y au­ra beau­coup de danse. Di­sons seule­ment que j’ai plus de ré­fé­rences en théâtre contem­po­rain, voire en opé­ra qu’en concerts clas­siques. Je veux tra­vailler la sen­sua­li­té. Aus­si, je n’aime pas trop les concerts qui disent aux gens quoi pen­ser. Je n’aime pas quand il y a du stro­bo­scope quand il faut être éner­vé. Je suis contre ces fa­çons d’im­po­ser des sen­ti­ments aux gens. Mais je ne veux pas trop en dire pour rien gâ­cher! Di­sons seule­ment que j’ai ima­gi­né com­ment ça se­rait d’en­trer dans une pein­ture tous en­semble, le pu­blic et moi. Voi­là.» Elle n’en est pas à sa pre­mière vi­site au Qué­bec. «Chaque fois, c’était pour les concerts. Mais j’ai­me­rais bien y re­tour­ner juste pour y chil­ler!» Elle garde un beau sou­ve­nir de ces pres­ta­tions ici: «Je me sou­viens, au Mé­tro­po­lis, les gens chan­taient plus fort que moi. La pre­mière fois, j’étais souf­flée que les gens chantent si fort… et tout le temps! Je crois même que j’ai pleu­ré un peu sur scène. C’était très émou­vant.» Je lui ai pro­mis que je se­rai dans la foule… et que je chan­te­rai fort! Elle a ri.

Al­bum «CH­RIS», de Ch­ris­tine and the Queens, dis­po­nible par­tout. En spec­tacle à La­val, à la Place Bell, le 6 no­vembre 2018. chris­ti­neand­the­queens.com

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