Surf : dé­vo­reurs de vagues, d’eau et de planches

Géo Plein Air - - Sommaire - par Ben­ja­min Go­don

La planche sur sillage dé­mys­ti­fiée.

Si quelques en­droits au Qué­bec per­mettent d’af­fron­ter des vagues na­tu­relles, le po­ten­tiel hy­dro­gra­phique de la Belle Pro­vince re­pose da­van­tage sur ses in­nom­brables cours d’eau que sur la vé­lo­ci­té de ses lames. Qu’à ce­la ne tienne, si les vagues ne sont pas de la par­tie, il suf­fit… de les créer. En ef­fet, la belle sai­son pro­pulse de plus en plus les ac­ti­vi­tés per­met­tant d’ef­fleu­rer l’eau : plu­sieurs d’entre elles, par­ti­cu­liè­re­ment les dé­cli­nai­sons du surf et autres sports de planches, sont for­te­ment en vogue.

Au beau mi­lieu du po­pu­laire lac Ké­no­ga­mi, cet im­mense ré­ser­voir de 28 km de long si­tué à quelques mi­nutes de la ville de Sa­gue­nay, il n’est pas rare d’aper­ce­voir des adeptes du ski nautique ou leurs cou­sins, planche aux pieds, pra­ti­quant le wa­ke­board (planche sur sillage). De­puis peu, plu­sieurs re­marquent des cu­rio­si­tés sur le plan d’eau, qui pa­raissent dé­fier les lois élé­men­taires de la phy­sique ; il faut s’ap­pro­cher pour ten­ter d’y com­prendre quelque chose. Par­mi ces ano­ma­lies aqua­tiques (qui n’ont ce­pen­dant rien du monstre ma­rin), on voit des sur­feurs qui s’exé­cutent der­rière une em­bar­ca­tion… mais sans être trac­tés par une corde. Cer­tains aper­çoivent même, de temps à autre, un ki­te­sur­fer dont la planche… ne touche pas l’eau !

MAR­CHER SUR L’EAU

Au pre­mier abord, la vi­sion d’un sur­feur qui évo­lue presque un mètre au-des­sus de la sur­face de l’eau a tout du mi­rage. Pour­tant, la planche n’est ef­fec­ti­ve­ment ja­mais en con­tact avec les vagues : c’est plu­tôt une aile por­tante (foil, en an­glais) qui est dans l’eau et pro­pulse le plan­chiste là où bon lui semble. Le con­cept de l’hy­dro­ptère

(hy­dro­foil), bien dé­ve­lop­pé en na­vi­ga­tion, est dé­sor­mais uti­li­sé dans le do­maine du surf, de la planche à pa­gaie (SUP), voire du surf cerf-vo­lant, ap­pe­lé ki­te­surf, dé­cu­plant lit­té­ra­le­ment les sen­sa­tions propres à ce sport: vi­tesse et pré­ci­sion at­teignent des som­mets in­éga­lés.

Cette fa­çon de se dé­pla­cer semble dé­jouer la phy­sique. Elle re­pose sur un con­cept pour­tant as­sez simple : le même qui per­met à un avion de vo­ler. En ef­fet, l’aile du foil­board (le croi­se­ment d’une planche de surf avec une aile por­tante) a un pro­fil très mar­qué d’un cô­té, et un pro­fil plus fin ou plat, de l’autre. Grâce à la pres­sion de l’eau, une force de pous­sée est en­gen­drée et la planche s’élève au-des­sus des flots. Le reste n’est pas aus­si évident qu’il le semble: en rai­son de la sur­élé­va­tion de la planche, la sta­bi­li­té s’ac­quiert à tra­vers un fin mé­lange de trans­fert d’ap­pui et de re­lâ­che­ment sur l’aile. « C’est très, très pré­cis, et la fa­çon dont on sent le foil qui mord dans l’eau est ab­so­lu­ment phé­no­mé­nale », pré­cise Jean Rous­seau, ki­te­sur­fer de longue date qui a été im­mé­dia­te­ment sé­duit par le con­cept de l’hy­dro­ptère adap­té à ce sport. Il l’a ra­pi­de­ment adop­té : « Cette jux­ta­po­si­tion de ma­nia­bi­li­té ner­veuse et de vi­tesse est unique au foil­board et pro­cure des sen­sa­tions proches du surf mais as­su­ré­ment plus en­le­vantes », ajoute ce­lui qui est fré­quem­ment in­ter­rom­pu par les cu­rieux cher­chant à com­prendre de quelle fa­çon il peut avan­cer sur l’eau… sans don­ner l’im­pres­sion d’y tou­cher.

Si les ath­lètes d’élite de cette planche (tel l’Ha­waïen Kai Len­ny, vé­ri­table touche-à-tout de toutes les dé­cli­nai­sons pos­sibles du surf et cham­pion mondial de SUP) évo­luent dans des condi­tions pa­ra­di­siaques, où les mou­ve­ments d’eau per­mettent fré­quem­ment de sur­fer, le Qué­bec offre un ter­rain de jeu somme toute li­mi­té ques­tion vagues. D’autres moyens de pro­pul­sion y pul­lulent tou­te­fois, no­tam­ment le vent : «Avec une voile et une planche sur la­quelle est ins­tal­lée une aile, le dé­fi est im­pres­sion­nant. On doit à la fois gé­rer la puis­sance dans la voile et l’élé­va­tion de l’aile dans l’eau», conclut Jean Rous­seau, qui s’en­vole au moins une fois par an vers les Ca­raïbes afin de pro­fi­ter de condi­tions dif­fé­rentes de celles du Qué­bec.

La planche à pa­gaie (ou à rame) est aus­si un vé­hi­cule tout in­di­qué pour y ajou­ter un ai­le­ron : la plu­part des planches dis­posent ef­fec­ti­ve­ment d’ai­le­rons amo­vibles. Il suf­fit de tro­quer la dé­rive contre une aile avec un mât (hy­dro­foil). Seul bé­mol: en l’ab­sence de vagues, il est né­ces­saire d’être trac­té, ou du moins d’avoir une cer­taine vi­tesse per­met­tant de «prendre son en­vol ». Ain­si naissent des phé­no­mènes far­fe­lus qua­si in­ima­gi­nables : une planche à voile vo­lant au-des­sus de l’eau, équi­pée d’un foil, ou une planche à pa­gaie ti­rée à par­tir de la plage par un vé­lo, ce qui donne l’im­pres­sion de se sous­traire à l’eau. Toute em­bar­ca­tion nautique peut être do­tée d’un hy­dro­ptère, en fait. Même un kayak !

Pour d’autres, il faut – éton­nam­ment – à tout prix évi­ter à la fois les tur­bu­lences d’un cours d’eau et le vent pour ob­te­nir les sen­sa­tions tant re­cher­chées du surf. Plus le plan d’eau est une mer d’huile, plus la jour­née pro­met d’être sen­sa­tion­nelle. C’est que la vague créée par la puis­sante em­bar­ca­tion, des­ti­née à cette pratique, est in­dis­pen­sable à un surf de qua­li­té, et ne doit en au­cun cas être al­té­rée.

SANS LES MAINS (OU PRESQUE)

Le wa­ke­surf (surf sur sillage) né­ces­site en ef­fet une vague de puis­sance constante, en quelque sorte in­fi­nie, sur la­quelle on glisse à l’aide d’une planche sem­blable à celle du surf, mais de di­men­sions plus ré­duites. Les pieds n’y sont pas at­ta­chés, contrai­re­ment au wa­ke­board. Le sur­feur se tient à une dis­tance as­sez rap­pro­chée du ba­teau dans le but de pro­fi­ter de la zone idéale,

« Une fois que tu y es en­tré, il n’y a plus de sor­tie pos­sible. » - Kel­ly Sla­ter, légendaire sur­feur amé­ri­cain

d’où il tire pro­fit de l’ef­fet d’en­traî­ne­ment de la vague créée par l’em­bar­ca­tion. Les dé­parts se font à l’aide d’une corde (les dé­bu­tants peuvent y res­ter ac­cro­chés afin de se fa­mi­lia­ri­ser avec la vague) qu’on lâche pour re­po­ser uni­que­ment sur l’onde. Les plus ex­pé­ri­men­tés em­brassent la vague, planche en main, à par­tir de la pla­te­forme abais­sée du ba­teau.

La né­ces­si­té d’avoir en sa pos­ses­sion une em­bar­ca­tion des­ti­née à ce type de sport li­mite le dé­ve­lop­pe­ment de ce­lui-ci, et n’est pas à la por­tée de toutes les bourses. «Ce sont des ba­teaux spé­ci­fi­que­ment conçus pour la pratique des sports nau­tiques : ils sont puis­sants et lourds (pour créer une bonne vague), et leur mo­teur doit être à l’in­té­rieur de l’em­bar­ca­tion, par me­sure de sé­cu­ri­té, évi­dem­ment, ad­ve­nant le cas où un wa­ke­sur­fer ve­nait à chu­ter vers le ba­teau », men­tionne Mi­chaël Beau­lac, mor­du de sports de planche été comme hi­ver et co­pro­prié­taire des bou­tiques Ho­mies, à Sa­gue­nay, oeu­vrant dans ce cré­neau. Ces em­bar­ca­tions dis­posent même de bal­lasts, des ré­ser­voirs pou­vant être em­plis d’eau afin que le ba­teau soit plus lourd, ayant pour ré­sul­tat une vague plus im­po­sante.

Ques­tion­né sur l’im­pact de ces vagues sur l’éro­sion des éco­sys­tèmes, le plan­chiste nuance : « Les vi­tesses at­teintes ne dé­passent pas 8 noeuds (15 km/h), car, n’ou­blions pas, quel­qu’un est ti­ré à l’ar­rière du ba­teau ! La vague créée n’a rien à voir avec les speed­boats ou autres mas­to­dontes aux gros mo­teurs. On na­vigue à 300 m des berges, on ré­duit notre vi­tesse le reste du temps et on fuit les en­droits acha­lan­dés, sé­cu­ri­té oblige. La com­mu­nau­té des wa­ke­sur­fers est très conscien­ti­sée aux dom­mages que peuvent en­traî­ner les em­bar­ca­tions. En gé­né­ral, l’en­semble des pra­ti­quants a des stan­dards éle­vés en ma­tière de res­pect des ri­ve­rains, des rives et de l’en­vi­ron­ne­ment. »

Il est pri­mor­dial de trou­ver un équi­libre entre la qua­li­té de la vague et la pro­tec­tion des ri­vages. Lors­qu’il pla­ni­fie une séance de wa­ke­surf, Mi­chaël Beau­lac se di­rige vers d’im­menses plans d’eau aux rives ro­cheuses, tels la ri­vière Sa­gue­nay ou le lac Ké­no­ga­mi, où l’ef­fet d’éro­sion est mi­ni­mi­sé. Il ad­met qu’un plan d’eau acha­lan­dé est un vé­ri­table casse-tête à gé­rer, à la fois pour le conduc­teur du ba­teau et le wa­ke­sur­fer ; se­lon lui, il n’y a rien d’agréable à s’y trou­ver.

Il s’ar­rime aus­si scru­pu­leu­se­ment avec la météo: «Le vent pose pro­blème, car il crée des vagues qui al­tèrent le sillon lais­sé par le ba­teau. Même chose pour les autres em­bar­ca­tions et les ondes qu’elles tracent. Son temps fa­vo­ri pour aga­cer l’écume sur­gis­sant du mo­teur? Au prin­temps ou tard à l’au­tomne: «Les plans d’eau sont dé­serts, mais une bonne com­bi­nai­son iso­ther­mique est de mise!» pré­cise le pas­sion­né. Ce der­nier s’em­balle quand il dé­crit ce qu’il res­sent une fois la vague maî­tri­sée : « Il y a quelque chose de gra­ti­fiant, mais sur­tout de li­bé­ra­teur à pro­gres­ser sans corde sur cette vague in­fi­nie. » Il ajoute que tous ceux qui y sont ini­tiés ar­borent un sou­rire in­des­crip­tible lors­qu’ils par­viennent en­fin à être au­to­nomes sur le rou­leau. Et sont sur­pris de se dé­cou­vrir des muscles au bas du corps !

COMME POUR VRAI

Bien qu’elle puisse pro­je­ter une im­pres­sion de sport d’élite, dif­fi­cile d’ac­cès, à la­quelle s’ajoutent des consi­dé­ra­tions ma­té­rielles et fi­nan­cières im­por­tantes, l’ini­tia­tion au wa­ke­surf, au wa­ke­board et à d’autres ac­ti­vi­tés si­mi­laires est éton­nam­ment ac­ces­sible par­tout en pro­vince. Deux centres in­té­rieurs (Oa­sis Surf, à Bros­sard, et Mae­va Surf, à La­val) offrent une vague ar­ti­fi­cielle, d’une taille al­lant jus­qu’à six pieds, sur la­quelle peuvent être pra­ti­qués plu­sieurs types de surf dans une am­biance dé­con­trac­tée. On y donne aus­si des cours. Une sor­tie ori­gi­nale à pla­ni­fier en plein hi­ver !

Lorsque la météo est plus clé­mente, il est temps de pro­fi­ter des in­nom­brables res­sources hy­driques du Qué­bec. À cinq mi­nutes du cen­tre­ville mont­réa­lais, NA­VI met à votre dis­po­si­tion le grand bas­sin de La Prai­rie, entre Ver­dun et L’Îledes-Soeurs. L’ex­pé­rience wa­ke­surf/wa­ke­board est of­ferte en for­mule pri­vée, sur ré­ser­va­tion: un ba­teau no­li­sé en­tiè­re­ment équi­pé d’une foule de jouets aqua­tiques est vôtre pour une du­rée va­riant entre deux heures et de­mie et quatre heures et de­mie.

Si vos en­vies sont moins jet-set, et qu’au­cun ba­teau n’est dis­po­nible dans votre en­tou­rage, des parcs sont spé­ci­fi­que­ment conçus pour la pratique des sports de planche. Leur ap­pel­la­tion

cable parks vient du sys­tème de câbles qui per­met au par­ti­ci­pant d’évo­luer dans les di­verses in­fra­struc­tures (mo­dules), sem­blables à celles trou­vées dans les parcs de planche à rou­lettes. La plage de Pointe-Ca­lu­met, dans les Lau­ren­tides, dis­pose d’un par­cours de 1 km. Au Lac Le Mi­rage, à Prin­ce­ville, dans le Centre-du-Qué­bec, on trouve une ins­tal­la­tion si­mi­laire. En­fin, l’en­tre­prise Traxxion 4 ex­ploite un parc sur le lac Ké­no­ga­mi, à proxi­mi­té du Cam­ping Jon­quière.

Est-ce la glisse hi­ver­nale, bien pré­sente dans l’ADN des Qué­bé­cois, qui ex­plique la po­pu­la­ri­té des ac­ti­vi­tés liées au surf une fois les beaux jours ar­ri­vés? Notre vaste ré­seau hy­dro­gra­phique y est sans doute pour quelque chose, mais l’ex­pli­ca­tion se si­tue as­su­ré­ment dans le dé­sir, par­fois mys­té­rieux, de maî­tri­ser cet élé­ment im­pres­sion­nant qu’est l’eau. Et non seule­ment le monde du surf a la ca­pa­ci­té de se réin­ven­ter, mais l’ima­ge­rie de rêve en­tou­rant ce sport contri­bue cer­tai­ne­ment aus­si à son at­trait. Si le cli­ché du sur­feur ac­com­pli qui maî­trise sa planche ne va pas de soi, le plai­sir, lui, est ins­tan­ta­né.

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