De Mon­tréal à Qué­bec : quand le sport fait ré­flé­chir

Le Dé­fi kayak Des­ga­gnés est un exer­cice d’en­du­rance de quatre jours qui per­met de connec­ter avec l’éton­nant fleuve Saint-Laurent.

Géo Plein Air - - News - par Alain McKen­na

Le Dé­fi kayak Des­ga­gnés, quatre jours pour se connec­ter au Saint-Laurent.

Du bas­sin Bi­cker­dike juste au sud du Vieux-Mon­tréal, on ne voit pas Qué­bec. En­core moins la pe­tite plage de Beau­port qui, 265 km plus loin, at­tend l’ar­ri­vée des kaya­kistes as­sez braves pour pas­ser les pro­chains jours à pagayer sur le Saint-Laurent. En so­lo ou en tan­dem, ils sont 140 adeptes à avoir amas­sé suf­fi­sam­ment d’ar­gent pour en­suite re­le­ver ce dé­fi spor­tif unique en son genre.

Après tout, le Dé­fi Des­ga­gnés est la plus longue ex­pé­di­tion or­ga­ni­sée en kayak au pays. La vi­tesse moyenne d’un kayak étant d’en­vi­ron 6 km/h, vous au­rez com­pris que des jour­nées bien char­gées sont au me­nu.

Ça com­mence d’ailleurs très fort : la pre­mière moi­tié du pé­riple fait 144 km et mène l’équi­page jus­qu’à Trois-Ri­vières, avec un ar­rêt noc­turne à So­rel. Deux longues jour­nées ponc­tuées par un pas­sage cor­sé dans les pe­tits ra­pides au pied du quai de l’Hor­loge, à Mon­tréal, pour lan­cer le pro­gramme, puis, le len­de­main, par la longue et épui­sante tra­ver­sée du lac Saint-Pierre, tout juste après Loui­se­ville.

Les soi­rées en­dia­blées di­ri­gées par un Yann Per­reau éner­gique ont donc in­té­rêt à être courtes… Sur­tout que le cam­ping sur des ter­rains mu­ni­ci­paux qui ne sont pas exac­te­ment conçus pour y pas­ser la nuit, ne re­pose pas né­ces­sai­re­ment au­tant qu’une nuit à l’hô­tel (une op­tion of­ferte par les or­ga­ni­sa­teurs, mais qui coûte un peu plus cher).

En fait, on se de­mande com­ment il fait, le mu­si­cien de 40 ans, pour pagayer de jour, puis grat­ter la gui­tare de nuit, tout en gar­dant le sou­rire…

CONTRE VENTS ET… MA­RÉES?

Or­ga­ni­sé pour la se­conde fois en 2016 afin de bou­cler à nou­veau le fi­nan­ce­ment an­nuel de l’or­ga­nisme Jeunes mu­si­ciens du monde, le Dé­fi kayak Des­ga­gnés comp­tait sur ses «vé­té­rans» pour désa­mor­cer cer­taines craintes (« Des vagues de 2 ou 3 m de haut ! »), pour gé­né­rer une cer­taine an­ti­ci­pa­tion («Avec le vent, on at­teint les 20 km/h ! ») et, dans l’en­semble, pour as­su­rer la sé­cu­ri­té du groupe.

Ceux-là ont d’ailleurs vé­cu l’ex­pé­rience dif­fé­rem­ment, cette fois grâce à une mé­téo somme toute clé­mente qui au­ra apla­ni les ca­prices du grand fleuve. L’an­née pré­cé­dente, des vents in­sis­tants avaient for­cé les kaya­kistes à prendre l’au­to­bus pour une por­tion du tra­jet. Cette an­née, c’est plu­tôt le so­leil qui a pro­vo­qué les plus im­por­tants pé­pins, la plu­part étant as­so­ciés à une sous-uti­li­sa­tion de crème so­laire…

N’al­lez pas croire que c’était une par­tie de plai­sir pour au­tant. À rai­son d’une seule pe­tite pause de quelques mi­nutes par heure, du le­ver au cou­cher du so­leil (ex­cluant une heure de lunch, heu­reu­se­ment), l’exer­cice exige une pré­pa­ra­tion adé­quate, faute de quoi le cou, le dos ou les bras paient le prix. Pou­voir dé­ju­per pour se lan­cer à

l’eau, puis re­tour­ner sur sa mon­ture d’un seul mou­ve­ment fluide est un atout non né­gli­geable.

Ça ex­plique pour­quoi, au fil des ki­lo­mètres, s’ins­talle une dy­na­mique d’équipe per­met­tant aux moins ex­pé­ri­men­tés d’être ai­dés («re­mor­qués» est un terme éga­le­ment ac­cep­té) par les plus aguer­ris. Le groupe est aus­si di­vi­sé en plus pe­tites équipes qui se viennent en aide, le cas échéant, ou qui pro­fitent plus gé­né­ra­le­ment des courtes pauses pour s’en­cou­ra­ger, se ta­qui­ner, ou s’échan­ger des astuces et con­seils.

DES PAY­SAGES DÉROUTANTS

Heu­reu­se­ment qu’il y a ces mo­ments de ré­pit pour échan­ger avec les autres kaya­kistes, car si- non, na­vi­guer le fleuve Saint-Laurent entre les deux plus grandes villes de la pro­vince est une ex­pé­rience éton­nam­ment so­li­taire.

Il y a évi­dem­ment ces ba­teaux de plai­sance croi­sés ici et là. Cer­tains sont as­sez cu­rieux pour ra­len­tir et po­ser les ques­tions d’usage. D’autres font des vagues et semblent vou­loir jouer les mal­com­modes. D’autres en­core se tiennent loin des kayaks. Na­tu­rel­le­ment, les ba­teaux de mar­chan­dises, d’énormes mas­to­dontes quand on les toise du haut d’un kayak de mer, font bien de gar­der leurs dis­tances!

Ce qui confère à l’ex­pé­rience ses airs de tra­ver­sée du dé­sert, c’est la cas­sure qui existe entre le fleuve, ses berges et le reste du ter­ri­toire. On prend la me­sure de la né­gli­gence, de l’in­sou­ciance d’une bonne par­tie de la po­pu­la­tion face à un des plus im­por­tants cours d’eau du conti­nent. Le fleuve ? S’il n’y a pas de pont pour le tra­ver­ser, on s’en fout.

C’est bien dom­mage, car le Saint-Laurent en donne plein la vue à qui aime les pay­sages un tant soit peu déroutants. Les îles de So­rel, calmes et ver­doyantes. Les ra­pides de Des­cham­bault, juste avant Port­neuf, et la fa­laise qui les sur­plombe. Même les ponts, vu d’en des­sous, sont dif­fé­rents : Jacques-Car­tier, La­vio­lette, pont de Qué­bec…

Sur­tout que, lors­qu’on passe sous un de ces ponts, c’est une forme de sou­la­ge­ment en soi.

On les voit de loin, des heures du­rant, et on a l’im­pres­sion qu’on n’y ar­ri­ve­ra ja­mais…

POUR LA CAUSE

Vous vous en dou­tez, au­cun de ces points de re­père ne vaut le point ul­time, ce­lui de l’ar­ri­vée. Pas pour rien que c’est un dé­fi : pour la plu­part, la fi­nale est hau­te­ment émo­tive, et ça se com­prend. Quatre jours à pagayer sans re­lâche, dans un en­vi­ron­ne­ment exi­geant et somme toute iso­lé, c’est une épreuve que peu tra­ver­se­ront dans leur vie.

En 2016, l’évé­ne­ment a per­mis de re­mettre 125000$ à Jeunes mu­si­ciens du monde, l’or­ga­nisme pour le­quel tra­vaille Ma­thieu For­tier. C’est lui qui a créé le Dé­fi kayak. Les kaya­kistes pa­gaient donc pour la bonne cause. Pour par­ti­ci­per, cha­cun doit d’ailleurs amas­ser 2000$. Jeunes mu­si­ciens du monde uti­lise en­suite cette somme afin d’ai­der les jeunes de mi­lieux dé­fa­vo­ri­sés de la pro­vince à «dé­ve­lop­per leurs ca­pa­ci­tés et leurs as­pi­ra­tions en [leur] of­frant gra­tui­te­ment des cours de mu­sique, des ac­ti­vi­tés d’ex­pres­sion mu­si­cale et un ac­com­pa­gne­ment per­son­na­li­sé ».

Il fal­lait en­tendre quelques-uns de ces jeunes en concert, le troi­sième soir à Port­neuf, pour com­prendre qu’il y a là quelque chose de plus que le simple ef­fort phy­sique. Il y a aus­si la vo­lon­té d’avoir un im­pact po­si­tif sur son en­tou­rage.

Un im­pact qui se­ra re­nou­ve­lé cette an­née. Le Dé­fi kayak Des­ga­gnés se­ra de re­tour pour une troi­sième fois du 10 au 13 août pro­chain. Les kaya­kistes les plus aguer­ris pour­ront ve­nir (re)dé­cou­vrir le fleuve Saint-Laurent. Les moins ex­pé­ri­men­tés y trou­ve­ront un dé­fi de taille.

Un dé­fi spor­tif, bien sûr. Mais qui fait aus­si ré­flé­chir.

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