T’aime pas mon ac­cent?

La Liberté - - ÉDITORIAL - PAR BER­NARD BOCQUEL bboc­quel@mymts.net

Dans un pays comme le Ca­na­da, qui s’étend d’un océan à l’autre, où un ha­bi­tant sur cinq n’est pas né sur son im­mense sol, la ques­tion de l’ac­cent est un in­con­tour­nable de l’exis­tence. Dans l’état ac­tuel des men­ta­li­tés, tôt ou tard, notre ac­cent va nous ser­vir ou nous tra­hir. (1) Comme tout mot ve­nant du la­tin qui a fait son en­trée voi­là long­temps (au 13e siècle) dans la langue fran­çaise, ses dif­fé­rentes ac­cep­tions ne manquent pas. Dans le titre de cet édi­to­rial, l’uti­li­sa­tion du mot « ac­cent » doit être com­prise comme (dixit le Pe­tit Ro­bert) : « L’en­semble des ca­rac­tères pho­né­tiques dis­tinc­tifs d’une com­mu­nau­té lin­guis­tique consi­dé­rés comme un écart par rap­port à la norme dans une langue don­née. » Dé­battre d’ac­cent exige donc de s’in­ter­ro­ger sur la no­tion de norme. En l’oc­cur­rence, de ne pas perdre de vue que nous trou­vons les choses nor­males par rap­port à nous-mêmes. Cri­ti­quer un ac­cent, c’est donc avoir la pré­ten­tion d’éri­ger le sien en ré­fé­rence et de s’ar­ro­ger l’au­to­ri­té de dé­cer­ner des bre­vets d’au­then­ti­ci­té. C’est se faire nom­bril pour dé­ci­der qui est anor­mal. Inu­tile d’épi­lo­guer sur le fait que c’est la per­sonne qui en­tre­tient des pré­ju­gés qui se condamne à res­ter pri­son­nière d’elle-même. In­sis­tons plu­tôt sur le piège su­prême de se plier à une norme unique. Ce qui s’avère un avan­tage consi­dé­rable pour le com­merce, où la mise en place de stan­dards fa­vo­rise les échanges et donc la créa­tion de ri­chesse, nuit en re­vanche aux échanges entre hu­mains. Il y a vrai­ment dan­ger à su­bor­don­ner notre es­prit à une stricte lo­gique de norme pho­né­tique. Qui pour­rait croire que les lo­cu­teurs d’une même langue s’en­ten­draient mieux s’ils pro­non­çaient chaque mot de la même ma­nière?

Un mi­ni­mum de ré­flexion suf­fit pour re­con­naître qu’il n’y a au­cun lien entre la fa­çon dont on pro­nonce les mots et le ni­veau de flexi­bi­li­té de langue dont on est ca­pable. Comme d’ailleurs il n’existe au­cune cor­ré­la­tion entre l’in­tel­li­gence d’une per­sonne et le nombre de fautes d’or­tho­graphe ou de gram­maire qu’elle va com­mettre.

Pour s’en te­nir au (re­la­ti­ve­ment) pe­tit monde du Ma­ni­to­ba fran­çais, où de­puis tou­jours les gens pro­viennent de dif­fé­rents ho­ri­zons, et au­jourd’hui plus que ja­mais, il faut une fois pour toutes re­fu­ser que l’ac­cent de­vienne un en­jeu de pou­voir. Il faut re­je­ter l’idée sub­cons­ciente qu’il y a une norme unique, une ma­nière juste de par­ler qui fait de son lo­cu­teur un meilleur fran­co­phone. Au Ma­ni­to­ba fran­çais, tout ac­cent doit être com­pris comme un signe d’ou­ver­ture aux autres. Un signe de so­li­da­ri­té hu­maine et non un mo­tif de sus­pi­cion ou de re­jet.

Pour l’ex­pri­mer d’une ma­nière (ap­pa­rem­ment) pa­ra­doxale, l’ac­cent doit se vivre comme une vo­lon­té d’en­ra­ci­ne­ment lin­guis­tique, comme une preuve de ré­sis­tance à l’uni­lin­guisme. Un Fran­çais de France (par exemple) qui va trou­ver que la jeu­nesse d’ici a un ac­cent an­glais fe­rait bien de mé­di­ter la vo­lon­té de ces jeunes de ne pas se conten­ter de l’an­glais. Cette per­sonne fe­rait bien aus­si de s’écou­ter par­ler an­glais. Et de se rap­pe­ler que beau­coup d’an­glo­phones vont la trou­ver cute quand elle s’ex­prime dans la langue qu’à peu près tout le monde parle au Ma­ni­to­ba. À par­tir du mo­ment où un ac­cent est tout sim­ple­ment un si­gnal pour dé­cou­vrir un autre que soi, s’ouvre en grand la porte pour ap­pré­cier, voire ai­mer, tous les ac­cents dans toutes les langues que l’on a le bon­heur de connaître. Sa­chons sa­luer notre for­mi­dable chance qu’au Ma­ni­to­ba fran­çais, il est par­fai­te­ment nor­mal que tout le monde ait un ac­cent. Puisque nous sommes tous uniques!

(1) Rap­pe­lez-vous l’ar­ticle de Va­len­tin Cueff in­ti­tu­lé Pré­ju­gés sur les ac­cents : l’im­pact sur notre iden­ti­té (La Li­ber­té du 7 au 13 fé­vrier 2018) et la sé­rie ACCENTUEZ-VOUS me­née par Ma­rie Ber­ck­vens et Amine El­la­ti­fy sur le site Web du jour­nal.

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