À la conquête des canyons qué­bé­cois

Tour à tour ran­don­née, grimpe, spé­léo­lo­gie, na­ta­tion et des­cente en rap­pel, le ca­nyo­nisme pro­met une sor­tie in­ou­bliable, peu im­porte la saison.

Géo Plein Air - - Sommaire - par Ben­ja­min Go­don

Le ca­nyo­nisme, une ac­ti­vi­té à es­sayer été comme hi­ver.

Le Québec cache dans ses en­trailles de fas­ci­nants re­paires où les des­centes tech­niques dans de spec­ta­cu­laires chutes et d’étroits cou­loirs font mon­ter le rythme car­diaque. L’hi­ver, on pro­gresse plu­tôt en s’ac­cro­chant aux cas­cades fi­gées. Le par­ti­ci­pant de­vient spé­léo­logue, par­fois ran­don­neur, mi-al­pi­niste et des­cen­deur… mais re­vient tou­jours de ces ex­cur­sions to­ta­le­ment éba­hi.

UNIQUE AU QUÉBEC : LE CA­NYO­NISME DE GLACE

On compte quatre en­tre­prises spé­cia­li­sées en ca­nyo­nisme (ap­pe­lé aus­si ca­nyo­ning) au Québec. La pro­vince peut par ailleurs se tar­guer d’être un pré­cur­seur en ma­tière de ca­nyo­nisme de glace, qui se pra­tique entre autres aux chutes Jean-La­rose, si­tuées dans la Côte-de-Beau­pré.

Cou­sin de l’es­ca­lade de glace, pri­vi­lé­giant tou­te­fois la des­cente sur des re­lais so­li­de­ment fixés dans la glace, ce nou­veau sport rend plus ac­ces­sible la dé­cou­verte des cours d’eau fi­gés par le gel, of­frant une pers­pec­tive in­édite sur ceux-ci. De dé­cembre à mars, dans la val­lée du mont Sainte-Anne, Ca­nyo­ning-Québec est la seule à oser la des­cente de ca­nyon en hi­ver.

Né en France au tour­nant des an­nées 1960, le ca­nyo­nisme consiste à che­mi­ner le long d’un cours d’eau, de pré­fé­rence lorsque ce­lui-ci se glisse dans des ra­vins, sur des pa­rois, des cas­cades et des chutes. L’été, une com­bi­nai­son iso­ther­mique, un bau­drier, un casque et des chaus­sures de ran­don­née forment l’at­ti­rail né­ces­saire pour se lan­cer à l’as­saut de ces lieux peu fré­quen­tés. L’hi­ver, on pri­vi­lé­gie la dou­doune, les mi­taines, les cram­pons et le pio­let.

Ac­com­pa­gnés d’un guide, les adeptes avancent en pi­quant la glace au plus froid de l’hi­ver. L’été, on marche et on rampe, on pro­gresse sur corde ou, en guise d’ap­pui, on re­court à la par­tie du corps la mieux si­tuée (tête, hanches, etc.) afin de se frayer un che­min dans les dé­dales ro­cheux.

Se­lon le lieu et la saison, di­vers sys­tèmes sont uti­li­sés : des an­crages, sur les­quels sont mon­tés des re­lais si­mi­laires à ceux uti­li­sés en es­ca­lade, per­mettent la des­cente en rap­pel. Aus­si, le fil de fer conti­nu sur le­quel on s’as­sure à l’aide de longes dy­na­miques, comme en via fer­ra­ta, est fré­quent. Ces ins­tal­la­tions per­mettent gros­so mo­do de se me­su­rer aux obs­tacles d’une ri­vière en sui­vant son cours. Ce­la im­plique évi­dem­ment de des­cendre, plu­tôt que d’es­ca­la­der.

EXPLORATION FAÇON GAS­PÉ­SIENNE

L’Au­berge Grif­fon Aven­ture, à un jet de pierre de Gas­pé et du parc na­tio­nal Fo­rillon, pro­pose la dé­cou­verte du ruis­seau Ches­nay en fai­sant du ca­nyo­nisme. C’est as­su­ré­ment l’as­pect lu­dique qui prime: d’in­nom­brables glis­sades, à même le roc qu’on di­rait taillé pour cette ac­ti­vi­té, se ter­minent dans de pro­fonds bas­sins à l’eau très claire. Des in­fra­struc­tures bâ­ties à même la pa­roi per­mettent de longs plon­geons, afin de dé­cou­vrir en apnée les bas­sins se suc­cé­dant en ter­rasses. Échelles et plu­sieurs mains cou­rantes faites de cordes pi­mentent la ba­lade dans un dé­cor somp­tueux. Les plus aguer­ris peuvent

fran­chir des tra­verses en se cram­pon­nant aux prises na­tu­relles des pa­rois, sans en­cor­dage, avec le risque de faire une chute dans l’eau... La des­cente en rap­pel n’est pour l’ins­tant pas une consti­tuante du par­cours.

À Sainte-Anne-des-Monts, une des portes d’en­trée du parc na­tio­nal de la Gas­pé­sie, Es­ka­mer Aven­ture pro­pose rien de moins qu’un raid à tra­vers le ruis­seau Cas­tor, à par­tir de l’Au­berge fes­tive Sea Shack. On part du fleuve pour se lan­cer dans l’as­cen­sion du cours d’eau, en pas­sant sous la route 132. L’aven­ture conjugue ty­ro­lienne, sauts pé­rilleux, glis­sades, pas­sages à gué et tra­verses de ponts sus­pen­dus. La des­cente en rap­pel dans les tor­rents est aus­si un in­con­tour­nable. L’as­pect fa­mi­lial est mis de l’avant, vu les mul­tiples pos­si­bi­li­tés of­fertes en fonc­tion des ca­pa­ci­tés des par­ti­ci­pants.

MI-SPÉ­LÉO­LO­GIE, MI-CA­NYO­NISME

Les grottes aux abords du village fan­tôme de Val-Jal­bert, au Saguenay–Lac-SaintJean, sont connues de­puis des lustres. On ra­conte même qu’au temps de la pro­hi­bi­tion, la vieille Phi­lo­mène, iden­ti­fiée comme la «sor­cière du ha­meau», dis­til­lait son al­cool, qu’elle ven­dait se­crè­te­ment dans une de ces ca­vernes. Les canyons, puits et karsts y sont nom­breux, grâce au schiste fa­ci­le­ment friable de la ré­gion. Le ruis­seau Ouel­let, émis­saire de la puis­sante ri­vière Ouiat­chouan, s’y fraie un che­min pro­fond et si­nueux à tra­vers le roc.

C’est dans ce sen­tier na­tu­rel que H2O Ex­pé­di­tion, une en­tre­prise de Des­biens, nous convie, jusque dans des sec­tions as­sé­chées dignes d’une unique et ori­gi­nale « via

sou­ter­ra­ta »! En­gon­cés entre deux pa­rois de schiste troué, on pro­gresse sous le va­carme de la cas­cade qui se mêle à la stu­pé­fac­tion des ran­don­neurs.

La plu­part du temps at­ta­chés à un câble d’acier, on avance dans cet antre pa­tiem­ment sculp­té par des tor­rents mil­lé­naires, of­frant une roche rap­pe­lant le gruyère, aux mil­liards de pe­tites po­chettes aux­quelles on peut s’agrip­per, et ce, même si la sur­face est mouillée. Le guide Jo­na­than Des­jar­lais ex­plique que cette oeuvre de Dame Na­ture est constam­ment mo­di­fiée, sur­tout en pé­riode de crue prin­ta­nière. Il pointe un énorme tronc coin­cé tout près, pri­son­nier de la ca­vi­té, qu’on di­rait trans­por­té là par ma­gie: «Il n’était pas là l’été der­nier; il bouche notre an­cienne route. Heu­reu­se­ment, ici, les che­mins sont nom­breux», ajoute-t-il en s’en­gouf­frant dans une veine ro­cheuse. Il pour­suit en ri­ca­nant : « Nous l’ap­pe­lons la des­cente aux en­fers. Nous re­join­drons le flot dans une quin­zaine de mètres. Êtes-vous à l’aise d’éteindre vos lampes fron­tales ? » La per­plexi­té se trans­forme ra­pi­de­ment en puis­sante adré­na­line.

CLAUSTROPHOBES S’ABSTENIR

En avan­çant à tâ­tons dans le tun­nel, ac­crou­pis, avec comme seuls repères le son de la cas­cade au loin et les pans de roc, on fi­nit par émer­ger de la pé­nombre. À l’ar­ri­vée, une chute de­vient un trem­plin vers un pro­fond bas­sin en contre­bas.

L’ex­pé­rience spé­léo­lo­gique se ré­pé­te­ra un peu plus loin, dans la «grotte du Hob­bit», où l’étroi­tesse est si pro­non­cée qu’il faut jouer au contor­sion­niste pour la fran­chir. En prime, sta­lag­mites et gre­nouilles peuplent la fente, dans la­quelle la tem­pé­ra­ture os­cille entre six et huit de­grés, même en plein été. Au sor­tir du ca­veau, une des­cente en rap­pel de 15 m ra­mène au ruis­seau prin­ci­pal. Un vé­ri­table re­mous d’émo­tions, sur un ter­rain de jeu aux pos­si­bi­li­tés en­core très peu ex­ploi­tées.

De re­tour sur la terre ferme, Syl­vain Ala­rie, pro­prié­taire de H2O Ex­pé­di­tion, nous as­sure que le site est ex­cep­tion­nel, no­tam­ment parce qu’il est très sé­cu­ri­taire. « Les risques de chute sont mi­nimes, et la hau­teur n’est jamais im­por­tante. Une bonne par­tie de la clien­tèle est consti­tuée de fa­milles. À par­tir de 8 ans, tous sont en me­sure de com­plé­ter le par­cours », pré­cise ce­lui qui baigne dans l’éco­tou­risme de­puis 23 ans.

DE TOUT POUR TOUS

L’en­tre­prise Ca­nyo­ningQué­bec ex­ploite trois sites entre Québec, Port­neuf et Char­le­voix, dans les sec­teurs du mont Sainte-Anne, de la Val­lée Bras-du-Nord et du village Pe­tite-Ri­vière-SaintF­ran­çois. Marc Trem­blay, fi­gure très connue dans le tou­risme d’aven­ture au Québec, est à la tête de l’or­ga­nisme de­puis 2000. Il a gran­de­ment contri­bué au dé­ve­lop­pe­ment de la pra­tique du ca­nyo­nisme et de sites au po­ten­tiel im­pres­sion­nant. Bar­dé de plu­sieurs cer­ti­fi­cats (dont un de l’École fran­çaise de des­cente de ca­nyon), il de­meure une som­mi­té dans tout ce qui a trait à la spé­léo­lo­gie et au ca­nyo­nisme.

Son plus ré­cent pro­jet l’em­balle au plus haut point: de­puis 2015, une sec­tion de la pe­tite ri­vière Saint-Fran­çois est uti­li­sée pour le ca­nyo­nisme. L’image qu’il uti­lise pour dé­crire le site vaut mille mots: «Les guides se cha­maillent pour y tra­vailler, c’est tout dire!» Em­prun­tant une sec­tion du sen­tier des Caps (L’An­ces­tral), les clients se ras­semblent dans une ca­bane à sucre puis sont ame­nés tout près du cours d’eau qua­li­fié de mys­té­rieux par Marc Trem­blay, car les crues et les va­ria­tions du ni­veau d’eau ne semblent pas y avoir d’ef­fet. Il se­rait pos­si­ble­ment ali­men­té par des sources sou­ter­raines.

C’est un grand avan­tage pour le ca­nyo­nisme, ren­ché­rit le guide émé­rite, qui ajoute que l’en­droit est char­mant, voire spec­ta­cu­laire. «En rai­son de sa géo­lo­gie et de son em­pla­ce­ment sur­plom­bant le fleuve, c’est un site d’évasion ex­tra­or­di­naire. La va­rié­té des ac­ti­vi­tés qu’on

y offre est tout aus­si éton­nante : des­centes pa­ra­di­siaques le long des cas­cades, glis­sades en to­bog­gan, sauts, nage, tout s’y pra­tique », in­dique ce­lui qui est aus­si jour­na­liste et pho­to­graphe.

Plus près de Québec, les chutes Jean-La­rose, au mont Sainte-Anne, ont été l’un des pre­miers par­cours de ca­nyo­nisme à être dé­ve­lop­pés ici. Dé­pay­sant à sou­hait, l’en­droit est, au dire de plu­sieurs, une va­leur sûre pour dé­bu­ter. Le tra­jet, qu’il est pos­sible de com­plé­ter en une jour­née, s’adapte à tous les ca­libres, pour les per­sonnes à la re­cherche d’aven­ture et de dé­pas­se­ment. Très ver­ti­cal, le ter­rain se dé­vale, en­cor­dés, sous la su­per­vi­sion de guides d’ex­pé­rience. Bai­gnades et autres amu­se­ments ter­minent l’épo­pée, quoi­qu’il ne soit pas né­ces­saire de se mouiller pour vivre plei­ne­ment l’aven­ture.

LA TO­TALE

L’im­mense ter­rain de jeu de la Val­lée Bras-duNord re­cèle, pour sa part, plu­sieurs pos­si­bi­li­tés, jus­qu’à des for­faits de longue du­rée avec cou­cher en re­fuge. Les sites sont ac­ces­sibles en ran­don­née; la cas­cade de l’île de Pâques, d’une hau­teur de 12 m, est le lieu d’ini­tia­tion pri­vi­lé­gié par Ca­nyo­ning-Québec. Au coeur d’un gé­né­reux site fo­res­tier, le pa­no­ra­ma se ré­vèle alors qu’on est agrip­pé à la pa­roi sur la­quelle dé­valent les tour­billons.

Si on est prêt à y mettre l’ef­fort, la cas­cade des Anges est un choix de pré­di­lec­tion. Si­tuée dans la zec Ba­tis­can-Neil­son, la chute se dé­couvre après avoir tra­ver­sé un lac en ca­not et gra­vi un mas­sif aux pa­no­ra­mas li­vrant la to­ta­li­té du re­lief de la val­lée. Inu­tile de men­tion­ner qu’une fois les pieds bien an­crés à la fa­laise, avec le bruit ca­rac­té­ris­tique des bouillons juste à cô­té, les sens sont à leur pa­roxysme.

Ac­ces­sible à tous, la des­cente de ca­nyon est pra­ti­cable toute l’année grâce à la com­bi­nai­son iso­ther­mique qui per­met d’af­fron­ter confor­ta­ble­ment les re­mous tôt en saison, bien qu’il faille gé­né­ra­le­ment te­nir compte de la pé­riode de crue où les cours d’eau gon­flés sont moins en­clins à se faire vi­si­ter. La va­riante hi­ver­nale exige bien sûr une glace so­lide, qu’on re­trouve gé­né­ra­le­ment dès le mois de dé­cembre.

Sport en­core peu connu, mais dont la po­pu­la­ri­té est gran­dis­sante, le ca­nyo­nisme offre un ac­cès pri­vi­lé­gié aux dé­cors ro­cheux et aqua­tiques de la pro­vince. Si le de­gré d’ef­fort exi­gé n’est pas si éle­vé, l’ex­pé­rience, elle, est in­tense. Par­tir à la conquête du roc, de l’eau et de la glace ne manque pas de sti­mu­ler tous les sens.

Le guide Jo­na­than Des­jar­lais de H2O Ex­pé­di­tion, Saguenay–Lac-Saint-Jean

Ca­nyo­ning-Québec aux chutes Jean-La­rose, dans la Côte-de-Beau­pré

Es­ka­mer Aven­ture, Sainte-Anne-des-Monts

Au­berge Grif­fon Aven­ture, Gas­pé (pho­tos ci-contre)

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