L’obsessive performance

La re­cherche com­pul­sive de la performance phy­sique em­pêche-t-elle de pro­fi­ter du plein air ?

Géo Plein Air - - Sommaire - par Ma­thieu Ré­gnier

La re­cherche com­pul­sive de la performance phy­sique em­pê­chet-elle de pro­fi­ter du plein air ?

n ne fai­sait pas du kayak en 1718 comme on en fait au­jourd’hui. Si l’ap­pel des grands es­paces s’est tou­jours fait sen­tir, on l’as­sou­vis­sait alors pour com­bler des be­soins et ra­re­ment pour ré­duire son tour de taille ou par sou­ci de battre son plus ré­cent re­cord de vi­tesse.

Le loi­sir de plein air tel qu’on le connaît au­jourd’hui a connu son es­sor dans les an­nées 1970. On créait des fé­dé­ra­tions vouées à la pro­mo­tion d’ac­ti­vi­tés phy­siques pra­ti­quées à l’ex­té­rieur. La vi­sée? Plai­sir, dé­pas­se­ment per­son­nel et contact avec la na­ture. Ces ac­ti­vi­tés sont ré­créa­tives plus que com­pé­ti­tives, et libres plus que struc­tu­rées. De­puis 40 ans, les per­sonnes qui pra­tiquent le ski, la ra­quette, la ran­don­née, le vé­lo, le ca­not et le kayak peuvent adap­ter l’in­ten­si­té de l’ac­ti­vi­té en fonc­tion de leurs forces, de leurs fai­blesses et de leurs pré­fé­rences.

En 2018, comme si nos gènes en re­de­man­daient, on as­siste au re­tour du sé­rieux. Grâce aux ap­pa­reils qui me­surent et dif­fusent nos prouesses, on peut main­te­nant se com­pa­rer fa­ci­le­ment aux Olym­piens ou aux aven­tu­riers. Les ré­seaux so­ciaux pu­bli­cisent nos ex­ploits. Ceux qui font un tri­ath­lon sans en faire l’éta­lage sont rares. Il y a de quoi être fiers, mais quand ce­la de­vient du nom­bri­lisme, les ob­ser­va­teurs du mi­lieu consi­dèrent que c’est moins po­si­tif.

TROP, C’EST COMME PAS AS­SEZ

Su­zanne La­berge, ki­né­sio­logue spé­cia­li­sée dans la so­cio­lo­gie du sport à l’Uni­ver­si­té de Mon­tréal, consi­dère ce be­soin de faire-va­loir comme une ten­dance ma­jeure et le re­flet des va­leurs so­ciales do­mi­nantes. Com­ment ex­pli­quer le phé­no­mène? Par­mi les hy­po­thèses, il y a celle du su­per­hé­ros pro­pul­sé par les pla­te­formes nu­mé­riques. «Le néo­li­bé­ra­lisme in­cite à la com­pé­ti­tion et, puisque nous sommes sou­vent des exé­cu­tants au tra­vail, l’ac­ti­vi­té phy­sique de­vient une oc­ca­sion de se construire. »

Or, at­ten­tion, pous­sé à l’ex­trême, ce­la peut de­ve­nir dé­mo­ra­li­sant pour le spor­tif comme pour son en­tou­rage. Le trouble ob­ses­sion­nel com­pul­sif lié à l’exer­cice est une af­fec­tion bien réelle.

Si­mon Pa­rent, plei­nai­riste dans la mi­qua­ran­taine, pra­tique une va­rié­té d’ac­ti­vi­tés al­lant du ski de fond au ca­not-cam­ping. Il se sou­vient d’un club de course au­quel il s’était joint. Pen­dant l’heure du lunch, le groupe gra­vis­sait une pe­tite mon­tagne. Un beau jour de prin­temps, alors que les pre­miers bour­geons éclatent, il n’en re­vient pas de consta­ter que

les cou­reurs n’avaient d’yeux que pour leur montre. «Alors que ma seule en­vie au­rait été de jog­ger en pro­fi­tant de la vue, on par­lait

shakes, pro­téines, dis­tances et chro­no. » Pour lui, ce fut la fin du club de course. « Il y a dé­jà tant d’ob­jec­tifs à at­teindre au tra­vail, quand je cours le mi­di, j’ai juste be­soin d’une pause des KPIs [in­di­ca­teurs de ré­sul­tats]. »

LA SEN­SA­TION A BIEN MEILLEUR GOÛT

Na­ta­lie Du­rand-Bush en­tame une re­cherche pan­ca­na­dienne sur l’uti­li­sa­tion des té­lé­phones in­tel­li­gents chez les ath­lètes. La pro­fes­seure de psy­cho­lo­gie spor­tive à l’Uni­ver­si­té d’Ot­ta­wa croit que les ap­pa­reils peuvent gé­né­rer des ef­fets po­si­tifs et né­ga­tifs sur la performance. « Tout est ques­tion de do­sage. » Tou­te­fois, se­lon les mo­ments d’uti­li­sa­tion, «il se pour­rait que le gad­get qui sol­li­cite l’in­tel­li­gible plus que le sen­ti de­vienne un frein à la performance spor­tive ».

En ma­tière de sport, les sen­sa­tions phy­sio­lo­giques – le « feel » – sont cen­trales dans le développement de l’ath­lète. Ques­tion su­per­hé­ros, Na­ta­lie Du­rand-Bush ex­plique que l’idée de vou­loir être per­for­mant n’est pas mau­vaise en soi, pour­vu que l’on com­prenne que l’ex­pé­rience est aus­si im­por­tante que le sum­mum de l’ac­com­plis­se­ment phy­sique. Sa­chant ce­la, «l’état d’esprit est alors pro­pice à une re­la­tion se­reine ou har­mo­nieuse avec l’ac­ti­vi­té ».

Une pu­bli­ci­té pré­sen­tant un grim­peur pre­nant son thé au som­met de l’Hi­ma­laya avec un équi­pe­ment à faire rê­ver peut de­ve­nir très mo­ti­vante pour un cer­tain pu­blic. Par contre, l’image éli­tiste du plein air vé­hi­cu­lée dans les mé­dias, la pu­bli­ci­té et les ré­seaux so­ciaux peut re­pré­sen­ter un frein aux ob­jec­tifs d’ac­ces­si­bi­li­té.

On cri­tique par ailleurs la re­cherche de performance à tout prix en disant qu’elle em­pêche de pro­fi­ter plei­ne­ment des rares mo­ments pas­sés de­hors, mais la plus simple pe­tite ba­lade en fo­rêt re­quiert un minimum d’ef­fort et, dès lors, cher­cher à performer n’est pas né­ces­sai­re­ment une mau­vaise at­ti­tude. En re­vanche, performer pour se me­su­rer aux autres – et sou­vent aux meilleurs ath­lètes – peut de­ve­nir an­xio­gène.

So­nia Vaillan­court, di­rec­trice gé­né­rale du Conseil qué­bé­cois du loi­sir (CQL), es­time que « les ac­ti­vi­tés de plein air offrent des oc­ca­sions de dé­pas­se­ment per­son­nel po­si­tif lorsque le ni­veau de pra­tique est adap­té aux condi­tions du mi­lieu na­tu­rel et qu’il ré­pond à une mo­ti­va­tion in­trin­sèque ». Elle consi­dère que, comme dans tout autre do­maine, « performer pour se confor­mer à tout prix à une mode n’est peu­têtre pas la meilleure fa­çon de per­mettre la qua­li­té de l’ex­pé­rience et que, sur le plan de la pro­mo­tion, l’idéal pour fa­vo­ri­ser la pra­tique, c’est la di­ver­si­té des re­pré­sen­ta­tions». Bien d’autres ac­tions peuvent en­cou­ra­ger la pra­tique, se­lon la re­pré­sen­tante du CQL, et «les édu­ca­teurs du mi­lieu en sont conscients ».

Ma­rie-Ge­ne­viève Hou­pert se pousse-t-elle trop? Cette spor­tive est amou­reuse de plein air et sur­tout de… bou­ger ! Elle ai­me­rait trans­mettre à tous les plei­nai­ristes l’en­vie de jouer sans ob­jec­tifs pré­cis. Elle ad­met que ce n’est pas tout le monde qui est ca­pable de jouer et qu’elle pousse elle-même le jeu as­sez loin. Ce qui la mo­tive au ren­de­ment, c’est d’abord de consta­ter ce que son corps peut ac­com­plir. En cher­chant à sor­tir de sa zone de confort, elle dit se com­pa­rer à elle-même seule­ment, mais avoue que ceux qui la connaissent la trouvent as­sez in­tense. Elle a dé­ci­dé de par­ti­ci­per à un tri­ath­lon en juillet 2013 alors qu’elle ne sa­vait pas na­ger et qu’elle n’avait ja­mais fait de vé­lo. Elle fai­sait en­core l’étoile sur le dos quelques mois avant le grand jour.

LA PRES­SION DE L’EX­CEL­LENCE

« “L’être hu­main est quelque chose qui doit être sur­mon­té”, di­sait Nietzsche. En ce sens, les per­sonnes qui s’adonnent aux sports ex­trêmes sont au dia­pa­son de la de­vise du mou­ve­ment olym­pique à l’en­droit des ath­lètes : “Plus vite, plus haut, plus fort !” » conclut Ré­jean Ber­ge­ron.

Dans Au Qué­bec, on bouge en plein air !, pu­blié en 2017 par le mi­nis­tère de l’Édu­ca­tion et de

l’En­sei­gne­ment su­pé­rieur du Qué­bec, il est men­tion­né que «l’ac­cent mis sur la performance et la com­pé­ti­tion peut consti­tuer un frein à la pra­tique spor­tive, no­tam­ment chez les filles». Ce­la peut s’ac­cen­tuer lorsque les jeunes qui per­forment bien dans cer­taines ac­ti­vi­tés en font éta­lage sur les ré­seaux so­ciaux. Ce­la crée une pres­sion sup­plé­men­taire sur les jeunes, à qui on en de­mande dé­jà beau­coup.

Su­zanne La­berge rap­pelle que l’ado­les­cence est une pé­riode où l’on peut fa­ci­le­ment se bra­quer contre la pra­tique d’une ac­ti­vi­té dans la­quelle on n’est pas «le meilleur». Les ac­ti­vi­tés de plein air sont pour­tant nor­ma­le­ment sup­po­sées s’adap­ter aux ca­pa­ci­tés de cha­cun et se pra­ti­quer dans un esprit de dé­tente et de dé­cou­verte.

Outre le phé­no­mène du faire-va­loir dont l’égo­por­trait et les ré­seaux so­ciaux sont des ma­ni­fes­ta­tions, l’éli­tisme gé­né­ré par les in­té­rêts commerciaux joue aus­si un rôle né­ga­tif. Su­zanne La­berge in­dique que la mode est aux équi­pe­ments les plus per­for­mants pos­sibles et que ceux-ci sont non seule­ment oné­reux, mais sous-uti­li­sés par rap­port aux be­soins du consom­ma­teur moyen. «Le dan­ger avec ce phé­no­mène est que les plei­nai­ristes en de­ve­nir croient qu’il faille obli­ga­toi­re­ment être équi­pés de gad­gets der­nier cri pour exer­cer une ac­ti­vi­té ex­té­rieure. »

LA PAR­TI­CI­PA­TION…

Cet éli­tisme ne ré­pond gé­né­ra­le­ment pas aux dé­si­rs d’une jeune gé­né­ra­tion sen­si­bi­li­sée aux en­jeux so­ciaux liés à l’in­clu­sion et lu­cide sur les mé­ca­nismes pu­bli­ci­taires. Or, voi­là un seg­ment de mar­ché clé pour les marques de plein air. De l’avis de tous, le nom­bri­lisme so­cial que fa­vo­risent les ré­seaux so­ciaux fi­nit par faire souf­frir. Cette ty­ran­nie de l’ex­cel­lence in­at­tei­gnable est en­tiè­re­ment sous notre contrôle même s’il faut se le re­mé­mo­rer ré­gu­liè­re­ment. Comme dans les émis­sions de té­lé­réa­li­té, ce faire-va­loir po­si­tionne les re­la­tions hu­maines comme une com­pé­ti­tion pour l’ap­pro­ba­tion.

Phi­lippe Lan­thier est un grim­peur ama­teur. Il re­cherche au­jourd’hui l’équi­libre entre tra­vail, fa­mille et pa­rois de grimpe. « L’en­trée de l’es­ca­lade aux Olym­piques en 2020 va cer­tai­ne­ment chan­ger les choses», dit-il. La pres­sion existe aus­si dans ce mi­lieu spor­tif. « C’est la course aux fa­laises et il y a de la frime sur des sites comme Sen­dage ou 8a.nu, où des grim­peurs font état de fausses as­cen­sions.» Des grim­peurs veulent en mettre plein la vue pour toutes sortes de rai­sons. « Pour cer­tains, il y a la vo­lon­té de mon­trer qu’on grimpe telle ou telle pa­roi, et pour d’autres, plaire aux com­man­di­taires est aus­si une mo­ti­va­tion. »

Moins ac­tif sur les blocs qu’au­pa­ra­vant, Phi­lippe Lan­thier sou­haite en gra­vir plu­sieurs en­core, mais pour ce qui est de jouer la sur­en­chère, il se garde une pe­tite gêne. «Mon pre­mier ob­jec­tif au­jourd’hui est de pas­ser du temps de­hors avec des amis et ma fa­mille, et comme la roche gagne tou­jours, on ap­prend l’hu­mi­li­té avec l’ex­pé­rience. »

Pour lui, l’en­traî­ne­ment doit s’ar­ri­mer aux autres prio­ri­tés de la vie, et en ré­dui­sant la ca­dence, on s’ex­pose moins aux bles­sures. Sage dé­ci­sion pour un jeune pa­pa ! Si de nom­breux grim­peurs tentent d’être au som­met de leur forme phy­sique 365 jours par an­née en s’en­traî­nant, leur vie est alors ca­rac­té­ri­sée par une mul­ti­tude de bles­sures.

NIETZSCHE ET LE GPS

Nous se­rait-il per­mis d’être tout sim­ple­ment im­par­faits et « moyens » au lieu de cher­cher à tou­jours faire plus et mieux? Pour Ré­jean Ber­ge­ron, pro­fes­seur de phi­lo­so­phie au cé­gep Gé­rald-Go­din et au­teur du livre Je

veux être un es­clave!, ce dé­sir de performance et de dé­pas­se­ment exa­cer­bé tra­duit bien la si­tua­tion dans la­quelle l’homme mo­derne se trouve.

«Dans un contexte où la sur­vie de l’être hu­main est as­su­rée, où il n’a plus à vaincre tel ou tel obs­tacle pour sur­vivre, il peut ar­ri­ver – et il ar­rive sou­vent – que l’homme se prenne lui-même comme obs­tacle à dé­pas­ser, à sur­mon­ter. Dans ce cas, il ne s’agit plus de dé­pas­ser telle li­mite ex­té­rieure, mais bien de dé­pas­ser ses li­mites per­son­nelles. Ain­si, l’être hu­main ne se­rait plus en com­pé­ti­tion avec la na­ture, mais bien avec sa na­ture, donc avec lui-même. »

Ré­jean Ber­ge­ron in­ter­prète aus­si le phé­no­mène dans le contexte d’un re­cul du sen­ti­ment re­li­gieux. «Dieu est mort, di­sait Nietzsche, et c’est nous qui l’avons tué. » De­vant ce meurtre sym­bo­lique et ce deuil exis­ten­tiel, et en l’ab­sence de ce qui don­nait un sens ou un but à son exis­tence, l’être hu­main fi­nit par se po­ser comme la source des va­leurs et, en somme, comme «la me­sure de toute chose». Vi­ve­ment la montre GPS ! « “L’être hu­main est quelque chose qui doit être sur­mon­té”, di­sait Nietzsche. En ce sens, les per­sonnes qui s’adonnent aux sports ex­trêmes sont au dia­pa­son de la de­vise du mou­ve­ment olym­pique à l’en­droit des ath­lètes: “Plus vite, plus haut, plus fort !”» conclut Ré­jean Ber­ge­ron.

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