« Des fois, il n’y avait plus de moi…»

La Liberté - - ACTUALITÉS - CA­THE­RINE DULUDE cdu­lude@la-li­berte.mb.ca

Le compte à re­bours est com­men­cé. Les pro­chains congés de Ro­land Char­tier se­ront plus longs qu’une simple se­maine de re­lâche, ou en­core les va­cances es­ti­vales. À comp­ter du 29 juin, la re­traite at­tend ce prof de sciences.

En pas­sant le pas de la porte du Col­lège LouisRiel pour ren­con­trer Ro­land Char­tier, on a plu­tôt l’im­pres­sion d’être ac­cueilli dans la mai­son du vé­té­ran pro­fes­seur, que dans son mi­lieu de tra­vail. Les coins de son sou­rire, bien en­ca­drés par sa barbe blanche, cha­touillent ses oreilles. Son timbre de voix est por­teur d’un en­train qui ne peut être qu’au­then­tique. Il ar­pente les cou­loirs du Col­lège de­puis 16 ans, mais sa car­rière d’en­sei­gnant s’est éche­lon­née sur 38 an­nées. À l’idée de quit­ter son cadre de vie, l’en­sei­gnant se dit am­bi­va­lent. « C’est pas seule­ment ton ga­gne­pain, c’est tes amis aus­si. L’éner­gie dans une école, c’est spé­cial. En sep­tembre, ça va être vide. Nor­ma­le­ment, on se pré­pare pour la ren­trée. Mais là, je me pré­pare pour la sor­tie. »

Jeune étu­diant, le na­tif d’Au­bi­gny vou­lait sor­tir de sa zone de confort lors­qu’il a été ques­tion de choi­sir son uni­ver­si­té. C’est pour­quoi il s’est di­ri­gé vers l’Uni­ver­si­té du Ma­ni­to­ba. Il ex­plique : « Ç’a été tout un choc, je ve­nais d’un tout pe­tit vil­lage. » Il a en­suite fait ses pre­miers pas en im­mer­sion fran­çaise dans plu­sieurs écoles de la ca­pi­tale ma­ni­to­baine, en plus d’une es­cale de trois ans au Yu­kon. Ce n’est qu’une fois em­bau­ché au Col­lège Louis-Riel que Ro­land Char­tier a réa­li­sé que ses choix avaient joué sur son iden­ti­té fran­co­phone. « Abou­tir ici, je me suis dit wow! J’au­rais dû faire ça long­temps avant. C’est beau­coup plus moi-même, ici. Si c’était à re­faire, j’irais à l’Uni­ver­si­té de Saint-Bo­ni­face pour com­men­cer. »

Et pour­tant, elle est chan­geante, cette iden­ti­té fran­co­phone. Ro­land Char­tier té­moigne : « Avec les nou­veaux ar­ri­vants, la langue est en­core forte. Pour la fran­co­pho­nie c’est une su­per chose, parce que nos élèves fran­co-ma­ni­to­bains peuvent voir que le fran­çais est uti­li­sé ailleurs. Les per­sonnes qui viennent ici amènent une dif­fé­rente sa­veur au fran­çais. » Le prof de sciences sou­ligne aus­si d’autres chan­ge­ments qui ont mar­qué sa car­rière. « L’évo­lu­tion de l’or­di­na­teur et toutes les choses à l’or­di, c’est un grand chan­ge­ment. Je me force à ne plus me ser­vir de mes acé­tates! Parce que oui, l’or­di­na­teur c’est un su­per bon ou­til… Mais juste quand ça marche! ». S’il n’a ja­mais eu de re­grets sur son choix de car­rière, à y re­pen­ser, il au­rait tout de même me­né son quo­ti­dien au­tre­ment. « Je me se­rais or­ga­ni­sé pour prendre plus soin de moi-même. On se donne conti­nuel­le­ment à nos élèves, c’est un ac­quis. Quand t’en­seignes, faut que tu le fasses. Tu te donnes aus­si à ta fa­mille. Et on di­rait qu’il n’y avait plus de moi à la fin. Là je suis heu­reux de me re­trou­ver, mais j’au­rais dû le faire avant. » Vi­si­ble­ment ému, Ro­land Char­tier tient à re­mer­cier ses « mer­veilleux col­lègues », et ses élèves. « Quand les jeunes ap­prennent quelque chose et qu’ils sont fiers d’eux… Ça, ça va me man­quer. » Alors qu’il ne reste que quelques mois avant qu’il ne mette la touche fi­nale à sa car­rière, l’homme contemple dé­jà son ave­nir. « J’ai tou­jours été pas­sion­né par les oi­seaux, et la pho­to. » Des plans de re­traite qui de­vraient le te­nir oc­cu­pé et lui per­mettre de re­trou­ver tout son « moi ».

Ro­land Char­tier dans sa classe de sciences au Col­lège Louis-Riel.

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