« Je crois que l’en­ga­ge­ment ci­vique est fon­da­men­tal dans une so­cié­té dé­mo­cra­tique »

La Liberté - - ACTUALITÉS - Ber­nard BOCQUEL bboc­quel@mymts.net

Le chro­ni­queur de La Li­ber­té de­puis 2015 a l’ana­lyse po­li­tique dans le sang. Dans ses veines coulent aus­si des va­leurs fortes, comme le sens du de­voir. Mi­chel Lagacé ap­par­tient à la classe des pi­liers de so­cié­té.

Cet éco­no­miste de for­ma­tion, an­cien élève du cours clas­sique des jé­suites au Col­lège de Saint-Bo­ni­face (B.A. en 1964), a dé­bu­té sa car­rière pro­fes­sion­nelle au Bu­reau fé­dé­ral de la sta­tis­tique à Ot­ta­wa, avant de de­ve­nir cher­cheur prin­ci­pal au mi­nis­tère du Tra­vail de l’On­ta­rio, entre 1969 et 1973. Cette an­née-là, il in­tègre le bu­reau du Pre­mier mi­nistre de l’On­ta­rio.

En 1977, c’est en qua­li­té de di­rec­teur du Centre de re­cherches du Col­lège uni­ver­si­taire de Saint-Bo­ni­face qu’il re­tourne au Ma­ni­to­ba. En 1980, as­so­cié à Do­nald Foi­dart, il fonde une firme d’ex­perts conseils en ges­tion, qu’il pré­side pen­dant huit ans.

Sa car­rière de haut fonc­tion­naire fé­dé­ral dé­bute en 1989, lors­qu’il de­vient di­rec­teur du Se­cré­ta­riat d’État au Ma­ni­to­ba. En 1994, il est nom­mé di­rec­teur du Se­cré­ta­riat du Con­seil ré­gio­nal du dé­ve­lop­pe­ment des res­sources hu­maines du Con­seil fé­dé­ral du Ma­ni­to­ba. Le rôle du Se­cré­ta­riat prend de l’am­pleur, et en 1998 Mi­chel Lagacé de­vient le pre­mier di­rec­teur du Se­cré­ta­riat du Con­seil fé­dé­ral, poste qu’il oc­cupe jus­qu’à sa re­traite en 2007.

En 2005, il a re­çu le prix d’ex­cel­lence de la fonc­tion pu­blique du Ca­na­da, dé­cer­né à des fonc­tion­naires qui « par leur ré­so­lu­tion et leur vi­sion, ont contri­bué à bâ­tir notre pays ».

C’est dans le même es­prit qu’il a contri­bué et contri­bue tou­jours bé­né­vo­le­ment à bien des or­ga­ni­sa­tions, comme la So­cié­té his­to­rique de Saint-Bo­ni­face, dont il as­sume la pré­si­dence de­puis 2002. De­puis 2010, il par­ti­cipe aus­si au CA des Amis de Up­per Fort Gar­ry. Ce pas­sion­né de mu­sique a sié­gé pen­dant 14 an­nées à l’Orchestre sym­pho­nique de Win­ni­peg, qu’il a pré­si­dé de 1986 à 1988.

Vous avez gran­di bi­lingue. Une réa­li­té dé­ter­mi­nante dans votre vie?

Quand j’ai fré­quen­té l’école élé­men­taire des gar­çons de Saint-Nor­bert du­rant les an­nées 1950, tous les en­sei­gnants par­laient le fran­çais, même si les cours étaient don­nés en an­glais (les filles al­laient au couvent des Soeurs grises). Entre élèves, nous par­lions sur­tout le fran­çais. De­puis tou­jours, je me sens à l’aise dans l’une ou l’autre langue. Ce­la m’a ou­vert des portes tant au ni­veau per­son­nel que pro­fes­sion­nel. Et parce que j’ai été ap­pe­lé à beau­coup écrire du­rant ma car­rière, j’ai dû per­fec­tion­ner mes com­pé­tences dans les deux langues, ce qui conti­nue à être une source de plai­sir pour moi.

Al­ler au Col­lège de Saint-Bo­ni­face, une autre étape de vie dé­ter­mi­nante, sans doute…

Ma vie au­rait sû­re­ment été dif­fé­rente si je n’avais pas fré­quen­té le Col­lège. À l’époque, les jé­suites du Col­lège consul­taient les cu­rés de pa­roisse pour dé­pis­ter des élèves qui se­raient de bons can­di­dats pour le cours clas­sique qu’ils of­fraient. Je réus­sis­sais bien à l’école sans trop d’ef­forts, et les jé­suites m’ont iden­ti­fié comme can­di­dat. Oui, cer­tai­ne­ment. J’ai gran­di à Saint-Nor­bert, un pe­tit vil­lage fran­co­phone en­tou­ré de fermes, comme il y en avait à tra­vers la pro­vince. La plu­part des fa­milles étaient de souche qué­bé­coise ou en­core mé­tisse. Chez moi, ce­pen­dant, il y avait une dif­fé­rence : ma mère par­lait le friou­lan avec ses pa­rents, elle avait ap­pris l’ita­lien à l’école et, à la mai­son, elle par­lait avec mon père en an­glais qu’elle avait ap­pris en ar­ri­vant au Ca­na­da. Avec le temps, elle a réus­si à par­ler le fran­çais cou­ram­ment. Mais quand nous étions jeunes, elle était plus à l’aise en an­glais, et il n’y avait rien de plus nor­mal que de lui par­ler en an­glais. Avec mon père et entre les en­fants, nous par­lions tou­jours le fran­çais. Et, heu­reu­se­ment, mon père n’a ja­mais pen­sé qu’il fal­lait par­ler an­glais pour réus­sir dans la vie – c’était pour­tant une idée qui avait fait son che­min dans bien des fa­milles fran­co­phones du­rant les an­nées 1940 et 1950.

Au Col­lège, j’étais loin d’être un élève mo­dèle. Je fai­sais les de­voirs exi­gés sans faire plus d’ef­forts que né­ces­saire : six ans de la­tin, toutes les classes en fran­çais sauf l’an­glais, et jour après jour, il fal­lait tra­duire un texte du fran­çais au la­tin et vi­ce­ver­sa. Et en­suite, deux ans de phi­lo­so­phie. Ayant été pen­sion­naire pen­dant huit ans, j’ai été éle­vé par les jé­suites au­tant que par mes pa­rents.

J’ajoute que je n’ai ja­mais ai­mé cette vie su­per-struc­tu­rée. Du ma­tin au soir, chaque jour­née était pla­ni­fiée, nous étions sur­veillés 24 heures par jour, et les sor­ties étaient ra­re­ment au­to­ri­sées. De fait, quand on en­tre­pre­nait le cours clas­sique à l’âge de 12 ans, la rou­tine quo­ti­dienne était fixée pour les pro­chains huit ans. Il y avait peu d’op­tions dans les cours of­ferts, et on en sor­tait avec un B. A. en phi­lo­so­phie la­tine.

Une for­ma­tion re­mar­quable quand même…

De fait, je de­meure re­con­nais­sant pour cette vie qua­si in­ima­gi­nable au­jourd’hui. Nous avons ap­pris à tra­vailler avec dis­ci­pline, nous avons re­çu une bonne for­ma­tion en fran­çais, et le Col­lège a va­lo­ri­sé notre langue et notre culture. Quelques en­sei­gnants nous ont mar­qués par leur au­then­ti­ci­té et leur dis­ci­pline per­son­nelle. Et ces jé­suites di­saient haut et fort qu’ils avaient pour mis­sion de for­mer l’élite de de­main, comme ils le fai­saient dans leurs col­lèges au Qué­bec. Ce­la vou­lait dire, entre autres choses, que nous étions ap­pe­lés à être des chefs de file et que nous de­vions mettre notre édu­ca­tion et nos ta­lents au ser­vice de notre pro­chain et de la so­cié­té. Un bac­ca­lau­réat en phi­lo­so­phie la­tine, ce n’était peut-être pas une for­ma­tion idéale pour en­trer sur le mar­ché du tra­vail, mais le but du cours clas­sique était de for­mer la tête des élèves, de dé­ve­lop­per un es­prit cri­tique et ana­ly­tique. Il s’agis­sait de culti­ver le sens du de­voir et des res­pon­sa­bi­li­tés en­vers la so­cié­té. Et ce bac­ca­lau­réat nous ou­vrait les portes à des études de deuxième cycle dans une grande va­rié­té de dis­ci­plines.

Au plan de la for­ma­tion, im­pos­sible de pas­ser sous si­lence la mu­sique…

Je n’ai ja­mais su pour­quoi ma mère a dé­ci­dé qu’une for­ma­tion mu­si­cale était im­por­tante dans l’édu­ca­tion de ses en­fants, mais nous avons tous étu­dié le pia­no, en com­men­çant par des cours avec les Soeurs grises de SaintNor­bert. Je vois en­core Soeur Jeanne Du­gal sur son prie-Dieu quand j’ar­ri­vais à son stu­dio. Je me de­man­dais si elle in­vo­quait une puis­sance su­pé­rieure pour avoir la pa­tience d’en­tre­prendre une le­çon d’une de­mi-heure avec moi! J’ai lais­sé tom­ber les classes de pia­no plu­sieurs fois au fil des an­nées. Après avoir com­plé­té une maî­trise en sciences éco­no­miques, j’ai tra­vaillé à Ot­ta­wa puis à To­ron­to. J’écou­tais beau­coup de disques pour mieux connaître le ré­per­toire. Une fin de se­maine, je suis en­tré au ma­ga­sin Stein­way à To­ron­to et j’ai dé­ci­dé spon­ta­né­ment d’ache­ter un pia­no d’oc­ca­sion. Alors j’ai re­pris des cours. J’ai pas­sé quinze mois mer­veilleux à étu­dier au Royal Con­ser­va­to­ry of Mu­sic of To­ron­to à temps plein pour com­plé­ter un di­plôme ARCT (As­so­ciate of the Royal Con­ser­va­to­ry of To­ron­to) en in­ter­pré­ta­tion au pia­no. J’ai eu d’ex­cel­lents pro­fes­seurs en har­mo­nie, en contre­point, en his­toire, en formes mu­si­cales et en for­ma­tion au­di­tive.

Je suis re­con­nais­sant à ce jour de pou­voir écou­ter et mieux ap­pré­cier le gé­nie ex­tra­or­di­naire des com­po­si­teurs qui nous ont lais­sé des oeuvres mer­veilleuses. La mu­sique, c’est comme une autre langue qui com­mu­nique di­rec­te­ment avec l’es­prit et les sen­ti­ments de l’au­di­teur. Elle m’a en­ri­chi pen­dant toute ma vie.

Qu’est-ce qui vous ra­mène au Ma­ni­to­ba en 1977?

Es­sen­tiel­le­ment la fa­mille et une offre de di­ri­ger le Centre de re­cherche au Col­lège uni­ver­si­taire de Saint-Bo­ni­face. J’avais pas­sé dix an­nées très agréables à tra­vailler comme éco­no­miste à Ot­ta­wa et à To­ron­to avant de re­ve­nir. Quand j’ai quit­té le Ma­ni­to­ba en 1967, je ne pen­sais pas que j’y re­vien­drais un jour. Mais les cir­cons­tances changent et le temps sem­blait être ve­nu de m’ins­tal­ler ici.

Quand et com­ment avez­vous pris goût au tra­vail bé­né­vole?

Je n’avais pas fait de bé­né­vo­lat pen­dant la dé­cen­nie que j’ai pas­sée en On­ta­rio. Tout a chan­gé quand je suis re­ve­nu au Ma­ni­to­ba. Les Soeurs grises ont des ré­seaux d’in­for­ma­tion re­mar­quables et la su­pé­rieure pro­vin­ciale a ap­pris que j’avais tra­vaillé au bu­reau du Pre­mier mi­nistre de l’On­ta­rio dans le do­maine du dé­ve­lop­pe­ment so­cial, no­tam­ment en édu­ca­tion, san­té et ser­vices so­ciaux. Elle m’a de­man­dé de par­ti­ci­per au tra­vail de l’Hô­pi­tal SaintBo­ni­face. Puis la SFM avait be­soin de nom­mer un pré­sident de Presse-Ouest Li­mi­tée, la so­cié­té édi­trice de La Li­ber­té. Mon en­ga­ge­ment so­cial a pris un tour­nant dé­ci­sif quand j’ai été élu au con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion de l’Orchestre sym­pho­nique de Win­ni­peg en 1982. L’Orchestre avait au­tant d’ob­jec­tifs ar­tis­tiques que fi­nan­ciers, et j’ai­mais au­tant dis­cu­ter de fi­nances que de pro­gram­ma­tion mu­si­cale. Je me suis trou­vé tout de suite à l’aise, même si j’avais en­core beau­coup à ap­prendre.

Comme vice-pré­sident du Con­seil, j’ai eu à pré­pa­rer le plan stra­té­gique de l’Orchestre l’an­née avant d’être élu à la pré­si­dence en 1986. C’est une pré­pa­ra­tion idéale pour un poste de haute vi­si­bi­li­té. L’or­ga­nisme comp­tait plus de 30 membres au con­seil, 67 mu­si­ciens, un chef d’orchestre, un per­son­nel d’une ving­taine de per­sonnes et quelques cen­taines de bé­né­voles. Les membres du CA étaient des bé­né­voles che­vron­nés : comp­tables, avo­cats, pré­sident d’uni­ver­si­té, vi­ce­pré­si­dents de banque, chefs d’en­tre­prises, en­sei­gnants, mé­de­cins et membres en vue de la com­mu­nau­té. C’est dire qu’ils m’ont beau­coup ap­pris sur la gou­ver­nance, la col­la­bo­ra­tion et l’art de créer un sens de di­rec­tion par­ta­gé par tous. Ils m’ont ap­puyé sans ré­serve. De plus, les mu­si­ciens ont en­ri­chi ma vie en par­ta­geant leur vé­cu avec moi. J’ai pré­si­dé le co­mi­té de sé­lec­tion qui a choi­si Bram­well To­vey comme chef d’orchestre et ce fut là une autre oc­ca­sion de mieux com­prendre les rouages com­plexes de cette ma­chine qu’est un orchestre.

Une ex­pé­rience dé­ci­dé­ment mar­quante…

Je dois beau­coup aux nom­breux membres du CA avec qui j’ai tra­vaillé pen­dant 14 ans. On y trou­vait des gens dé­voués et prêts à col­la­bo­rer pour le bien com­mun. J’ai tra­vaillé de près avec beau­coup de col­lègues bé­né­voles, et j’ai eu le pri­vi­lège de col­la­bo­rer étroi­te­ment avec mon pré­dé­ces­seur à la pré­si­dence, l’avo­cat Ha­rold Buch­wald. C’est d’ailleurs lui qui m’a convain­cu d’as­su­mer la pré­si­dence. Il était au centre de vastes ré­seaux au Ma­ni­to­ba et à tra­vers le pays. Il te­nait à ce que je ren­contre ses col­lègues et ses amis, et c’est ain­si que j’ai eu l’oc­ca­sion de fré­quen­ter de nom­breuses per­sonnes qui oc­cu­paient des postes de di­rec­tion im­por­tants. Il fi­gure par­mi les ex­perts qui m’ont vrai­ment gui­dé dans le fonc­tion­ne­ment du monde bé­né­vole et de la ville de Win­ni­peg. Bref, c’est un col­lègue qui est de­ve­nu un vé­ri­table ami.

Je sais que c’est Ha­rold qui s’est or­ga­ni­sé, avec son sa­voir­faire ha­bi­tuel, pour que j’as­sume la pré­si­dence d’Arts Sta­bi­li­za­tion Ma­ni­to­ba en 2007. C’était un or­ga­nisme qui avait pour but l’im­plan­ta­tion des meilleures pra­tiques de ges­tion dans les or­ga­nismes ar­tis­tiques et cultu­rels de la pro­vince. Le Con­seil là aus­si était très fort et j’ai vite ap­pris que je n’avais qu’à mettre une ques­tion sur la table pour re­ce­voir des conseils de grande qua­li­té. Dans cette fonc­tion, j’ai eu l’oc­ca­sion de tra­vailler avec un bon nombre d’or­ga­nismes ar­tis­tiques et cultu­rels au Ma­ni­to­ba et, là en­core, j’en ai beau­coup ap­pris sur la gou­ver­nance, la pla­ni­fi­ca­tion et l’im­por­tance des va­leurs quand un groupe de bé­né­voles dé­cide de tra­vailler en­semble. Nous de­vions nous as­su­rer que la gou­ver­nance de ces or­ga­nismes était de la plus haute qua­li­té. Ain­si, nous avons beau­coup dis­cu­té de plans stra­té­giques, d’éva­lua­tion du fonc­tion­ne­ment des conseils et même des prin­cipes de base, tel que le be­soin pour chaque con­seil de main­te­nir la confiance de ses membres et de leur rendre compte de leurs ac­tions. Je garde un ex­cellent sou­ve­nir de ces nom­breuses an­nées.

Une fois un bé­né­vole che­vron­né, vous voi­là en­core plus en de­mande…

Eh bien, rap­pe­lez-vous que, comme bé­né­vole, je ne coûte pas cher! Ces ex­pé­riences m’ont bien ser­vi dans d’autres fonc­tions bé­né­voles comme celles que j’ai as­su­mées à Cen­traide Win­ni­peg, avec les Amis du Up­per Fort Gar­ry, à la So­cié­té his­to­rique de SaintBo­ni­face, au Centre de mu­sique ca­na­dienne, etc.

Ce que je re­tiens de toutes ces an­nées de bé­né­vo­lat, c’est qu’on re­trouve par­mi les bé­né­voles des per­sonnes très gé­né­reuses et sou­cieuses du bien-être de la so­cié­té. Je crois que l’en­ga­ge­ment ci­vique est fon­da­men­tal dans une so­cié­té dé­mo­cra­tique et dy­na­mique dont les be­soins sont sans fin. Au­cun gou­ver­ne­ment ne peut ré­pondre à tous les be­soins. De fait, notre dé­mo­cra­tie elle-même est me­née par la par­ti­ci­pa­tion des ci­toyens. Si­non, nous au­rions une so­cié­té gou­ver­née du haut vers le bas et il se­rait im­pos­sible de ré­pondre à de nom­breux be­soins so­ciaux.

Clai­re­ment, vos ac­tions s’ap­puient sur des va­leurs sûres. Est-ce qu’on choi­sit ses va­leurs?

Je pense que nos va­leurs sont for­mées par nos ex­pé­riences et par notre propre tem­pé­ra­ment. L’exemple de mes pa­rents et des jé­suites chez qui j’ai pas­sé huit ans m’ont cer­tai­ne­ment mar­qué. Je crois qu’une de ces va­leurs fon­da­men­tales est le de­voir, une va­leur qui a tou­jours été pré­sente dans mon en­tou­rage et à la­quelle j’ai pris goût. Même au­jourd’hui, c’est en­core cette va­leur qui fait que j’aime don­ner un coup de main là où je peux être utile. Je n’ai pas be­soin d’avan­cer dans ma car­rière ou de ga­gner un re­ve­nu, et je choi­sis ce que je fais. Pen­dant 35 ans de bé­né­vo­lat, j’ai pris goût à rendre ser­vice et à tra­vailler avec des gens qui par­tagent des buts com­muns pour le bien-être de la col­lec­ti­vi­té.

Vous dé­plo­rez par­fois l’ab­sence de la jeu­nesse dans les af­faires de Fran­co­pho­nie ma­ni­to­baine. Vous êtes in­quiet pour la san­té du bi­lin­guisme ma­ni­to­bain?

Nous fai­sons par­tie d’une pe­tite pro­vince et les bi­lingues forment un pe­tit groupe à l’in­té­rieur de cette po­pu­la­tion. En ce qui re­garde le bi­lin­guisme comme tel, je re­con­nais que nous par­lons l’an­glais et le fran­çais à dif­fé­rents ni­veaux de com­pé­tence. C’est nor­mal. Il nous faut ce­pen­dant veiller à for­mer des gens qui sont des mo­dèles du par­ler et de l’écri­ture du fran­çais, si nous vou­lons trans­mettre une langue dont nous sommes fiers.

Il faut plus en­core sans doute…

Je crois qu’il y a un be­soin criant de com­pé­tences à tous les ni­veaux, d’où l’im­por­tance de la for­ma­tion des jeunes. Il nous faut aus­si des gens for­més dans une grande va­rié­té de dis­ci­plines. On peut pen­ser aux pro­fes­sions tra­di­tion­nelles, comme le droit ou la mé­de­cine, mais il nous faut des chefs de file dans tous les do­maines : les sciences, les sciences so­ciales comme l’his­toire et les sciences éco­no­miques, la ges­tion, l’en­sei­gne­ment, l’ar­chi­tec­ture, les langues et les arts. C’est sur des com­pé­tences qu’on bâ­tit une confiance en soi et une fier­té col­lec­tive. Alors, oui, je suis pré­oc­cu­pé par le be­soin d’as­su­rer le dé­ve­lop­pe­ment des com­pé­tences des gé­né­ra­tions mon­tantes. Il ne faut ab­so­lu­ment pas que le bi­lin­guisme soit as­so­cié à la mé­dio­cri­té. Le sa­voir de­vient de plus en plus com­plexe et spé­cia­li­sé, et il nous faut de l’ex­per­tise par­tout. On peut même par­ler d’une élite qui au­rait comme pre­mier de­voir de ser­vir la col­lec­ti­vi­té, de ré­flé­chir et de pro­po­ser des pistes de so­lu­tion. En ce qui re­garde les or­ga­nismes com­mu­nau­taires, il est évident qu’il y a beau­coup de tra­vail à faire pour for­mer les gens qui veulent as­su­mer des postes de lea­der­ship. La connais­sance des prin­cipes les plus élé­men­taires de la gou­ver­nance d’or­ga­nismes a gran­de­ment be­soin d’être amé­lio­rée. Si­non nous au­rons de plus en plus de dif­fi­cul­tés à gou­ver­ner nos propres or­ga­nismes. La com­pé­tence at­tire la com­pé­tence.

On sait la ri­gueur de l’ana­lyste en vous. L’ana­lyse ri­gou­reuse laisse ce­pen­dant sans doute une place à la ca­pa­ci­té d’émer­veille­ment…

Bien sûr! À ce jour, bien des choses sont sus­cep­tibles de m’émer­veiller. Une pièce mu­si­cale, par exemple. Même si je la connais bien, elle peut m’émer­veiller quand elle est in­ter­pré­tée d’une fa­çon ori­gi­nale et fraîche. Je peux pen­ser à un grand nombre d’oeuvres qui m’émer­veillent chaque fois que je les en­tends. Celles de Brahms, Mah­ler, Chos­ta­ko­vitch, les pièces pour pia­no de Brahms, la mu­sique de chambre de tant de com­po­si­teurs, les Lie­der de Schu­bert, tout de Bach et, plus près de nous, le monde mu­si­cal et spi­ri­tuel de Giya Kan­che­li et d’Ar­vo Pärt que le New Mu­sic Fes­ti­val de l’OSW nous a fait connaître. Il y en a tant! Sur un tout autre plan, je suis en­core épa­té par l’ef­fi­ca­ci­té d’un groupe de per­sonnes qui dé­cident de tra­vailler en­semble dans un but com­mun. Pen­dant 35 ans, j’ai beau­coup tra­vaillé dans des or­ga­nismes cultu­rels, ar­tis­tiques et his­to­riques. Je suis émer­veillé par la com­pé­tence et l’en­ga­ge­ment de gens qui donnent bé­né­vo­le­ment de leur temps et de leur ex­per­tise pour contri­buer au bien-être de la so­cié­té. Seule, une per­sonne n’ac­com­plit pas grand-chose. C’est comme un chef d’orchestre sans mu­si­ciens. Il faut être bien en­tou­ré et bien ap­puyé pour ar­ri­ver à des ré­sul­tats concrets. Ça, c’est une dy­na­mique qui m’émer­veille tou­jours.

Et qu’est-ce qui peut être sus­cep­tible de vous ir­ri­ter?

L’in­com­pé­tence. Qu’il s’agisse du tra­vail payé ou du bé­né­vo­lat, je crois qu’il est im­por­tant de contri­buer à l’at­teinte d’ob­jec­tifs qu’on se fixe. Je n’ac­cepte pas qu’on dise que, parce que des gens sont des bé­né­voles, ils peuvent se per­mettre d’agir de fa­çon mé­diocre ou in­com­pé­tente. Ce­la ne sert pas l’or­ga­nisme dont on fait par­tie. Un bé­né­vole qui agit avec in­com­pé­tence de­vrait al­ler faire autre chose, idéa­le­ment pour dé­ve­lop­per ses com­pé­tences et pour pou­voir un jour contri­buer de fa­çon po­si­tive à son mi­lieu. Que ce soit au tra­vail ou dans un rôle bé­né­vole, il n’y a rien de plus re­gret­table que de voir quel­qu’un à la mau­vaise place au mau­vais mo­ment.

Pas­sion­né par l’his­toire comme vous l’êtes, y at-il une époque où vous avez dé­jà rê­vé de vivre?

Oui! Sans au­cun doute, ce se­rait la Re­nais­sance. Ima­gi­nez un monde en pleine ré­vo­lu­tion in­tel­lec­tuelle et ar­tis­tique, un monde qui re­dé­couvre l’héritage grec et ro­main, qui s’in­té­resse à l’Égypte an­tique, qui dé­couvre le la­tin clas­sique et l’ar­chi­tec­ture ro­maine, et qui in­nove dans tous les do­maines du sa­voir. Beau­coup de pe­tites villes, Flo­rence en tête, de­viennent des lieux de créa­tion ar­tis­tique en­core ad­mi­rés au­jourd’hui. Après le re­tour de la pa­pau­té d’Avi­gnon à Rome, le grand schisme voit trois papes se dis­pu­ter le Saint-Siège, puis en­fin Rome re­prend la place qu’elle avait oc­cu­pée jus­qu’au dé­but du 14e siècle. Tout est à re­cons­truire, même Saint-Pierre de Rome. Vers la fin du 15e siècle, Ra­phaël, Leo­nar­do da Vin­ci et Mi­che­lan­ge­lo sont des contem­po­rains qui pro­duisent des oeuvres d’art im­mor­telles. Et tant d’autres ar­tistes par­ti­cipent à ce re­nou­veau de l’art et de la pen­sée. Mais pour rê­ver à cette pé­riode de créa­ti­vi­té in­tense, il faut mettre de cô­té la peste qui han­tait ré­gu­liè­re­ment la po­pu­la­tion et l’es­pé­rance de vie plu­tôt li­mi­tée!

Vous n’êtes ja­mais en manque d’his­toires, d’anec­dotes en­tou­rant des per­son­nages qui ont tra­ver­sé votre vie. Vous vous sen­tez ra­con­teur dans l’âme?

J’aime de plus en plus ra­con­ter, c’est vrai. Ce­la vient peut-être de mon père qui est dé­cé­dé à l’âge de 98 ans. Il avait une mé­moire orale for­mi­dable et, à 95 ans, il pou­vait me ra­con­ter une his­toire ou une conver­sa­tion avec un oncle ou une tante qui da­tait de son ado­les­cence. J’ai pas­sé beau­coup de temps avec lui du­rant ses der­nières an­nées, sur­tout après le dé­cès de ma mère six ans avant le sien. Du­rant sa der­nière an­née, il per­dait la mé­moire tout dou­ce­ment. Je me suis mis à lui rap­pe­ler les his­toires qu’il m’avait contées. Il ne s’en rap­pe­lait pas tou­jours, mais il les trou­vait vrai­ment in­té­res­santes! De fait, s’il ne m’avait pas ra­con­té ses sou­ve­nirs, je n’au­rais pas pu les lui rap­pe­ler du­rant cette der­nière an­née.

Je crois que ra­con­ter les his­toires de fa­mille et rap­pe­ler les échanges vé­cus au cours de ma car­rière ou en­core les contacts hu­mains avec des cen­taines de bé­né­voles avec qui j’ai tra­vaillé, toute cette ri­chesse hu­maine me per­met de ra­vi­ver le sou­ve­nir de gens re­mar­quables et d’ap­pré­cier de nou­veau ceux et celles qui ont croi­sé mon che­min. Ces his­toires en disent sou­vent beau­coup sur ce qui a contri­bué à nous for­mer, et elles nous per­mettent de re­vivre des mo­ments que nous avons par­fois né­gli­gé de vivre plei­ne­ment quand ils ont eu lieu.

Il vous ar­rive de re­gar­der vers l’ave­nir?

À tous les jours! J’es­père évi­dem­ment conti­nuer à faire ce que j ’aime. En ce mo­ment, je par­ti­cipe à trois conseils d’ad­mi­nis­tra­tion. Et puis il y a tant de lec­tures à faire! Je vou­drais aus­si re­prendre le pia­no quand j’en au­rai le temps. Je vou­drais sur­tout re­tour­ner en Ita­lie, si la san­té me le per­met. Les va­leurs et les convic­tions donnent une conti­nui­té à la vie et je crois bien que j’irai là où elles me condui­ront. Si je peux faire pro­fi­ter d’autres de mon ex­pé­rience, je le fe­rai avec plai­sir. Et si l’oc­ca­sion se pré­sente de contri­buer aux causes qui me tiennent à coeur, je suis ou­vert à le faire.

Mi­chel Lagacé en mai 2015 à la salle du Cen­te­naire après un concert de l’Orchestre sym­pho­nique de Win­ni­peg.

Mi­chel Lagacé en 2005, lors de la re­mise du prix d’ex­cel­lence de la fonc­tion pu­blique du Ca­na­da, alors qu’il était di­rec­teur du se­cré­ta­riat du Con­seil fé­dé­ral du Ma­ni­to­ba.

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