LES MI­GNONS: L’AMOUR, C’EST LA GUERRE par Fré­dé­ric Trem­blay

Fugues - - Sommaire - 6 FRÉ­DÉ­RIC TREM­BLAY fred_­trem_09@hot­mail.com Ins­ta­gram : fred.trem.9

Il y a main­te­nant près de deux mois que cette idée folle ma­rine dans l’es­prit de Jo­na­than: écrire un ro­man. Lui qui n’a ja­mais pon­du que quelques nou­velles, et en­core, sous la pres­sion d’amis qui mon­taient des re­cueils col­lec­tifs... En fait, s’il était tout à fait hon­nête avec lui­même, il s’avoue­rait qu’il a l’im­pres­sion de te­nir un fi­lon qui pour­rait bien faire de cette his­toire d’amour la meilleure de tous les temps. Pas la plus ro­man­tique au sens clas­sique du terme; mais la plus re­pré­sen­ta­tive, pour­quoi pas? Oui, vrai­ment, il re­mer­cie Goethe et sa chi­mie li­mi­tée de lui avoir don­né cette en­vie de s’in­for­mer à pro­pos de la théo­rie ato­mique de la va­lence des élec­trons. Plus il en avait ap­pris à ce su­jet, plus il avait fait de liens avec les re­la­tions hu­maines; et plus il avait fait de liens avec les re­la­tions hu­maines, plus il avait ap­pré­cié la beau­té de la chi­mie. Au fond, pense-t-il avec un sou­rire, peut-être qu’il a man­qué sa vo­ca­tion et qu’il au­rait dû étu­dier en sciences na­tu­relles. En­fin! il n’est ja­mais trop tard...

Deux mois, ç’a été bien as­sez pour ac­cu­mu­ler dans son or­di­na­teur des pages et des pages de notes – ébauches de si­tua­tions, des­crip­tions de per­son­nages, fil nar­ra­tif, tout y est. Il ne lui reste plus qu’à s’at­ta­quer au coeur du pro­jet, c’est-àdire l’écri­ture elle-même. Ce pre­mier geste de la créa­tion, ins­tinc­tif à l’ar­tiste d’ex­pé­rience, fait tou­jours peur au dé­bu­tant: ce­lui de don­ner le pre­mier coup de pin­ceau, d’en­le­ver le pre­mier mor­ceau de roc, d’écrire le pre­mier mot. Il n’y a que le pre­mier pas qui coute; et c’est vrai en art plus qu’ailleurs, parce qu’on s’y rend res­pon­sable de ma­té­ria­li­ser une idée qu’on a sou­vent pas­sé long­temps à gon­fler, par­fois jus­qu’à la rendre hors de pro­por­tion. Un jour, après le pre­mier ca­fé du ma­tin, Jo­na­than s’im­mo­bi­lise d’un coup. La cer­ti­tude du dif­fi­cile mais in­évi­table com­men­ce­ment lui trotte dans la tête de­puis un mo­ment, mais il a dû se pas­ser dans ses rêves de cette nuit quelque chose qui a li­bé­ré la bête de sa cage: l’im­pé­ra­tif est tel­le­ment fé­roce qu’il at­taque tous ses nerfs et le pa­ra­lyse. S’il ne s’at­telle pas im­mé­dia­te­ment à l’écri­ture de ce fa­meux ro­man, il ne le fe­ra ja­mais.

Il drome s’y lance de la donc page presque blanche comme ni du tun­nel un au­to­mate. car­pien Au­cun ne l’em- syn­pêchent de ta­per la pre­mière ph­rase. Les autres s’en­chainent tout na­tu­rel­le­ment. Quand il re­lève la tête, le so­leil se couche. Il y a pas­sé toute la jour­née sans s’en rendre compte – sans man­ger, sans boire, sans al­ler aux toi­lettes. Après un mo­ment de pa­nique face au constat du fait que son es­prit peut re­pré­sen­ter un dan­ger pour son corps, il en­tend son es­to­mac le rap­pe­ler à l’ordre d’un pro­fond et in­ter­mi­nable gar­gouille­ment. Il se pré­ci­pite sur le ré­fri­gé­ra­teur et avale toute la bouffe qui lui tombe sous la main. Ayant man­gé trop vite, et donc trop tout court, il se sent bien­tôt sur le point d’ex­plo­ser. La seule so­lu­tion lui semble d’al­ler s’étendre. Au sa­lon, pour­quoi pas, puisque Lu­do­vic est cen­sé ve­nir le voir plus tard en soi­rée. À peine a-t-il le temps de po­ser sa tête sur un des ac­cou­doirs qu’il s’en­dort comme une buche.

Jo­na­than est ré­veillé le len­de­main ma­tin par une agréable odeur de ba­con en train de cuire. Il se rend à la cui­sine et trouve Lu­do­vic qui lui jette un clin d’oeil go­gue­nard. «Bon­jour, mon pa­res­seux pré­fé­ré! Dis donc, je sa­vais pas que tu pou­vais ron­fler à ce point!» «C’est pro­ba­ble­ment la pre­mière fois de ma vie... Faut dire que j’étais fa­ti­gué pour vrai, pour être même pas ca­pable d’at­tendre que tu ar­rives.» «T’in­quiète, j’avais sup­po­sé que tu avais une bonne rai­son. Tu me l’ex­pliques?» Alors Jo­na­than lui ra­conte sa jour­née d’hier. Pas qu’il en ait beau­coup à dire; il ex­plique sur­tout qu’il n’avait ja­mais réa­li­sé avant qu’un ef­fort in­tel­lec­tuel pou­vait être aus­si ex­té­nuant. Des jour­nées de ré­pé­ti­tion drai­nantes, il en avait eu sa dose... Mais qu’une pure dé­pense cé­ré­brale mène son corps au bout de ses forces? Ja­mais. Lu­do­vic dit qu’il com­prend.

Plus le temps passe, moins Jo­na­than en est cer­tain. Il réa­lise que l’écri­ture l’ab­sorbe au point de le cou­per du reste du monde. Il se met à né­gli­ger sa fa­mille, ses amis, son co­pain. Lu­do­vic a la clé de son ap­par­te­ment et il peut donc en­trer seul quand Jo­na­than s’en­dort sur son cla­vier pour n’avoir pas su s’ar­rê­ter à temps. Mais il ne lui re­fait plus de dé­jeu­ner à son ré­veil. Il lui ar­rive même de par­tir avant en lais­sant une note au ton de re­proche à peine voi­lé. Quand Lu­do­vic le confronte de vive voix à pro­pos de son pro­jet, Jo­na­than ré­pond sur la dé­fen­sive en di­sant qu’il s’ima­gi­nait qu’un ar­tiste pour­rait com­prendre le genre de pas­sion qui l’ha­bi­tait. Lu­do­vic dit qu’il com­prend, mais... Cette dis­cus­sion, comme tant d’autres par la suite, mène au tem­pé­tueux dé­part de Lu­do­vic dans un cla­que­ment de porte. Tant pis! se dit Jo­na­than avant de re­tour­ner à son por­table.

Un cer­tain après-mi­di, alors qu’il se laisse em­por­ter par la ca­rac­té­ri­sa­tion du per­son­nage le plus in­dé­pen­dant d’es­prit qu’il ait pu ima­gi­ner – avec tout le vo­ca­bu­laire chi­mique né­ces­saire pour le com­pa­rer aux gaz nobles –, il s’ar­rête de ta­per, sidéré. Ce qu’il dé­peint, c’est lui-même de­puis qu’il a com­men­cé à écrire le ro­man. D’al­ca­lin ou d’ha­lo­gène qu’il était, il est pas­sé à une couche de va­lence pleine sans faire la moindre liai­son. Ce constat, très simple, lui en semble un pour­tant es­sen­tiel, à cô­té du­quel il n’au­rait pas dû pas­ser. Ce­lui de la pos­si­bi­li­té, pour les atomes, de se trans­for­mer en ga­gnant des pro­tons et des élec­trons. Ce­lui de la pos­si­bi­li­té, pour les hu­mains, de chan­ger se­lon leurs ex­pé­riences. Au fond, peut-être estce là la plus belle, la plus grande, la plus pure des po­ly­va­lences: au-de­là de tous les amou­reux pos­sibles, la di­ver­si­té suc­ces­sive de ma­nières d’ai­mer au cours d’une seule et même exis­tence.

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