La taxe pour bien pa­raître

La Liberté - Le Réveil - - ÉDITORIAL - Sé­bas­tien Pel­le­tier ae­me­dias@mo­nusb.ca

Le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral de Jus­tin Tru­deau a an­non­cé en oc­tobre der­nier son in­ten­tion d’im­po­ser un prix mi­ni­mum sur le car­bone (c’est-à-dire une taxe sur le car­bone) à toute pro­vince ou tout ter­ri­toire qui ne l'au­rait pas fait vo­lon­tai­re­ment d'ici 2018, même si l'éco­no­mie ca­na­dienne est désa­van­ta­gée. Le cout de cette ri­gi­di­té idéo­lo­gique se tra­dui­ra par moins de crois­sance, d'in­ves­tis­se­ments et d'em­plois ici au Ca­na­da. Le plan en ques­tion ver­rait un prix de dé­part de 10 $ la tonne sur les émis­sions de CO2 en 2018, aug­men­tant de 10 $ par an­née jus­qu’à at­teindre 50 $ la tonne d’ici 2022. Ce­ci si­gni­fie que le mé­nage ca­na­dien moyen peut s’at­tendre à payer 2 569 $ en nou­velles taxes d’ici 2022, même si les chiffres va­rie­ront se­lon le mé­nage et la pro­vince en ques­tion.

Les gens en fa­veur de la taxe in­sistent qu’elle est né­ces­saire pour ré­duire les émis­sions de car­bone au Ca­na­da. Après tout, le chan­ge­ment cli­ma­tique est un pro­blème mon­dial; donc, as­su­ré­ment, les Ca­na­diens de­vraient faire leur part pour ai­der à ré­soudre ce pro­blème. Cet ar­gu­ment est ex­trê­me­ment in­té­res­sant. Par­fois, en ef­fet, des sa­cri­fices doivent être faits au ser­vice d'un ob­jec­tif im­por­tant. Mais, pour avoir une idée d'à quel point les sa­cri­fices des Ca­na­diens ai­de­ront à at­teindre l'ob­jec­tif de lut­ter contre le chan­ge­ment cli­ma­tique, il vaut la peine de dé­com­pres­ser les chiffres.

L’ob­jec­tif d’émis­sions de car­bone du gou­ver­ne­ment Tru­deau pour 2030 ré­dui­rait les émis­sions an­nuelles to­tales du Ca­na­da de 748 mé­ga­tonnes (Mt) en 2016 à 524 Mt d’ici 2030. Sup­po­sons que nous puis­sions at­teindre cet ob­jec­tif – ce qui est peu pro­bable – les émis­sions an­nuelles to­tales du Ca­na­da di­mi­nue­raient de 224 Mt. Con­si­dé­rons main­te­nant le plus grand pol­lueur mon­dial : la Chine. En 2014, les émis­sions an­nuelles de car­bone de la Chine étaient es­ti­mées à 10 540 Mt. La Chine est un pays très vaste et en dé­ve­lop­pe­ment ra­pide. Pour­tant, mal­gré une forte crois­sance éco­no­mique au cours des der­nières dé­cen­nies, ses en­ga­ge­ments en ma­tière de chan­ge­ment cli­ma­tique sont moins stricts que ceux du Ca­na­da : la po­li­tique ac­tuelle de la Chine ver­ra les émis­sions an­nuelles de car­bone aug­men­ter à en­vi­ron 13 600 Mt en 2030.

Cette aug­men­ta­tion si­gni­fie­ra donc qu’en 2030, tous les ef­forts du Ca­na­da se­ront an­nu­lés par seule­ment 27 jours d’aug­men­ta­tion de CO2 de la Chine, dans le cas où tout irait comme pré­vu. Alors, même si les Ca­na­diens font « leur part », à un cout in­cal­cu­lable de mil­liards de dol­lars pour les en­tre­prises et les fa­milles ca­na­diennes, la somme de nos ef­forts se­rait an­nu­lée par la Chine en moins d’un mois. C'est un fait qui donne à ré­flé­chir, mais il faut sou­li­gner que, peu im­porte ce que le Ca­na­da fait, nous sommes sim­ple­ment un pays trop pe­tit pour avoir un im­pact. En fait, même si nous pou­vions ré­duire nos émis­sions à zé­ro, il ne pren­drait quand même que deux mois d’émis­sions chi­noises pour an­nu­ler cette ré­duc­tion. En ré­ponse à cette dure réa­li­té, cer­tains Ca­na­diens pro-taxe fe­ront va­loir qu'il est en­core im­por­tant que le Ca­na­da fasse preuve de « lea­der­ship » afin d’es­sayer de per­sua­der d'autres pays de suivre notre exemple. Pour­tant, si la Chine ne convient pas que le chan­ge­ment cli­ma­tique est un pro­blème, il est peu pro­bable que la dé­ci­sion du Ca­na­da d'im­po­ser une taxe im­por­tante à son propre peuple soit mo­di­fiée.

La dé­ci­sion du gou­ver­ne­ment Tru­deau d'im­po­ser aux Ca­na­diens une taxe sem­blable est sus­cep­tible d'avoir de nom­breuses consé­quences : elle ré­dui­rait les bud­gets de mil­lions de mé­nages ca­na­diens, elle ra­va­ge­rait des mil­liers d'en­tre­prises ca­na­diennes et elle rem­pli­rait les coffres du gou­ver­ne­ment avec des mil­liards de dol­lars en nou­velles re­cettes fis­cales. La seule chose qu'elle ne fe­rait cer­tai­ne­ment pas est d'in­fluer sur le chan­ge­ment cli­ma­tique mon­dial. Le Ca­na­da a be­soin d'une po­li­tique de chan­ge­ment cli­ma­tique qui (1) équi­libre les com­pro­mis entre les ob­jec­tifs en­vi­ron­ne­men­taux et éco­no­miques, et (2) crée des condi­tions pro­pices à l'in­no­va­tion et les nou­velles tech­no­lo­gies dans le but de re­le­ver le dé­fi du chan­ge­ment cli­ma­tique. Si notre po­li­tique de chan­ge­ment cli­ma­tique est mé­dio­cre­ment conçue, l'éco­no­mie ca­na­dienne pour­rait être sé­rieu­se­ment com­pro­mise.

Il est in­tui­tif pour la plu­part des Ca­na­diens que les émis­sions de car­bone sont une pro­duc­tion de l'éco­no­mie in­dus­trielle et que l'im­po­si­tion d'un prix ou d'une taxe en­trai­ne­rait des couts pour les en­tre­prises qui, à leur tour, ré­dui­raient leurs in­ves­tis­se­ments, li­cen­cie­raient leurs tra­vailleurs ou dé­mé­na­ge­raient ailleurs. Pour une rai­son ou une autre, nous sommes ame­nés à croire que le gou­ver­ne­ment peut aug­men­ter le cout des af­faires et que, d'une fa­çon ou d'une autre, l'éco­no­mie ne se­rait pas af­fec­tée. Plu­tôt que de dé­clen­cher une ré­duc­tion des émis­sions, une taxe sur le car­bone en­trai­ne­rait sim­ple­ment un dé­pla­ce­ment des émis­sions et des em­plois du Ca­na­da vers les États-Unis alors que les en­tre­prises ca­na­diennes tra­ver­se­raient la fron­tière, n’en ayant bé­né­fi­cié ni notre éco­no­mie ni notre en­vi­ron­ne­ment. Il est dif­fi­cile de sou­te­nir qu'un tel ré­sul­tat fe­rait pro­gres­ser notre in­té­rêt na­tio­nal.

Il est donc né­ces­saire d'har­mo­ni­ser la po­li­tique ca­na­dienne avec les ac­tions des États-Unis en ma­tière de chan­ge­ment cli­ma­tique. Nos éco­no­mies ne sont pas seule­ment pro­fon­dé­ment in­ter­re­liées, nous sommes éga­le­ment des concur­rents pour les in­ves­tis­se­ments et les op­por­tu­ni­tés. Les po­li­tiques cli­ma­tiques cou­teuses pour­raient être suf­fi­santes pour convaincre les in­ves­tis­seurs de choi­sir une des­ti­na­tion amé­ri­caine plu­tôt que ca­na­dienne si nos po­li­tiques et nos couts concer­nant les af­faires ne sont pas en har­mo­nie. Il est donc im­pé­ra­tif que le gou­ver­ne­ment Tru­deau re­voie sa cou­teuse taxe sur le car­bone puisque le fait de pro­cé­der à une nou­velle taxe lorsque les États-Unis vont dans la di­rec­tion op­po­sée se­rait un geste lourd de consé­quences, non seule­ment in­sen­sé pour l'éco­no­mie, mais aus­si pour l'en­vi­ron­ne­ment.

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