Démesure québécoise

Les es­paces, les pay­sages, la mer, même le trou­peau de cerfs... Bien­ve­nue à An­ti­cos­ti, où tout est plus grand que na­ture.

Géo Plein Air - - Sommaire - par Sté­phane Des­jar­dins

An­ti­cos­ti, une île plus grande que na­ture.

An­ti­cos­ti doit beau­coup à l’in­dus­trie pé­tro­lière. Oui, oui, au pé­trole, dont les ré­serves es­ti­mées à 40 mil­liards de ba­rils sont pri­son­nières du schiste de son sous-sol.

En 2014, le gou­ver­ne­ment de Pau­line Ma­rois avait in­ves­ti dans l’ex­plo­ra­tion, un geste au­da­cieux, sans pré­cé­dent et ris­qué, si­gnant des contrats avec les firmes Pé­tro­lia, Ju­nex, TransA­me­ri­can, Cor­ri­dor Re­sources et Mau­rel & Prom en pleine cam­pagne élec­to­rale.

De re­tour de la Confé­rence sur les chan­ge­ments cli­ma­tiques qui s’est te­nue à Paris en 2015, son suc­ces­seur, Phi­lippe Couillard, en­terre le pro­jet, un gas­pillage de 115 mil­lions. Même si l’ex­plo­ra­tion est ter­mi­née, on ne sau­ra ja­mais ce qui en est du po­ten­tiel pé­tro­lier de l’île. Mais le po­ten­tiel tou­ris­tique, lui, est bien réel, iro­ni­que­ment mous­sé par le dé­bat sur l’ex­ploi­ta­tion pé­tro­lière, qui a di­vi­sé les 300 ha­bi­tants d’An­ti­cos­ti.

Son maire, John Pi­neault, est contre. Il crai­gnait, comme plu­sieurs, le trafic des pé­tro­liers, la pol­lu­tion des pré­cieuses ri­vières à sau­mon et, sur­tout, les mil­liers de puits. On n’ose pas le contre­dire. Sauf qu’en cir­cu­lant sur l’île, on constate vite qu’ils au­raient pas­sé in­aper­çus dans l’im­men­si­té du pay­sage.

Car, An­ti­cos­ti, c’est grand: plus de 7900 km2 (17 fois l’île de Mon­tréal, l’équi­valent de la Corse). Rou­ler d’un bout à l’autre de la Tran­san­ti­cos­tienne ajoute 222 km au comp­teur de l’in­con­tour­nable

Ford F-250 de la Sé­paq. C’est pra­ti­que­ment la dis­tance entre Mon­tréal et Qué­bec.

Quand on ex­plore An­ti­cos­ti, on passe beau­coup de temps der­rière le vo­lant à sou­le­ver la pous­sière et à croi­ser des ca­mions de pi­toune. Par exemple, de Port-Me­nier à l’au­berge McDo­nald, comp­tez près de deux heures entre deux ran­gées d’épi­nettes. Il en faut au­tant pour tra­ver­ser l’île vers Chi­cotte-la-Mer. Et une heure entre la baie McDo­nald et la chute Vau­réal. Sur la Tran­san­ti­cos­tienne, on cir­cule à 70 km/h ; pas sur les che­mins de tra­verse, sou­vent aus­si larges que votre vé­hi­cule.

PORT-ME­NIER

Tout pé­riple com­mence à Port-Me­nier, che­flieu his­to­rique de l’île et seul en­droit ha­bi­té en per­ma­nence. Une fois dé­bar­qué de l’avion ou du ba­teau (et les for­ma­li­tés ré­glées avec la Sé­paq), on roule vers Baie-Sainte-Claire (ou En­glish Bay), où s’étaient ins­tal­lés les pre­miers co­lons, à la fin des an­nées 1870. L’an­cien pro­prio d’An­ti­cos­ti et cho­co­la­tier belge mul­ti­mil­lion­naire Hen­ri Me­nier y avait construit un pre­mier vil­lage, dont on n’aper­çoit dé­sor­mais que quelques ruines, ré­sis­tant en­core au vent achar­né. S’y trouvent aus­si deux ci­me­tières, ca­tho­lique et pro­tes­tant, où re­posent de nom­breuses vic­times de la grippe es­pa­gnole et du cho­lé­ra.

On y dé­couvre éga­le­ment le so­lage et une tou­relle re­cons­ti­tuée du châ­teau Me­nier, dont la construc­tion du­ra cinq ans et coû­ta 100 000 $. Cette ex­tra­va­gante fo­lie de 12 chambres, d’inspiration nor­vé­gienne, comp­tait une bi­blio­thèque et une salle de ré­cep­tion. Me­nier meurt en 1913 et le châ­teau est pillé par les dif­fé­rents pro­prié­taires de l’île et ses ha­bi­tants, avant de brû­ler en 1953 sans que per­sonne verse une larme.

C’est que Hen­ri Me­nier, qui ne sé­jour­na que six fois sur l’île, di­ri­geait son fief en vé­ri­table ty­ran. Après l’avoir ache­té pour 125000$ en 1895, il s’ar­ran­gea pour qu’An­ti­cos­ti échappe à la ju­ri­dic­tion du Ca­na­da! Son vil­lage com­pre­nait hô­pi­tal, église, mai­son de poste, ma­ga­sin général, ferme, abat­toir, beur­re­rie, forge, scie­rie et même che­min de fer ! Vous ha­bi­tiez sur An­ti­cos­ti, Me­nier vous lo­geait, nour­ris­sait, soi­gnait et don­nait du tra­vail, ré­mu­né­ré avec de l’ar­gent à son ef­fi­gie.

Le sec­teur compte un des phares au­tre­fois les plus puis­sants de l’es­tuaire du Saint-Laurent, une pe­tite source où l’on aper­çoit des fos­siles de tri­lo­bites, au cap nd de la Vache-Qui-Pisse, un ex­clos (voir en­ca­dré), ain­si que l’épave du Ca­lou, un cha­lu­tier échoué en 1982.

Un in­con­tour­nable : le pe­tit mu­sée de Port-Me­nier, où votre guide per­son­nel ré­vé­le­ra le mode de vie de ses an­cêtres et la ten­ta­tive d’Hit­ler d’ache­ter l’île en y en­voyant, en 1939, une mys­té­rieuse équipe d’ex­perts char­gés d’y im­plan­ter une « usine ».

CI­ME­TIÈRE DU GOLFE

An­ti­cos­ti a tou­jours été re­dou­tée par les ma­rins. Pris dans une vio­lente tem­pête, l’ar­ma­da de l’ami­ral William Phips y perd le Eli­za­beth and Ma­ry à En­glish Bay (d’où l’ori­gine du nom), après une at­taque in­fruc­tueuse de Qué­bec en 1690. Des 66 membres d’équi­page, seuls 22 sur­vé­curent à la noyade, au scor­but, à la faim et à l’hi­ver.

Plus de 400 nau­frages se sont pro­duits de­puis que Jacques Car­tier a dé­cou­vert l’île en 1534. Cham­plain re­dou­tait aus­si ses côtes, à cause de l’im­pré­ci­sion des cartes ma­rines, du brouillard, des brusques chan­ge­ments de vent ou de cou­rant, et la re­dou­tée pla­te­forme du lit­to­ral d’An­ti­cos­ti.

Peu d’épaves ont ré­sis­té au pas­sage du temps. Outre le Ca­lou, il y a le Fayette-Brown, car­go de 60 m échoué près de la ri­vière à la Loutre en 1964, et le Wil­cox, sur la plage du cam­ping du même nom. L’an­cien ba­layeur de mines a ra­vi­taillé l’île pour la Con­so­li­da­ted Ba­thurst de 1949 jus­qu’à une tem­pête fa­ti­dique de 1954, qui le ra­bat­tit dans la baie à la Pa­tate. On s’y rend après avoir ad­mi­ré la chute Ka­li­ma­zoo, au km 66, et le phare de la pointe Car­le­ton, d’où on ob­serve les ba­leines.

SEC­TEUR PA­TATE

Dans cette anse se trouve le chalet Pa­tate, an­cienne ré­si­dence cen­te­naire d’un sur­veillant et de sa fa­mille. Vous ou­vrez la porte et c’est la plage, que fend la ri­vière à la Pa­tate, tout près. Les sau­mons sautent à quelques mètres du ri­vage, le­quel est ha­bi­té par les re­nards et vi­si­té

par les cerfs. Les le­vers de so­leil y sont hal­lu­ci­nants et le sen­ti­ment d’iso­le­ment, pré­gnant. Le calme. La sainte paix.

L’au­berge McDo­nald est si­tuée à une di­zaine de ki­lo­mètres à l’ouest. C’est d’ici qu’on vi­site les prin­ci­pales at­trac­tions na­tu­relles de l’île, toutes si­tuées dans le parc na­tio­nal. Dont la grotte à la Pa­tate, la plus grande du Qué­bec. Longue de 80 m, elle fait de 4 à 6 m de large et de 7 à 10 m de haut. For­mée de plu­sieurs cou­loirs, elle com­porte cinq salles, soit les salles Ca­thé­drale (10 m de haut), du Gours, des Dra­pe­ries, des Pe­tites-Concré­tions et du Der­nier-Re­pos. Dé­cou­verte par ha­sard par un guide de chasse en 1982, la grotte plonge jus­qu’à 35 m. Casques et lampes sont mis à la dis­po­si­tion des vi­si­teurs à l’au­berge McDo­nald.

RI­VIÈRE OB­SER­VA­TION

Quand s’est re­ti­ré le gla­cier de 2 km d’épais­seur qui re­cou­vrait le Qué­bec il y a 18 000 ans, l’île a pro­gres­si­ve­ment pris de l’al­ti­tude. L’éro­sion et la gé­li­frac­tion ont fa­çon­né plu­sieurs ca­nyons dans le cal­caire, les plus connus étant ceux des ri­vières Ob­ser­va­tion, Vau­réal, Ju­pi­ter, Pa­tate et Chi­cotte.

Une boucle d’une di­zaine de ki­lo­mètres per­met d’ad­mi­rer le ca­nyon et deux chutes de la ri­vière Ob­ser­va­tion. On peut y contem­pler la roche sé­di­men­taire ma­rine de l’île, dont chaque mètre a pris 200 000 ans à se for­mer.

La grande ve­dette d’An­ti­cos­ti, c’est la chute Vau­réal, qu’on peut ad­mi­rer de­puis un belvédère au km 152. Un sen­tier de 3 km sur­plombe la fa­laise, qui fait par­fois 90 m de haut, et la re­lie au sta­tion­ne­ment, point de dé­part d’un sen­tier de 7 km aller-re­tour qui vous fe­ra des­cendre dans le ca­nyon, lon­ger et tra­ver­ser la ri­vière à plu­sieurs en­droits. La vue de la cas­cade de 76 m plon­geant dans un cirque de fa­laises im­pres­sion­nantes s’im­pré­gne­ra dans votre esprit pour le reste de vos jours. N’ou­bliez pas lu­nettes fu­mées, crème so­laire, maillot de bain, bâ­tons de marche et chaus­sures pour pou­voir aller dans l’eau, car le fond de la ri­vière est ro­cailleux.

BAIE DE LA TOUR

C’est l’autre ve­dette de l’île, un lac d’eau douce qui s’écoule dans la mer par per­co­la­tion au tra­vers d’une dune de ga­lets que les phoques tra­versent oc­ca­sion­nel­le­ment pour aller pê­cher des truites ! À cet en­droit, on em­prunte le sen­tier des Té­lé­graphes, une boucle de 5 km qui per­met de contem­pler d’en haut la baie et les in­croyables fa­laises de 90 m. On peut même cam­per près de la pointe Bas­ton.

Cam­ping Wil­cox Ri­vière Chi­cotte

Grotte à la Pa­tate

Ri­vière Chi­cotte

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