Ombres et lu­mières d’une vie ca­chée

Au nom de la fille qu’elle a eue avec « JP », Rena se bat aux cô­tés de Su­zanne Beau­mont pour faire la lu­mière sur cette af­faire. « Pour pou­voir don­ner à ma fille les ré­ponses aux­quelles elle a droit, sur ce père qu’elle ne connaî­tra ja­mais. »

La Liberté - - DOSSIER - Bar­ba­ra GORRAND Col­la­bo­ra­tion spé­ciale

S’il a long­temps fait par­tie des Hells An­gels, Jean-Paul Beau­mont n’avait rien d’un ange. Et ce n’est pas Rena, l’une de ses der­nières com­pagnes, qui di­ra le contraire. Quand bien même elle conti­nue de ché­rir le sou­ve­nir des mois pas­sés avec « JP ».

« Il était char­mant. Lorsque je l’ai ren­con­tré, à un bar­be­cue, je n’avais au­cune idée de qui il était. Ça a été le coup de foudre. On par­tait à la pêche, faire du ba­teau, du cam­ping… Et puis j’ai com­men­cé à com­prendre, sans en­core sa­voir à quel point il était im­pli­qué avec les Rock Ma­chine.

Ça a été ter­rible, parce que mon père fai­sait aus­si par­tie d’un gang de mo­tards, et que je ne vou­lais pas de ça dans ma vie. Mais j’ai dé­cou­vert que j’étais en­ceinte. J’avais 33 ans, et dé­jà un fils de 12 ans. JP m’a sup­pliée de gar­der cet en­fant. Il vou­lait tel­le­ment être père. Et bien sûr, il a pro­mis qu’il se­rait là, qu’il chan­ge­rait, qu’il ai­de­rait… Évi­dem­ment, je ne re­grette pas une seule se­conde mon choix. Mais ça ne s’est pas du tout pas­sé comme il l’avait pro­mis. »

Rena, condam­née à re­pro­duire un cercle fa­mi­lial vi­cieux? À cher­cher dans les hommes de sa vie un mi­roir de ce gang­ster de père qui a fi­ni par dis­pa­raître de son exis­tence? Ce se­rait mal connaître cette femme de ca­rac­tère. « Pre­mière gé­né­ra­tion née au Ca­na­da », d’un père écos­sais et d’une mère tchèque, qui a fait de sa vo­ca­tion d’ai­der les autres, sa pro­fes­sion. Conseillère thé­ra­peute, no­tam­ment au­près des jeunes filles en dif­fi­cul­té pla­cées en centre fer­mé, elle n’au­rait ja­mais en­vi­sa­gé que sa vie prenne un tour­nant aus­si ra­di­cal.

« Après les pre­miers mois, la réa­li­té de la vie de gang­ster m’a rat­tra­pée. C’était une grossesse dif­fi­cile. J’étais phy­si­que­ment épui­sée, et les rap­ports avec JP étaient com­pli­qués. Un jour, alors que JP avait dis­pa­ru de­puis quelques jours, comme il le fai­sait ré­gu­liè­re­ment, les Ser­vices à l’en­fance et à la fa­mille ont ap­pro­ché mon fils, puis moi.

En m’ex­pli­quant que JP était dé­sor­mais une cible dans la guerre des gangs qui fai­sait rage, et qu’il était trop dan­ge­reux pour mon fils, mon en­fant à naître et moi-même, d’être dans son en­tou­rage.

De ce mo­ment-là, tous les ser­vices de po­lice, les uni­tés spé­ciales, ain­si que les amis gang­sters de JP comme ses en­ne­mis ve­naient frap­per à ma porte pour me de­man­der où il était, ou pour me me­na­cer. J’étais en­ceinte de quatre mois et de­mi, et j’étais ter­ri­fiée. J’ai chan­gé les ser­rures de l’ap­par­te­ment, j’ai rom­pu avec JP.

Mais les me­naces conti­nuaient. À bout de forces, sans so­lu­tion, j’ai ap­pe­lé Je­wish Child and Fa­mi­ly Ser­vices, et je leur ai de­man­dé de me ca­cher quelque part. Ils m’ont trou­vé un lo­ge­ment. Quelques jours plus tard, mon an­cien ap­par­te­ment était cri­blé de balles… »

Alors Rena se terre. Ne com­mu­nique qu’épi­so­di­que­ment avec Jean-Paul, sans ja­mais lui dire où elle se trouve, par me­sure de sé­cu­ri­té. Et ne compte que sur sa mère et une amie pour ar­ri­ver au terme de sa grossesse.

« Notre fille est née en ca­chette, au mi­lieu d’une guerre de ter­ri­toire. Ma mère m’a fait re­mar­quer qu’elle-même était née dans un abri an­ti-bombes, à Prague, au mi­lieu d’une autre guerre… Moi, je ne pen­sais qu’à une chose : pro­té­ger ma fille. Je n’ai pas mis le nom de son père sur les cer­ti­fi­cats de nais­sance. J’ai fait croire à tout le monde qu’elle n’était pas sa fille, parce que je sa­vais que pour at­teindre JP, ils étaient ca­pables de s’en prendre à elle. »

Rena a d’évi­dence toutes les rai­sons de craindre pour la vie de ses en­fants et pour la sienne. « Lorsque ma fille est née, JP était en pri­son. La pre­mière fois qu’il l’a vue, elle avait trois se­maines. J’avais ac­cep­té qu’il la voie, mais uni­que­ment dans un en­droit sûr. Il est ar­ri­vé, il a en­le­vé son gi­let pare-balles pour la prendre dans ses bras. Et c’est la seule fois où je l’ai vu s’ef­fon­drer en larmes. C’était tel­le­ment triste… C’est là qu’il m’a dit de ren­trer en contact avec son père : Trouve mon père,

il ai­de­ra notre fille. Je crois qu’en tout, JP a dû voir notre fille six ou sept fois.

À chaque fois dans un lieu sûr, en ca­chette. J’ai fi­ni par trou­ver un ap­par­te­ment, un tra­vail, pour re­prendre ma vie en main, et j’ai trou­vé les co­or­don­nées de Jean Beau­mont. Je lui ai en­voyé un cour­riel pour lui an­non­cer qu’il avait une pe­tite-fille âgée, à ce mo­ment-là, de huit mois.

On a pré­vu de se ren­con­trer. Et puis, JP est mort. Je l’ai ap­pris en re­gar­dant les nou­velles à la té­lé­vi­sion. Deux ou trois jours plus tard, j’ai re­çu un ap­pel de la pri­son. Ils m’ont sim­ple­ment dit : Oh, vous sa­vez, ces gens-là se tuent entre eux.

« Il n’y a pas eu d’en­ter­re­ment. Je com­prends la fa­mille, qui est tel­le­ment éloi­gnée de cette cul­ture des gangs. Ils avaient peur que tous les gang­sters viennent ré­gler leurs comptes aux fu­né­railles. Mais moi je sais que dans ce mon­de­là, tu payes de ta vie. Du mo­ment où JP est mort, ma fille était à l’abri. J’au­rais ai­mé qu’elle ait un lieu pour al­ler po­ser une fleur sur la tombe de son père. Moi, je n’en ai ja­mais eu, et je sais à quel point c’est dif­fi­cile.

« Une fois pas­sé le choc de la mort de JP, on a conti­nué à s’écrire, avec Jean. Même si JP avait été ban­ni de la fa­mille, Jean était dé­ci­dé à ren­con­trer sa pe­tite-fille. Il sa­vait qu’elle n’était pour rien dans les er­reurs de son père. Et si, à juste titre, au dé­part il s’est mon­tré mé­fiant, il avait bien com­pris que je ne de­man­de­rais rien, si­non que ma fille ait une fa­mille. »

Mais de ren­dez-vous man­qué en ren­dez-vous man­qué, cette ren­contre ne se fe­ra ja­mais. Jean Beau­mont tom­be­ra ma­lade. Là en­core, comme en at­testent les échanges de cour­riels qu’elle conserve pré­cieu­se­ment, Rena est te­nue in­for­mée de la si­tua­tion, pra­ti­que­ment au jour le jour.

Dans cet océan de drames, Rena a fi­ni par trou­ver une bouée de se­cours : Su­zanne, la soeur de Jean-Paul. Une al­liée de tous les jours dans cette quête de vé­ri­té. Mais sur­tout, une tante ai­mante qui sau­ra, le mo­ment ve­nu, trou­ver les mots pour ai­der Rena à ra­con­ter à cette en­fant l’his­toire de ce père qui, dans la mort, au­ra réuni deux fa­milles que tout sem­blait pour­tant sé­pa­rer.

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