Kayak d’hi­ver : l’ex­pé­rience d’une vie

L’hi­ver, tout le Saint-Laurent est oc­cu­pé par la glace. Tout le fleuve? Non. Et unenp­doi­gnée d’ir­ré­duc­tibles kaya­kistes osent s’y aven­tu­rer avec leur em­bar­ca­tion.

Géo Plein Air - - Sommaire - par Maxime Bi­lo­deau

Du­rant la sai­son froide, tout le fleuve Saint-Laurent est oc­cu­pé par la glace. Tout ? Non. Et cer­tains en pro­fitent !

S ’aven­tu­rer en kayak sur le fleuve SaintLaurent alors que des amas de glace y dé­rivent à perte de vue a quelque chose de fran­che­ment gri­sant. Quoi, exac­te­ment, je l’ignore – le sen­ti­ment est dif­fi­cile à dé­crire. On a un peu l’im­pres­sion de bra­ver l’in­ter­dit, de bran­dir un doigt d’hon­neur au pro­ver­bial gros bon sens qui veut que «le Saint-Laurent [soit] dan­ge­reux l’hi­ver ». À moins que ce ne soit la pa­tience à la­quelle confine la pré­pa­ra­tion d’une telle ex­pé­di­tion ? Pa­tience qui, une fois ré­com­pen­sée, ra­mène di­rec­te­ment aux Noëls de son en­fance, à dé­bal­ler des ca­deaux de­vant le sa­pin ?

Si je me fie aux sou­rires – (presque) plus nom­breux que les glaces – de la di­zaine d’adultes ma­jeurs et vac­ci­nés en com­pa­gnie des­quels je pa­gaie, je ne suis pas le seul à être fé­brile. En ce di­manche après-mi­di du dé­but d’avril, tous se sont don­né ren­dez-vous au quai mu­ni­ci­pal de Cap-San­té, près de Qué­bec. Cette sor­tie ami­cale – il faut évo­luer au­tour de ce ré­seau tri­co­té ser­ré de tri­peux de kayak pour en connaître l’exis­tence – est or­ga­ni­sée chaque an­née de­puis cinq ans par Jo­na­than Cha­bot et Pa­trice Bou­lay, de For­ma­tion Kayak Qué­bec. «C’est un peu notre ma­nière de lan­cer la nou­velle sai­son», m’ex­pliquent-ils.

N’al­lez tou­te­fois pas croire que la for­mule de l’évé­ne­ment est fi­gée dans la glace (scu­sez-la !). La date de sa te­nue de même que son lieu de dé­part et son iti­né­raire changent an­nuel­le­ment en fonc­tion des condi­tions mé­téo­ro­lo­giques et le cou­vert de glace. À quelques heures d’in­ter­valle, il est en­core pos­sible de tout an­nu­ler, faute de condi­tions clé­mentes. Bref, il faut être prêt à com­po­ser avec les élé­ments et faire preuve d’une grande flexi­bi­li­té, une qua­li­té es­sen­tielle en kayak d’hi­ver.

DE VÉ­RI­TABLES PAS­SION­NÉS

La ré­com­pense, tou­te­fois, en vaut la peine. Sur le fleuve ge­lé, tous les sens sont en éveil. Les rayons de so­leil, ti­mides, re­bon­dissent sur le

pay­sage d’une blan­cheur dia­phane, an­ni­hi­lant du même coup l’aus­té­ri­té chro­ma­tique de l’hi­ver. L’ab­sence de son, frap­pante, n’est bri­sée que par le concert des pa­gaies qui fendent l’eau avec ré­gu­la­ri­té. Le fris­son qui nous guette se vo­la­ti­lise dès lors qu’on se met en mou­ve­ment. Même la vie prend une odeur dif­fé­rente : douce, avec des ac­cents de vent du large.

Si c’est sou­vent la cu­rio­si­té qui at­tire ini­tia­le­ment les kaya­kistes sur l’eau en plein hi­ver, c’est cette sol­li­ci­ta­tion des sens qui les fait y re­ve­nir. Paul La­voie, di­rec­teur gé­né­ral de la Chambre de com­merce de Sept-Îles, sur la Côte-Nord, se sou­vient de sa pre­mière sor­tie en kayak d’hi­ver. «C’était il y a trois ans, sur la ri­vière Sa­gue­nay, à la hau­teur de Chi­cou­ti­mi. J’étais seul en pleine tem­pête de neige, à la fin de no­vembre. Le coup de coeur a été im­mé­diat», ra­conte l’homme de 40 ans. De­puis, il s’abonne chaque hi­ver au plus beau « gym » du monde : l’ar­chi­pel des Sept Îles, où il pa­gaie toutes les se­maines. «Pré­fé­ra­ble­ment tôt le ma­tin, pour pro­fi­ter du le­ver du so­leil», pré­cise-t-il.

Mar­co We­ber chante la même chan­son, sur un air à peine dif­fé­rent. « Pour moi, le kayak d’hi­ver est une ma­nière d’éti­rer la sai­son et de pra­ti­quer mon ac­ti­vi­té pré­fé­rée toute l’an­née », fait va­loir cet ins­truc­teur de kayak de mer lon­gueuillois, pho­to­graphe pro­fes­sion­nel à ses heures. Se­lon lui, c’est de dé­na­tu­rer la vo­ca­tion pre­mière de l’em­bar­ca­tion nau­tique aux formes al­lon­gées que de se conten­ter de la che­vau­chée du­rant la sai­son es­ti­vale. « À l’ori­gine, les Inuits l’uti­li­saient comme moyen de trans­port à l’an­née pour se vé­hi­cu­ler et al­ler à la pêche. Un kayak, c’est fait pour al­ler jouer dans la glace ! » lance-t-il.

Il faut croire que peu l’en­tendent ain­si. S’il n’existe pas de sta­tis­tiques of­fi­cielles quant aux nombres de kaya­kistes d’hi­ver au Qué­bec, tout porte à croire qu’ils sont peu nom­breux. À Sept-Îles, Paul La­voie af­firme que leur nombre se compte sur les doigts d’une main. Au sud de Mon­tréal, où Mar­co We­ber pra­tique, ils sont un peu plus nom­breux, mais à peine. « C’est vé­ri­ta­ble­ment une ac­ti­vi­té pour ini­tiés. Il faut être très ex­pé­ri­men­té pour être en me­sure de la pra­ti­quer en sé­cu­ri­té», es­time le kaya­kiste de 46 ans.

DES OBS­TACLES NOM­BREUX

Les obs­tacles qui se dressent de­vant le kaya­kiste hi­ver­nal sont nom­breux, à com­men­cer par la mise à l’eau. Pen­dant la sai­son froide, la dé­rive des amas de glace re­con­fi­gure sans cesse les berges, où ils s’em­pilent, se re­tirent, dis­pa­raissent et re­viennent au gré des ma­rées, des cou­rants et des vents. Ré­sul­tat: le site de mise à l’eau qui était tan­tôt libre de glace en de­vient plus tard com­plè­te­ment re­cou­vert, et vice ver­sa. « Il faut faire du re­pé­rage dans les jours pré­cé­dents et bien connaître le ter­rain. Avoir un plan B, C et D n’est pas une op­tion », ex­plique Mar­co We­ber. Non, les des­centes de ba­teau ne sont pas une op­tion en plein mois de jan­vier...

Une fois sur l’eau, il faut gar­der à l’oeil l’en­vi­ron­ne­ment chan­geant et hos­tile. À se rap­pe­ler : l’eau sur la­quelle le kayak flotte flirte avec le point de congé­la­tion. Le des­sa­lage, s’il sur­vient, doit donc ra­pi­de­ment être sui­vi d’une ma­noeuvre de ré­cu­pé­ra­tion digne de ce nom, sous peine de perdre sa mo­bi­li­té fine en moins de 10 mi­nutes et de souf­frir d’hy­po­ther­mie avan­cée en 1 heure. « Même si on les réus­sit bien en été, ces ma­noeuvres sont plus dif­fi­ciles à réa­li­ser en hi­ver, puisque le kayak est par­fois re­cou­vert de glace et que la ligne de vie est com­plè­te­ment ge­lée à la coque», sou­ligne Mar­co We­ber. Une for­ma­tion de ni­veau 2 en kayak de mer, of­ferte par la Fé­dé­ra­tion qué­bé­coise du ca­not et du kayak, est donc un préa­lable.

Même sans con­tact avec l’eau, le froid am­biant reste contrai­gnant. Pour ne pas ge­ler comme un cre­ton, Paul La­voie mul­ti­plie les couches de vê­te­ments. Sous son vê­te­ment de flot­tai­son in­di­vi­duel et sa com­bi­nai­son étanche

(dry­suit), il re­vêt jus­qu’à trois épais­seurs de vê­te­ments tech­niques et chauds qu’il com­plète avec des mi­taines, bas, chaus­sures et ca­goule en néo­prène. La seule par­tie ex­po­sée: son vi­sage. «Avant de prendre le large, je m’im­merge dé­li­bé­ré­ment pen­dant une mi­nute afin de mettre

à l’épreuve mon choix ves­ti­men­taire. Mon but: ne pas res­sen­tir le froid. Si­non, je me ré­ajuste », dit-il.

UNE FAC­TURE QUI RE­FROI­DIT

At­ten­tion, le kayak de mer hi­ver­nal peut se ré­vé­ler oné­reux. Si on veut se pro­cu­rer une em­bar­ca­tion en plas­tique ro­buste adap­tée à cette pra­tique, une ba­lise de dé­tresse qui éta­blit un tra­cé sa­tel­lite en temps réel et tous les autres ac­ces­soires né­ces­saires pour vivre à fond l’ex­pé­rience, il n’y a pas à dire, ça peut coû­ter cher. « Il faut comp­ter quelques mil­liers de dol­lars si on dé­sire s’ équi­per de A àZ, pré­vient Mar­co We­ber. Ce n’est pas don­né!» Pour s’y ini­tier, on peut bien sûr s’in­for­mer au­près des quelques com­pa­gnies qui offrent ce ser­vice au Qué­bec (voir ci-contre). Si­non, il y a tou­jours l’op­tion de se faire in­vi­ter – comme l’au­teur de ces lignes.

Quoi qu’il en soit, c’est l’ex­pé­rience d’une vie. Dans mon cas, par exemple, j’ai réa­li­sé un rêve dont j’igno­rais jusque-là l’exis­tence : trin­quer au cham­pagne aux abords d’un mi­ni-ice­berg à la dé­rive ! Vous ai-je dit que l’évé­ne­ment au­quel j’ai par­ti­ci­pé se nomme Kayak on the rocks ?

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