Un trek au Sa­ha­ra

Une tra­ver­sée du dé­sert nous sort iné­luc­ta­ble­ment de notre zone de confort.

Géo Plein Air - - Sommaire - texte et pho­tos Na­ta­lie Si­card

Une tra­ver­sée dans le dé­sert du Ma­roc.

Mar­cher le long de l’oued Drâa, sur la trace des ca­ra­vanes trans­sa­ha­riennes d’au­tre­fois entre regs, pal­me­raies et vagues de sable à l’in­fi­ni, c’est fran­chir un vaste ho­ri­zon à 360 de­grés. On peut vivre l’ex­pé­rience sous la forme d’un trek qui se dé­roule dans la val­lée my­thique du Drâa, dans le Grand Sud ma­ro­cain. Là, s’ouvrent les grands es­paces du Sa­ha­ra (qui si­gni­fie « dé­sert » en arabe), le plus grand dé­sert chaud du monde. D’une su­per­fi­cie de neuf mil­lions de ki­lo­mètres car­rés, il re­lie l’At­lan­tique à la val­lée du Nil. Ja­dis terre de pas­sage entre Mar­ra­kech et Tom­bouc­tou pour les ca­ra­vanes com­po­sées de cen­taines de dro­ma­daires et leurs cha­me­liers, une val­lée est tra­ver­sée par l’oued (lit de ri­vière) Drâa, le plus long fleuve du Ma­roc.

Elle est tou­jours au­jourd’hui le ter­ri­toire des Ber­bères Aït At­ta, une des der­nières tri­bus no­mades du Sa­ha­ra ma­ro­cain. Avec leurs trou­peaux, ils s’y ins­tallent l’hi­ver en fa­mille sous de grandes tentes faites de poils de dro­ma­daire et de chèvre. Le prin­temps ve­nu, ils re­partent en trans­hu­mance vers les hauts pâ­tu­rages du Haut-At­las.

À Mar­ra­kech, un bus cueille les ran­don­neurs et leurs ba­gages, in­cluant des litres d’eau et beau­coup de rêves, pour mettre le cap sur le village ber­bère de Ta­gou­rite, à quatre heures et de­mie de route. Après avoir tra­ver­sé le HautAt­las et le col du Ti­ch­ka, à 2300 m d’al­ti­tude, Ouar­za­zate, la porte du dé­sert, puis Za­go­ra, la pal­me­raie du ksar Zaouiat Si­di Sa­lah nous ap­pa­raît à la tom­bée du jour.

Les cha­me­liers nous y at­ten­daient de pied ferme. As-sa­lam alay­koum ! (« Que la paix soit sur vous ! ») Première sur­prise : le bi­vouac. À l’image des ca­ra­vanes trans­sa­ha­riennes et de celles des no­mades mo­dernes, il ne com­prend que l’es­sen­tiel. Au centre d’un vaste pla­teau ro­cailleux sont plan­tées les deux tentes prin­ci­pales, une pour le cui­si­nier et une pour les re­pas. Des tentes à deux places sont of­fertes à notre groupe de 11 par­ti­ci­pants. Le guide et ses deux cha­me­liers, tous trois du nom de Mo­ham­med – pré­nom don­né au pre­mier gar­çon de la fa­mille, comme Fa­ti­ma l’est à la première fille de la tri­bu – les ont mon­tées pour le pre­mier soir. Chou­krane ! (Mer­ci !)

LE GRAND DÉ­PART

L’ex­ci­ta­tion est pal­pable. Per­sonne n’a fer­mé l’oeil de la nuit ! Au ma­tin, un ca­fé bien fort et de la

ta­guel­la (ga­lette toua­reg cuite dans le sable sous les braises) ser­vie avec une suc­cu­lente confi­ture de dattes sont les bien­ve­nus. La première halte à at­teindre pour com­men­cer la ran­don­née se trouve à trois heures de marche. On ser­pente dans un dé­sert de ga­lets, de mon­tagnes arides et de canyons secs. Le sable sa­ha­rien ne couvre que 20 % de la sur­face ; le pay­sage change plus qu’on ne l’au­rait cru. La val­lée est un mé­lange de regs, ces nappes de cailloux éro­dés par le vent, de pal­me­raies, de cas­bahs en pi­sé, puis d’un épais man­teau de sable. Il couvre un champ de dunes in­fi­ni.

Tous les jours sui­vants, le ré­veil sonne à 6 h, afin de par­tir avant 8 h pour profiter de la fraî­cheur ma­ti­nale. Le gros so­leil de mi­di plombe! À cette heure, la tem­pé­ra­ture peut at­teindre jus­qu’à 34 de­grés. En avril ! Les lunchs et la pe­tite sieste qui ac­com­pagne ceux-ci se dé­roulent au­tant que pos­sible à l’ombre d’un (rare) aca­cia. Le dé­part pour la suite du par­cours (en­core deux heures de marche) est fixé à 16 h.

Heu­reu­se­ment, on trans­porte seule­ment nos af­faires de la jour­née. Les ba­gages, les tentes et la nour­ri­ture sont trim­bal­lés par les dro­ma­daires. Au Ma­roc, il n’y a pas de cha­meaux. Les dro­ma­daires sont rois, même si le maître

est ap­pe­lé cha­me­lier. Ils n’ont qu’une bosse. La jo­lie bête peut fa­ci­le­ment sup­por­ter jus­qu’à 40 de­grés. Grâce à des cous­si­nets sous ses pieds, elle ne s’en­fonce que très peu dans le sable. Un dro­ma­daire peut trans­por­ter une charge de 300 ki­los. Il marche len­te­ment, à une vi­tesse de 3 à 4 km/h, ru­mine, bla­tère… et sent très fort! Il donne le ton, du­rant les quatre jours de marche de l’ex­pé­di­tion. Avec en­vi­ron quatre heures et de­mie de marche le ma­tin et deux heures en fin d’après-mi­di, on par­court 30 km par jour.

UN HO­RI­ZON SATURÉ DE DUNES

Au mi­lieu de l’aven­ture, la vue du som­met des dunes fait com­plè­te­ment ou­blier la fa­tigue, les pieds en­do­lo­ris, la pous­sière et la bouche sèche. Même le litre d’eau de­ve­nu très chaud en fin de jour­née était gou­leyant ! La dé­cou­verte des pre­miers grands ergs du Sa­ha­ra crée un sou­ve­nir im­pé­ris­sable. Le dé­sert dé­cline un long ru­ban de vagues de sable sur un ho­ri­zon à 360 de­grés. C’est épa­tant.

Mar­cher dans ce sable, c’est comme mar­cher sur une plage en chaus­sures. Au dé­but, on a l’aga­çante im­pres­sion que la mer ap­pa­raî­tra en­fin au dé­tour de la pro­chaine dune. Bien sûr que non! C’est à par­tir du mo­ment où on ac­cepte cette illu­sion que le dé­sert nous avale tout rond. De­vant, der­rière, à gauche, à droite, il n’y a qu’une plage de sable qui s’étire en courbes vo­lup­tueuses, dans un ca­maïeu de beige, d’écru, de terre de sienne, de cou­leur peau, cuir, cha­meau, mi­né­rale, or, blé, ca­ra­mel, abri­cot, miel, vers des lignes d’ho­ri­zon sus­pen­dues dans la pous­sière. Dans cet en­vi­ron­ne­ment sec ne sur­vit pas grand-chose, sauf l’aca­cia et le ta­ma­ri­nier.

L’oa­sis de M’Ha­mid, qu’on at­teint le qua­trième jour, marque la fin de l’oued Drâa. Du­rant l’An­ti­qui­té, le Drâa cou­lait en per­ma­nence. Il se frayait un che­min et ar­ro­sait une oa­sis de près de 200 km entre Agdz et M’Ha­mid. Il tra­ver­sait les mon­tagnes de l’An­ti-At­las puis al­lait se je­ter dans l’At­lan­tique.

Au­jourd’hui, ce fleuve des­sé­ché si­nue entre des mon­tagnes arides et ro­cailleuses. Seules quelques mares sur­gissent à cer­tains en­droits où il peut y avoir près d’un mètre d’eau. Il est pos­sible de s’y trem­per les pieds. La source étant l’At­lan­tique, l’eau est sa­lée et c’est on ne peut plus ra­fraî­chis­sant !

M’Ha­mid est une pal­me­raie for­mée de pal­miers dat­tiers ca­pables de re­te­nir une cer­taine fraî­cheur. Il y en au­rait deux mil­lions et une quin­zaine de va­rié­tés dans la val­lée. Le vert des pal­me­raies tranche de façon éton­nante avec la mi­né­ra­li­té des mon­tagnes du Haut-At­las. À la li­mite de la ci­vi­li­sa­tion ma­ro­caine, le pe­tit village de M’Ha­mid est à 47 km de la fron­tière al­gé­rienne. Il fait bon mar­cher dans cette pal­me­raie, à dos de dro­ma­daire et à pied. Nous avons pro­fi­té de la fraî­cheur jus­qu’à la der­nière es­cale, au village d’Ou­led Driss, pour une der­nière nuit dans des tentes ber­bères.

CAS­BAHS ET KSOUR

Per­due dans un océan de sable, la val­lée du Drâa compte une cin­quan­taine de cas­bahs et de ksour (vil­lages for­ti­fiés). Cer­tains, comme Bou­nou, datent du XIIIe siècle. Le village est au­jourd’hui dé­ser­té. Avec leurs ha­bi­ta­tions de terre, de paille et d’eau, ces vil­lages ont long­temps ser­vi de lieu de re­pos aux ca­ra­vanes qui tra­ver­saient la val­lée. Pen­dant des siècles, ces lieux ont connu une in­tense ac­ti­vi­té ca­ra­va­nière, entre l’Afrique noire au-de­là du Sa­ha­ra aux ports et villes im­pé­riales du nord du Ma­roc.

Les bêtes et cha­me­liers pou­vaient par­cou­rir entre 1500 et 2000 km, en deux à trois mois de marche. Les ca­ra­vanes étaient par­fois co­los­sales, avec des mil­liers de dro­ma­daires trans­por­tant ambre, gomme ara­bique, peaux ani­males, bi­joux, tis­sus, dattes, blé, etc. Les at­taques étaient mon­naie cou­rante. Les cas­bahs et les ksour ser­vaient de dé­fense contre les pillards. Dans la pal­me­raie de M’Ha­mid, le village d’Ou­led M’Hia, oc­cu­pé en par­tie par en­vi­ron 200 ha­bi­tants, ar­bore en­core des fe­nêtres grilla­gées, der­rière les­quelles des femmes épiaient ce qui se pas­sait dans la rue. Au­jourd’hui, les femmes coupent le blé ou trans­portent de grosses gerbes. C’est la culture de base qui consti­tue dé­sor­mais l’ac­ti­vi­té prin­ci­pale des vil­la­geois.

ENTRE LE SI­LENCE DU DÉ­SERT ET LA CHALEUR DU BI­VOUAC

Sur la crête des dunes, la ma­gie du dé­sert opère ins­tan­ta­né­ment. L’am­biance sur­na­tu­relle, les pay­sages in­fi­nis et le si­lence (quand il n’y a pas de vent !) in­vitent au re­cueille­ment. La par­tie est de l’oued Drâa est moins fré­quen­tée que la par­tie ouest, qui est em­prun­tée par un grand nombre de mar­cheurs et de vé­hi­cules tout-ter­rain. On n’y croise (presque) per­sonne. Pas même des dro­ma­daires sau­vages: il n’y en a tout sim­ple­ment plus dans le Sa­ha­ra. Un tel ani­mal se vend entre 25 000 et 30 000 di­rhams (3000 $ et 5000 $) et tous ont été do­mes­ti­qués.

Après ces longues jour­nées de marche, nous re­trou­vons le bi­vouac avec joie et gra­ti­tude. Le cui­si­nier El Hous­sein pré­pare des plats ma­ro- cains ty­piques : le ta­gine de lé­gumes, de pou­let ou d’agneau et le fa­meux cous­cous bien as­sai­son­né de ras-el-ha­nout. Beau­coup de sa­lades sont aus­si au me­nu, avec maïs, concombres, to­mates, fro­mage, bou­lettes de pois­son et de suc­cu­lentes sar­dines d’Aga­dir, agré­men­tées de câpres et de ci­trons confits. Ça se ter­mine par du me­lon ou des ron­delles d’oranges sau­pou­drées de can­nelle.

Tous les soirs, une soupe aux pois chiches ou len­tilles est ser­vie. La soupe et le fa­meux thé à la menthe ré­hy­dratent et conservent la tem­pé­ra­ture du corps. Pra­tique dans la nuit froide du dé­sert. La soi­rée prend fin avec une ti­sane de ver­veine dé­gus­tée avec les cha­me­liers ber­bères qui chantent des mé­lo­dies sah­raouies (des ha­bi­tants du dé­sert sa­ha­rien) en s’ac­com­pa­gnant d’un tam­bou­rin cou­vert d’une peau de chèvre.

Le soir, am­poules aux pieds, sou­rire aux lèvres, em­mi­tou­flés dans un du­vet sur un lit de sable, la voie lac­tée fait écho à l’ap­pa­rente in­fi­ni­té du dé­sert sa­ha­rien. Inch’Al­lah ! (Si Dieu le veut !)

Pause près d’un aca­cia Notre chef cui­si­nier, El Hous­sein et un cha­me­lier pré­pa­rant un cous­cous aux lé­gumes À la sor­tie du village de M’Ha­mid

Marche le long de l’oued Drâa

Première jour­née dans les canyons

Une pause bien mé­ri­tée

Re­pas sous la tente

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