Res­ter forte quand tout s’écroule

La Liberté - Special Noel 2017 - - La Une - Ju­lie

Lorsque j’ai en­ten­du par­ler de ce pro­jet de té­moi ‐ gnage, je me suis po­sé la ques­tion sui­vante : est‐ ce vrai­ment moi ? J’avoue que je ne sa­vais trop quoi ré­pondre… même si dans le plus pro­fond de mon âme, je sa­vais par­fai­te­ment que je fais par­tie de ceux et celles qui sa­cri ient plu­sieurs élé­ments de leur vie pour s’oc­cu­per d’un être cher qui est tom­bé ma­lade. Pour­tant, j’ai sou­vent ten­dance à le nier…

Nous sommes une fa­mille mi­li­taire. Mon ma­ri est dans les forces ar­mées ca­na­diennes de­puis près de 20 ans. Nous avons deux belles illes au­jour d’hui âgées de 11 et 13 ans. Et plu­sieurs ani­maux ! Comme la plu­part des fa­milles mi­li­taires, nous avons dé­mé­na­gé plu­sieurs fois à tra­vers le Ca­na­da. Tous les deux ori­gi­naires du Qué­bec, nous avons ha­bi­té l’on­ta­rio pen­dant 8 ans, pour en­suite nous ins­tal­ler 3 ans à Yel­lowk­nife dans les Ter­ri­toires du Nord‐ Ouest et de­puis main­te­nant 4 ans, nous sommes ici à Win­ni­peg, au Ma­ni­to­ba.

La fa­mille, c’est notre noyau. Nous quatre et nos ani­maux. Nous n’avons ja­mais vé­cu près de notre fa­mille im­mé­diate et nous avons tis­sé des liens ser­rés avec des amis qui sont de­ve­nus un peu avec le temps notre fa­mille. Mais en­core là, trop sou­vent, nous avons dû vivre des sé­pa­ra­tions à mul­tiples re­prises puisque ces amis ou même nous‐ mêmes avons dû dé­mé­na­ger. Nous avons eu la chance de pou­voir comp­ter sur mes pa­rents à tra­vers toutes ces an­nées. Et seule­ment un ou deux amis nous sont res­tés idèles de­puis tout ce temps, mal­gré la dis­tance. Al­ler por­ter les en­fants chez les grands‐ pa­rents pour un soir, pour avoir un peu de ré­pit, nous n’avons ja­mais eu cette chance‐là.

En 2004, nous avons ac­cueilli notre pre­mière belle pe­tite ille ! Née 5 se­maines à l’avance, mais en par­faite san­té ! Deux ans plus tard, en 2006, notre fa­mille s’est com­plé­tée avec l’ar­ri­vée de notre deuxième belle pe­tite ille, elle aus­si en pleine san­té ! L’an­née 2006 a été riche en émo­tions puisque mal­gré toute la joie que nous avions avec la nais­sance de notre ille, pa­pa fut dé­ployé en Af­gha­nis­tan. L’an­née comp­tant le plus de nos sol­dats dé­cé­dés... Avec le temps de pré­pa­ra­tion et la mis­sion même, ce dé­ploie­ment du­ra un an. J’ai pu comp­ter sur l’aide pré­cieuse de mes pa­rents. Après le re­tour à une vie un peu plus tran­quille, en 2008, mon père est tom­bé très ma­lade au Qué­bec. Tu­meur au cer­veau in­cu­rable. Nous avons fait tout ce qui était pos­sible pour être là avec lui. Tou­te­fois, ne pas pou­voir être plus prêt plus sou­vent de ceux que nous ai­mons dans des mo­ments comme ceux‐ là est ex­trê­me­ment dif icile. Je re­mer­cie la vie puisque j’ai pu être là lors­qu’il est par­ti.

Les an­nées sui­vantes étaient un peu plus stables, bien que nous ayons été re­lo­ca­li­sés à l’autre bout du pays en 2010. Ces 3 an­nées furent riches en ex­pé­rience de vie. Au­cun re­gret, une très belle aven­ture en soi et quelques dé­ploie­ments ici et là ! En 2013, en­core une fois, nous avons plié ba­gage et nous sommes re­ve­nus vers l’est pour nous éta­blir au Ma­ni­to­ba. Un chan­ge­ment de po­si­tion pour mon ma­ri qui al­lait de­ve­nir ins­truc­teur de sur­vie, ce qui l’em­me­na à voya­ger très sou­vent dans le monde pour les 3 an­nées sui­vantes.

C’est en oc­tobre 2014 que tout a bas­cu­lé. Je ve­nais de com ‐ men­cer un nou­veau tra­vail qui m’em­me­nait à me dé­pla­cer à tra­vers le Ma­ni­to­ba. Après, entre autres, une perte de poids ex­trê­me­ment ra­pide et une soif sans in, le tout lorsque mon ma­ri était à l’ex­té­rieur, je sa­vais que quelque chose n’al­lait pas du tout avec notre plus jeune. La veille avant de com­men­cer mon nou­veau tra­vail, une vi­site ra­pide chez le doc­teur. « Ma­dame, votre ille a le dia­bète ju­vé­nile de type 1. Vous de­vez al­ler à l’ur­gence tout de suite. Une équipe vous y at­ten­dra. » Dia­bète de type 1. Je lui ai don­né trop de sucre, trop de jus, trop de lait au cho­co­lat, qu’ai‐ je fait de mal, je, je, je… » Mon ma­ri est re­ve­nu et nous avons été en for­ma­tion in­tense tous les quatre à l’hô­pi­tal pen­dant 3 jours pour ap­prendre tout ce que nous de­vions sa­voir à pro­pos de cette ma­la­die in­cu­rable, bien qu’heu‐ reu­se­ment gé­rable. Psy­cho­logue, dié­té­ti­cienne, nu­tri­tion­niste, in ir­mière, doc­teur, etc. Une équipe for­mi­dable. Ja­mais je n’au­rais cru que notre ille au­rait do­ré­na­vant à re­ce­voir des in­jec­tions d’in­su­line quatre fois par jour, tes­ter sa gly­cé­mie plu­sieurs fois par jour, ajus­ter sa nu­tri­tion, ajus­ter les sor­ties et les temps de jeu, d’ac­ti­vi­té phy­sique, etc. Le dia­bète de type 1, c’est le pan­créas qui cesse de fonc ‐ tion­ner. Pour le mo­ment, il n’y a pas de trai­te­ment mé­di­cal. Comme c’est une ma­la­die grave, consi­dé­rée comme un han­di­cap, mais qui peut se gé­rer, notre ille est dé­pen­dante de l’in­su­line pour vivre… Évi­dem­ment, un dia ‐ gnos­tic de cette sorte af­fecte toutes les sphères de la vie, que l’on parle d’émo­tions ou de in­ances… Di­sons que ça re­met les prio­ri­tés aux bonnes places ! Nous avons dû et conti­nuons de nous ajus­ter tous les jours. Pas le choix, mal­gré toutes les frus­tra­tions, la peur et la co­lère. Com­ment al­lais‐je m’ajus­ter dans mon nou­veau tra­vail ? Plu­sieurs ques­tions, an­goisses, in­sé­cu­ri­tés. J’ai eu la chance de trou­ver l’em­ploi idéal 5 mois plus tard. Dieu mer­ci ! Un em­ploi beau­coup plus stable et lexible. La vie est drô­le­ment bien faite, même dans les mo­ments les plus sombres ! J’en suis ex­trê­me­ment re­con ‐ nais­sante !

Tou­jours en conti­nuant à vivre au jour le jour avec cette ma­la­die, c’est l’an der­nier, en 2016, que j’ai ap­pris la vraie dé ini­tion du mot « ré­si­lience ». Sep­tembre 2016. Ma mère, tou­jours au Qué­bec, nous ap­prend qu’elle a le can­cer du sein et qu’elle de­vra entre ‐ prendre des trai­te­ments de chi­mio­thé­ra­pie in­tense. Et un mois plus tard, mon ma­ri est diag­nos­ti­qué avec le « PTSD » ( Trouble de stress post‐ trau ‐ ma­tique, TSPT). Il n’y a au­cune pré­pa­ra­tion pour re­ce­voir ce genre de nou­velles. Choc. Au­cun mot. J’ai l’im­pres­sion que tout tombe au­tour de moi. Mais, je DOIS trou­ver les forces néces ‐ saires pour res­ter forte et conti­nuer à prendre soin des en­fants, de mon ma­ri et de ma mère. Et sur­tout de moi‐même. Pas le choix. Loin d’être évident... sur­tout quand moi‐même, je vis avec de l’an­xié­té de­puis des an­nées. Ma mère, celle qui m’a tout don­né, a à son tour be­soin de moi. Trou­ver les forces néces ‐ saires, le temps, l’ar­gent, pour al­ler la voir du­rant ses traite ‐ ments du mieux que je peux. Tout en com­men­çant une thé­ra­pie avec mon ma­ri pour le PTSD, tout en gé­rant quo­ti­dien­ne­ment le dia­bète (qui, soit dit en pas­sant, est très af­fec­té en si­tua­tion de stress et de pu­ber­té…), tout en conti­nuant à es­sayer de briller au tra­vail, sans ou­blier notre autre ille qui est au dé­but de l’adoles‐ cence et qui a be­soin de nous, tout en es­sayant de vivre une vie « nor­male »… Mais je dois avouer que cette pé­riode, je ne la vis pas, je la « sur­vis ».

En ré­su­mé, le dia­bète ju­vé­nile de type 1 doit se gé­rer tous les jours. Le can­cer, c’est une ba­taille à plein temps, contre le temps, très in­tense qui se­ra ga­gnée parce que ma mère va al­ler jus­qu’au bout. Le po­si­ti­visme, c’est la clé du suc­cès lors­qu’on parle de ma­la­die. On fonce, sans ar­rê­ter. Le PTSD, c’est un com­bat in­té­rieur qui s’est dé­cla­ré des an­nées après avoir été à la « vraie » guerre. Cette condi­tion a pris une grande place dans nos vies, de fa­çon sour­noise et très pré­sente, sans qu’on s’en aper­çoive réel­le­ment. Il n’y a pas de so­lu­tion ra­pide pour ré­duire les symp­tômes. Ça prend du temps. Beau­coup de temps. Tout ce­ci, sans par­ler du stig­ma au­tour de ces ma­la­dies « in­vi­sibles » , mais tel­le­ment réelles.

Au­jourd’hui, quand je re­garde tout ce­la, je me de­mande com­ment j’ai fait. Com­ment je fais en­core au­jourd’hui... Quand on prend l’avion, les consignes de sé­cu­ri­té qui sont don­nées sont de mettre son masque d’oxy­gène avant n’im­porte qui d’autre, a in de pou­voir en­suite ve­nir en aide aux autres. C’est ce que je fais. Je donne des cours d’en­traî­ne­ment phy­sique en groupe et je crois sin­cè­re­ment que l’en­sei­gne­ment d’ac­ti­vi­té phy­sique a été et se­ra en­core long­temps ma bouée de sau­ve­tage.

On dit que ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. Je dois être ex­trê­me­ment forte en fai­sant face à tout ce­la! Je DOIS être forte. Si­non, qui le se­ra? La ques­tion ul­time qui de­meure tou­jours dans ma tête, « qui s’oc­cu­pe­ra de moi »? Je suis hu­maine comme tout le monde et j’ai mes li­mites. Non, je ne suis pas tou­jours forte et oui, il m’ar­rive d’être à bout de pa­tience. Je ne suis pas du genre à ac­cep­ter de l’aide fa­ci­le­ment. Nous nous sommes tou­jours dé­brouillés seuls. Mon point faible est jus­te­ment d’ac­cep­ter d’avoir de l’aide. Mais, comme toute autre chose, on ap­prend tran­quille­ment.

La ma­la­die ne prend mal­heu­reu­se­ment pas de congé! Mon his­toire, je la par­tage, de fa­çon humble, sin­cère et avec beau­coup de vul­né­ra­bi­li­té. Ce n’est pas fa­cile. Pas pour avoir de la pi­tié. Pas pour at­ti­rer l’at­ten­tion. Pas pour me plaindre. Mais pour ai­der d’autres gens qui, comme moi, ne se re­con­naissent pas né­ces­sai­re­ment dans la dé ini­tion d’une per­sonne ai­dante… et de tout ce que ça im­plique. Je n’ai pas mis ma car­rière en sus­pens pour m’oc­cu­per des gens ma­lades au­tour de moi. Mais com­bien de fois ai‐ je chan­gé d’em­ploi au cours des 15 der­nières an­nées? Com­bien d’ani­maux ai‐je ac­cep­té d’ac­cueillir pour le cô­té thé­ra­peu­tique qu’ils ap­portent dans la ma­la­die? Com­bien de fois ai‐ je dû prendre les me­sures né­ces­saires pour main­te­nir ma san­té phy­sique et men­tale? J’ai fait et je conti­nue énor­mé­ment à faire de gros sa­cri ices dans ma vie, que ce soit au ni­veau de mes propres am­bi­tions, de la ges­tion de mon temps, de ma car­rière. Tout est une ques­tion de choix et tout le monde a des pro­blèmes, me di­rez‐ vous...! Mettre mes rêves, mes pas­sions, mes dé­si­rs, mes be­soins entre pa­ren­thèses a in de ve­nir en aide à mes illes, mon ma­ri, mes pa­rents, je l’ai fait. Des points d’ex­cla­ma­tion, des points d’in­ter­ro­ga­tion aus­si, j’en ai connu es! Mais, je sais que le point in­al, ce n’est pas pour de­main! Mer­ci à tous ceux et celles qui, de près ou de loin, me donnent un coup de main. Votre ap­pui m’aide à ajou­ter trois pe­tits points ou un point‐ vir­gule lorsque j’ai be­soin de prendre mon souf le. ;) Mer­ci!

« Les vrais hé­ros pho­to : Gra­cieu­se­té Par­fois, ne portent pas Ju­lie nous de­vons de cape. Su­per­man être », notre propre Ju­lie.

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