Fa­bri­qué au Québec

Faire ses pro­duits au Québec n’est pas simple, mais pas im­pos­sible non plus. Quelques fa­bri­cants d’ar­ticles de sport et de plein air par­tagent leur ex­pé­rience.

Géo Plein Air - - Sommaire - par Luc Bel­ley

La renaissance du ma­té­riel de plein air qué­bé­cois pré­sente plu­sieurs dé­fis.

n pré­pa­rant notre der­nier guide d’achat sai­son­nier, un de nos ob­jec­tifs était de dé­ni­cher les pro­duits conçus et fa­bri­qués au Québec. Bien que nous ayons fait de belles trou­vailles, nous avons consta­té que l’offre est tou­jours as­sez li­mi­tée. Pour­tant, la ru­meur court sur une sup­po­sée conscien­ti­sa­tion du consom­ma­teur en ce qui a trait à l’achat lo­cal. Les en­jeux hu­mains et en­vi­ron­ne­men­taux de la dé­lo­ca­li­sa­tion au­raient-ils plus d’échos chez l’ama­teur de grands es­paces ?

Nous avons par­lé à quelques fa­bri­cants d’ici dans le but de connaître leur point de vue sur la ques­tion. Nous vou­lions sa­voir quelles étaient leurs craintes et les dif­fi­cul­tés ren­con­trées, mais aus­si quels étaient leurs es­poirs et les so­lu­tions en­vi­sa­gées pour que nous, consom­ma­teurs, puis­sions conti­nuer à trou­ver des ar­ticles fiè­re­ment iden­ti­fiés « Fa­bri­qué au Québec » !

L’ACHAT LO­CAL, UNE TENDANCE RÉELLE ?

Nous au­rions ai­mé nous faire dire que, oui, l’ama­teur de plein air se tourne de plus en plus vers les pro­duits d’ici. Après tout, la consommation lo­cale n’est-elle pas pré­fé­rable sur le plan en­vi­ron­ne­men­tal? Les amants de la na­ture n’y sont-ils pas par­ti­cu­liè­re­ment sen­sibles ? « Il y a tou­jours des ache­teurs qué­bé­cois in­té­res­sés par le pro­duit lo­cal, mais c’est le prix qui prime», constate Do­mi­nique Val­lée, pré­si­dente de l’en­tre­prise tri­flu­vienne Do Sport, qui fa­brique des planches de SUP et des kayaks.

Même son de cloche du cô­té de Ke­vin Ryan, res­pon­sable des ventes chez Ar­kel, le cé­lèbre fa­bri­cant de sa­coches de vé­lo: «Je ne suis pas sûr que ce soit le fac­teur le plus ven­deur… C’est plu­tôt le prix qui compte », ajou­tant qu’il ne sent pas une nou­velle tendance vers les pro­duits qué­bé­cois.

Chez Gar­neau, une com­pa­gnie qui couvre un mar­ché très vaste avec ses vé­los, ses ac­ces­soires, ses vê­te­ments de sport et de plein air, ses ra­quettes, et plus en­core, en­ten­drons-nous un son de cloche dif­fé­rent, vu sa pers­pec­tive plus large ? « Ce que nous sen­tons, c’est que de fa­bri­quer au Québec a peu d’im­por­tance. Dans nos dis­cus­sions d’af­faires avec nos par­te­naires, le coût est très clai­re­ment le cri­tère le plus im­por­tant», nous dit, avec un brin de dé­cep­tion dans la voix, le pré­sident fon­da­teur Louis Gar­neau, qui pré­cise s’être bat­tu jus­qu’au bout pour gar­der un maxi­mum de pro­duc­tion ici. « Par exemple, nous avons été les derniers à pro­duire des casques en Amé­rique du Nord! Nous avons conti­nué jus­qu’à ce que ce soit né­ga­tif au bas de la co­lonne des chiffres. Vient un mo­ment où nous de­vons prendre des dé­ci­sions pour la sur­vie de l’en­tre­prise », conclut-il. Gar­neau réus­sit tout de

même à gar­der en­vi­ron 30 % de sa pro­duc­tion de vê­te­ments au Québec, es­sen­tiel­le­ment le sur-me­sure et le haut de gamme.

Chez le fa­bri­cant de ra­quettes Fa­ber, à Québec, le co­pro­prié­taire Guy Fa­ber est un peu plus op­ti­miste et croit per­ce­voir une très lé­gère tendance vers un «conte­nu ca­na­dien». Mais nous sommes loin de conclure à une prise de conscience col­lec­tive…

Cer­tains pro­fitent d’un pe­tit bas­sin de clients ir­ré­duc­tibles, pour qui la dé­lo­ca­li­sa­tion est un sa­cri­lège. «Nous re­ce­vons ré­gu­liè­re­ment des cour­riels de gens of­fus­qués de trou­ver des éti­quettes “Fa­bri­qué en Chine” sur nos pro­duits », in­dique Ke­vin Ryan, chez Ar­kel, qui éva­lue à en­vi­ron 70 % le vo­lume de sa pro­duc­tion qué­bé­coise.

Quant au ré­pu­té ma­nu­fac­tu­rier de man­teaux Ka­nuk, sa pro­duc­tion lo­cale fait par­tie de l’ADN de la marque et conti­nue d’at­ti­rer des ache­teurs prêts à payer plus cher pour un pro­duit haut de gamme, fa­bri­qué sur la rue Ra­chel à Mon­tréal.

Pour les ar­ticles des­ti­nés à l’ex­por­ta­tion, aux États-Unis et en Eu­rope, on uti­li­se­ra plu­tôt le la­bel « made in Ca­na­da», qui évoque da­van­tage le froid et les grands es­paces. « C’est même notre prin­ci­pal ar­gu­ment de vente à l’étran­ger », sou­ligne Ri­chard La­nier fils, di­rec­teur gé­né­ral de Ka­nuk.

DES AVANTAGES…

Alors, si la fa­bri­ca­tion au Québec ne semble pas avoir de gros im­pacts sur les ventes, pour­quoi pro­duire ici ? Le constat est una­nime : parce que le contrôle de la qua­li­té est beau­coup plus fa­cile avec une pro­duc­tion lo­cale. On peut dé­tec­ter les pro­blèmes quand ils sur­viennent et non pas avoir la sur­prise à la li­vrai­son. C’est une mau­vaise ex­pé­rience de ce genre qui a convain­cu Do­mi­nique Val­lée de ra­pa­trier sa pro­duc­tion de SUP ri­gides et de kayaks à Trois-Ri­vières. «Dans un lot, 75 % de la pro­duc­tion avait des dé­fauts!» dé­plore-t-elle.

On nous sou­li­gne­ra aus­si la fa­ci­li­té d’ap­por­ter des mo­di­fi­ca­tions aux pro­duits, soit pour les amé­lio­rer, soit pour ré­pondre à cer­tains com­men­taires des uti­li­sa­teurs. C’est moins fa­cile à faire quand l’usine est à l’autre bout du monde. Et ceux qui, comme Louis Gar­neau, pro­duisent de­puis long­temps en Asie le savent : il faut s’in­ves­tir beau­coup pour éta­blir une re­la­tion de confiance avec les gens là-bas. «Dé­ve­lop­per le mar­ché chi­nois, c’est long!» in­siste Guy Fa­ber, qui y fait fa­bri­quer cer­taines pièces et ra­quettes.

La qua­li­té des ma­té­riaux dis­po­nibles au Québec semble aus­si être un avan­tage pour cer­tains, en tout cas pour Ka­nuk et Spor­tive Plus, la­quelle fa­brique des vê­te­ments de plein air pour femmes de taille forte. Les deux en­tre­prises confirment avoir ac­cès à des ma­té­riaux de meilleure qua­li­té ici. Par contre, en rai­son des vo­lumes gé­né­ra­le­ment plus faibles, l’ac­cès à cer­tains pro­duits peut être plus dif­fi­cile pour cer­tains, ou car­ré­ment trop cher, ce qui oblige à faire des com­pro­mis, soit sur les ma­té­riaux, soit sur le lieu de pro­duc­tion.

Et puis, comme nous le men­tion­nait le di­rec­teur gé­né­ral de Ka­nuk, fa­bri­quer au Québec, c’est pou­voir mettre l’éti­quette « made

in Ca­na­da » sur les pro­duits d’ex­por­ta­tion. Ce qui est par­ti­cu­liè­re­ment ven­deur quand il s’agit d’ar­ticles des­ti­nés aux ac­ti­vi­tés hi­ver­nales. Eh oui, l’image du Ca­na­da est en­core in­ti­me­ment liée à la neige et au froid !

… ET DES INCONVÉNIENTS

C’est un lieu com­mun que de dire que pro­duire ici coûte plus cher, et ce, en rai­son des sa­laires, des charges so­ciales, des lois et des normes plus sé­vères. Prix plus éle­vés, donc, alors que le mar­ché exige des pro­duits de moins en moins chers. Cer­tains grands dé­taillants exigent même des pro­duits d’en­trée de gamme pour leur ga­ran­tir une place sur leurs rayons, ce qui oblige presque au­to­ma­ti­que­ment de les fa­bri­quer à l’étran­ger. Cer­tains ma­nu­fac­tu­riers fe­ront le saut pour sur­vivre, tan­dis que d’autres ré­sis­te­ront afin de pro­té­ger l’image de la marque.

Plus que les coûts, la grande dif­fi­cul­té men­tion­née par les fa­bri­cants, c’est la dis­po­ni­bi­li­té de la main-d’oeuvre au Québec. « Nos em­ployés sur le plan­cher vieillissent et les jeunes ne sont pas ten­tés par les mé­tiers ma­nuels. Avec le taux de chô­mage à 4 % dans la ré­gion, toutes les en­tre­prises sont à la re­cherche d’em­ployés. Ça pour­rait nous obli­ger à dé­lo­ca­li­ser », illustre Guy Fa­ber.

Pour une com­pa­gnie comme Spor­tive Plus, à Saint-Clet, une pe­tite mu­ni­ci­pa­li­té à 60 km à l’ouest de Mon­tréal, ce n’est pas la dis­po­ni­bi­li­té

Dif­fé­rentes en­tre­prises spé­cia­li­sées en équi­pe­ment de sport et de plein air af­fichent l’éti­quette « Fa­bri­qué au Québec ». En voi­ci quelques-unes :

mais plu­tôt l’ab­sence de tra­vailleurs qui pose pro­blème. « Nos cou­tu­rières avancent en âge et, dans un village comme ici, il n’y a pas de jeunes in­té­res­sés à prendre la re­lève. Notre pro­duc­tion s’ef­fec­tue en­core à 70 % ici, mais en rai­son du manque de re­lève, nous com­men­çons à al­ler en Asie », se dé­sole Gi­nette Le­duc, co­fon­da­trice de l’en­tre­prise avec son ma­ri, l’ath­lète olym­pique An­dré Claude.

Ceux qui réus­sissent en­core à em­bau­cher doivent profiter d’un contexte par­ti­cu­lier. Comme Do Sport, qui re­cherche des ou­vriers spé­cia­li­sés dans la fibre de verre. « C’est un do­maine qui fonc­tionne beau­coup par l’oc­troi de contrats. Chez nous, nous es­sayons d’of­frir des postes per­ma­nents à temps plein, ex­plique Do­mi­nique Val­lée, et beau­coup de gens ap­pellent pour tra­vailler avec nous», ajou­tant que l’em­bauche d’étu­diants aide aus­si l’en­tre­prise. Ka­nuk semble éga­le­ment en me­sure de ré­sis­ter à la ra­re­té et au vieillis­se­ment du bas­sin de tra­vailleurs.

«Quand tous les postes de res­pon­sa­bi­li­té sont oc­cu­pés par des gens qui ont beau­coup d’an­cien­ne­té, les jeunes ne voient pas de pos­si­bi­li­té de pro­mo­tion dans l’en­tre­prise, à moins d’at­tendre que ceux-ci partent à la re­traite. C’est pour­quoi nous of­frons des pos­si­bi­li­tés d’avan­ce­ment, et nous re­trou­vons ain­si des jeunes à tous les éche­lons», sou­ligne Ri­chard La­nier. Un luxe rare pour cette en­tre­prise, géo­gra­phi­que­ment bien si­tuée afin d’at­ti­rer les quelques jeunes in­té­res­sés.

Pour Ar­kel, dans la ré­gion de Sher­brooke, où les jeunes se font aus­si très rares pour prendre la re­lève, on tente de re­te­nir les em­ployés ex­pé­ri­men­tés et sou­vent proches de la re­traite. « Nous ré­pon­dons aux de­mandes des tra­vailleurs en of­frant plus de flexi­bi­li­té dans les ho­raires. Nous leur of­frons aus­si la pos­si­bi­li­té de faire du tra­vail à do­mi­cile », avance Ke­vin Ryan.

ÇA PREND QUOI POUR FA­BRI­QUER AU QUÉBEC ?

«De la pas­sion et de la dé­ter­mi­na­tion! af­firme Do­mi­nique Val­lée. Il faut aus­si avoir la vo­lon­té de faire tra­vailler les gens d’ici. Mes pa­rents étaient des en­tre­pre­neurs qui ont eu des em­ployés et qui m’ont trans­mis leur pas­sion. » Pour Guy Fa­ber, il faut «se concen­trer sur quelques pro­duits, dé­ve­lop­per une ex­per­tise par­ti­cu­lière, avoir be­soin de moins de main-d’oeuvre. Sur­tout, il faut in­no­ver. Dans notre en­tre­prise, grâce à notre bre­vet sur notre nou­velle ra­quette à pas glis­sé S-Line, nous pou­vons es­pé­rer pro­duire ici une quin­zaine d’an­nées». Pour Ke­vin Ryan, il im­porte de «mieux in­for­mer les consom­ma­teurs sur l’im­por­tance de l’in­dus­trie lo­cale afin de l’en­cou­ra­ger ».

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