AU-DE­LÀ DES CLI­CHÉS par Sa­muel La­ro­chelle

Fugues - - Sommaire - SA­MUEL LA­RO­CHELLE sa­muel_­la­ro­chelle@hot­mail.com Ins­ta­gram : sa­muel_­la­ro­chelle

On sait qu’il existe plu­sieurs hommes et femmes hé­té­ro­sexuels qui ont à l’oc­ca­sion des re­la­tions sexuelles et/ou af­fec­tives avec des per­sonnes du même sexe. À l’in­verse, on parle peu des gais et les­biennes qui ont par­fois des aven­tures ou des re­la­tions avec des per­sonnes de sexe op­po­sé. On pense ra­re­ment aux in­ter­ro­ga­tions qui tra­versent leur es­prit, aux ré­ac­tions de leurs proches et au re­po­si­tion­ne­ment so­cial que ce­la peut gé­né­rer. Jus­qu’à ce qu’on y soit soi-même con­fron­té.

La pen­sée m’a tra­ver­sé l’es­prit il y a quelques mois en rai­son de ma re­la­tion avec une femme que je connais de­puis long­temps. Un être hu­main comme il s’en fait peu. Une beau­té sans ef­forts. Un sou­rire fou­droyant. Un re­gard d’une telle pro­fon­deur que j’ai en­vie de m’y perdre à ja­mais. Un jo­li teint ba­sa­né qui me rap­pelle Jas­mine dans Alad­din. Un ac­cent qui sonne comme de la mu­sique à mes oreilles. Une joie de vivre qui me happe chaque fois que je la croise. Une conni­vence qui s’est ins­tal­lée entre nous dès que nos re­gards se sont croi­sés, dans les cou­loirs d’une école de yo­ga, il y a des an­nées. Au­cun mot n’avait été échan­gé, mais nous pou­vions ai­sé­ment per­ce­voir les étin­celles entre nous. Lorsque la dis­cus­sion s’est mise de la par­tie, nous avons confir­mé l’in­évi­table: nous étions tom­bés sous le charme l’un de l’autre. À l’époque et du­rant les an­nées qui ont sui­vi, je la voyais comme une amie et je trou­vais tout à fait nor­mal de rou­cou­ler pour un hu­main sur qui je ne fan­tas­mais pas sexuel­le­ment. Pour­tant, un flou s’est ins­tal­lé l’hi­ver der­nier. Con­si­dé­rant que nous mé­ri­tions plus que des sou­rires com­plices et de brèves dis­cus­sions entre deux sa­lu­ta­tions au so­leil, je lui ai pro­po­sé qu’on se voit en-de­hors de l’école de yo­ga pour qu’on se connaisse da­van­tage et qu’on de­vienne des amis. Elle a sug­gé­ré à la blague un brunch ou une soi­rée aux chan­delles. Trop heu­reux de croi­ser quel­qu’un ca­pable de trans­for­mer une soi­rée en oc­ca­sion spé­ciale, je me suis em­bal­lé et lui ai pro­po­sé une soi­rée dans mon sa­lon, as­sis sur des oreillers, avec des chan­delles par­tout. On a conti­nué à dé­con­ner, jus­qu’à ce qu’elle res­sente le be­soin de vé­ri­fier si j’étais en train de la dra­guer. Sé­rieu­se­ment. Je suis tom­bé des nues. Je sa­vais qu’elle connais­sait mon orien­ta­tion sexuelle. J’ai tou­jours ai­mé char­mer. Mais à ma connais­sance, c’était la pre­mière fois qu’une femme ima­gi­nait que j’es­sayais de la sé­duire. Et aus­si la pre­mière fois que je me de­man­dais si c’était peut-être le cas, in­cons­ciem­ment.

Je peux af­fir­mer avec cer­ti­tude que si j’étais hé­té­ro­sexuel, je flan­che­rais pour elle. Sauf que je me suis tou­jours iden­ti- fié comme un homme gai. Et sou­dai­ne­ment, je m’in­ter­roge à sa­voir si je me suis en­fer­mé dans une vi­sion ri­gide des choses. Je me ques­tionne si je suis ca­pable, moi aus­si, de me concen­trer sur la per­son­na­li­té de l’hu­main et d’être ex­ci­té sexuel­le­ment par le corps d’une femme au­tant que par ce­lui d’un homme. J’ai tou­jours trou­vé la phy­sio­no­mie fé­mi­nine ma­gni­fique. Mais comme le sexe des femmes est l’équi­valent d’une ter­ra in­co­gni­ta sur la­quelle je ne peux que spé­cu­ler, je me suis dit que je sau­rais si ça m’in­té­resse si je m’y rends un jour. Pas si je me force à vé­ri­fier. Seule­ment si j’ai la cu­rio­si­té na­tu­relle.

Avec le temps, j’ai pous­sé la ré­flexion un cran plus loin. Com­ment ré­agi­raient les gens au­tour de moi? Sans vou­loir tom­ber dans le piège du re­gard des autres, j’ai quand même fait un co­ming-out fort si­gni­fi­ca­tif au­près de mes proches à 17 ans. Et j’ai éta­bli de nom­breuses re­la­tions ami­cales avec des filles en pro­fi­tant de l’énorme avan­tage qui vient avec mon ho­mo­sexua­li­té: l’ab­sence to­tale d’am­bi­guï­té sexuelle. Entre elles et moi, les es­poirs de rap­pro­che­ments sont in­exis­tants. On peut dor­mir en­semble dans le même lit sans la moindre gêne. Cer­taines se changent de­vant moi sans pu­deur. La plu­part d’entre elles se confient sur leurs re­la­tions amou­reuses/sexuelles, parce que je peux leur of­frir une pers­pec­tive dif­fé­rente ET parce que je ne se­rai ja­mais un gars avec qui elles pour­raient vi­si­ter cette zone re­la­tion­nelle. N’ayant pas peur d’être ju­gées, elles sont d’au­tant plus ou­vertes et franches, ce qui dé­cuple la puis­sance de notre ami­tié. Alors, si je réa­li­sais un jour que je suis par­fois at­ti­ré par des femmes, est-ce que la na­ture de mes ami­tiés avec ces filles se trans­for­me­rait com­plè­te­ment? Y au­rait-il un pe­tit doute qui bou­sille­rait tout?

Il y a quelque temps, j’ai po­sé la ques­tion à cer­taines de mes amies. Elles m’ont toutes ré­pon­du que ça ne chan­ge­rait rien à leurs confi­dences et à leur ai­sance. Peut-être parce qu’elles sont convain­cues que je score très fort en tant qu’ho­mo­sexuel sur l’échelle de King­sey. Mais si les choses évo­luaient avec le temps, si je fai­sais des ex­pé­riences avec une ou des femmes qui me plai­saient, en dé­mon­trant que l’être hu­main est en constante évo­lu­tion tout au long de sa vie et qu’on ne peut pré­dire la tan­gente de sa per­son­na­li­té ou de son at­ti­rance… que se pas­se­rait-il?

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