Se re­cons­truire, par le ro­man de Ba­toche

La Liberté - - CULTUREL - Da­niel BAHUAUD dba­huaud@la-li­berte.mb.ca

En­fant, Maia Ca­ron ne sa­vait pas qu’elle était mé­tisse, ou en­core des­cen­dante de Mé­tis qui ont cô­toyé Louis Riel à Ba­toche en 1885. Pour ra­me­ner à elle son hé­ri­tage, la To­ron­toise a don­né la pa­role à Riel et à ses an­cêtres, dans son tout pre­mier ro­man, Song of Ba­toche.

Vous ne sa­viez vrai­ment pas que vous étiez mé­tisse…

Maia Ca­ron : Ef­fec­ti­ve­ment. Mon père, Al­lan Ca­ron ne le sa­vait pas non plus. Pour­tant, il a gran­di à Ba­toche, sur la terre de Jean Ca­ron, mon ar­rière-ar­rière-grand-père.

Comme bien des Mé­tis de la Ri­vière-Rouge, Jean Ca­ron avait quit­té le Ma­ni­to­ba parce qu’on l’avait dé­ro­bé d’une des terres pro­mises aux Mé­tis lors de la créa­tion de la pro­vince. C’est sur la terre de Jean Ca­ron que le gé­né­ral Midd­le­ton a éta­bli son quar­tier gé­né­ral lors de la ba­taille de Ba­toche. Au pre­mier jour de la ba­taille, les troupes ont dé­truit sa mai­son. Pa­pa re­trou­vait par­fois des car­touches dans les champs. Ma grand-mère lui di­sait de les je­ter, parce que, af­fir­mai­telle : La fa­mille n’a rien à voir avec ces Mé­tis re­belles!

On avait donc car­ré­ment re­nié l’hé­ri­tage mé­tis?

M. C. : Oui, tout pro­ba­ble­ment parce que la fa­mille en avait honte. C’était souvent comme ça, au­tre­fois. Et même jus­qu’à bien ré­cem­ment. La « tra­di­tion » fa­mi­liale vou­lait que nos an­cêtres étaient es­pa­gnols et fran­çais. Ce n’est que dans ma ving­taine que j’ai ap­pris la vé­ri­té, en même temps que mon père, lors­qu’il s’est mis à creu­ser dans la gé­néa­lo­gie fa­mi­liale.

Dans votre ro­man qui ra­conte la ba­taille de Ba­toche, vous met­tez en scène plu­sieurs de vos an­cêtres. C’était donc vou­lu?

M. C. : Pas du tout. Quand j’ai eu l’idée d’écrire un ro­man his­to­rique, il y a cinq ans, je vou­lais tout sim­ple­ment ex­plo­rer une pé­riode dé­ter­mi­nante de mon pa­tri­moine mé­tis. C’est en fai­sant ma re­cherche que je me suis ren­due compte que plu­sieurs an­cêtres pa­ter­nels et ma­ter­nels se trou­vaient à Ba­toche lors de la­ba­taille.

J’ai été si­dé­rée quand j’ai re­trou­vé un té­moi­gnage de mon ar­rière-ar­rière-grand-mère, Mar­gue­rite Du­mas Ca­ron, dans la do­cu­men­ta­tion de l’his­to­rien La­wrence Bark­well. Il sem­ble­rait qu’après la ba­taille à la Cou­lée des Tou­rond (Fish Creek) du 24 avril 1885, Mar­gue­rite Du­mas Ca­ron au­rait confron­té Riel. Riel priait, tran­quille­ment. Elle lui au­rait dit : Nos hommes sont en­tou­rés par l’en­ne­mi. Que vas-tu faire?

Ce mo­ment, il re­vit dans votre ro­man…

M. C. : Oui. Et aus­si la pré­sence de mon ar­rière-ar­rière-grand-père ma­ter­nel, Pierre Pa­ren­teau. Il avait 68 ans lors de la ba­taille. Il était trop âgé pour se battre. Ce qui ne l’a pas em­pê­ché d’être en­chaî­né avec d’autres pri­son­niers après la ba­taille. Pour les troupes de Midd­le­ton, c’était un en­ne­mi. Un ami de Riel, de Saint-Nor­bert, qui avait sié­gé au gou­ver­ne­ment pro­vi­soire de 1869.

C’était un dé­fi de faire par­ler, pen­ser et res­sen­tir vos an­cêtres, ou en­core Riel?

M. C. : Ah oui! On n’est pas dans la pure fic­tion. Il fal­lait faire une re­cherche ap­pro­fon­die. Je ne vou­lais rien in­ven­ter de toutes pièces. Pour Riel, j’ai lu sa poé­sie, son jour­nal, sa cor­res­pon­dance, comme une dé­tec­tive qui scrute le ter­rain où un crime s’est dé­rou­lé, pour re­cons­ti­tuer au­tant de dé­tails que pos­sible. En me ba­sant sur la do­cu­men­ta­tion, j’ai pu re­cons­truire et ima­gi­ner les sen­ti­ments et la pen­sée in­té­rieure de Riel.

Et qui était Riel, à votre avis?

M. C. : Un homme ad­mi­rable, com­plexe. Pas­sion­né et sen­sible, le Riel de 1885 est pré­oc­cu­pé du mo­ral des com­bat­tants mé­tis. Il prie Dieu pour avoir l’ins­pi­ra­tion re­quise pour à son tour ins­pi­rer ses troupes. Il se voit comme un nou­veau Moïse, gui­dant son peuple en exil.

C’est aus­si un homme pro­fon­dé­ment bles­sé par la tra­hi­son de John A. Mac­do­nald à l’en­droit des Mé­tis. Une mé­lan­co­lie plane sur son âme. C’est ce Riel, ce­lui qu’on peut dé­cou­vrir dans ses propres écrits, que j’ai tâ­ché de dé­peindre.

Maia Ca­ron, au Mu­sée de Saint-Bo­ni­face, contemple le fu­sil de Da­mase Car­rière, un des com­bat­tants mé­tis à la ba­taille de Ba­toche, dont elle a dé­crit la mort dans Song of Ba­toche. « Da­mase Car­rière était bles­sé et ne pou­vait pas s’en­fuir. Les troupes de Midd­le­ton l’ont at­ta­ché au bout d’une corde, et l’ont traî­né der­rière leurs che­vaux jus­qu’à ce qu’il soit mort. »

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