Ca­na­diens et Eu­ro­péens : même com­bat

La Liberté - - ÉDITORIAL - PAR BER­NARD BOCQUEL bboc­quel@mymts.net

Un océan sé­pare le Ca­na­da de l’Eu­rope. Mais dans ce monde glo­ba­li­sé où les vi­sées im­pé­riales des gros joueurs pla­né­taires sont à la hausse, nos in­té­rêts vi­taux et ceux des vieux pays outre-at­lan­tique s’avèrent très sem­blables. L’aven­ture ca­na­dienne en cours se ré­sume sim­ple­ment : le pays existe parce qu’à un mo­ment don­né dans l’His­toire, des loya­listes à la Cou­ronne bri­tan­nique ont en­tre­pris l’im­pos­sible pour ne pas se faire dé­vo­rer par des Amé­ri­cains en mode de Ma­ni­fest Des­ti­ny. L’aven­ture eu­ro­péenne en cours se ré­sume aus­si sim­ple­ment : des pays an­ciens, épui­sés par deux guerres mon­diales, s’ef­forcent de tra­vailler en­semble pour ne plus re­tom­ber dans leur vieux tra­vers, qui consis­tait à s’en­tre­dé­vo­rer pour ten­ter d’as­seoir une do­mi­na­tion. L’ex­pé­rience ca­na­dienne comme l’ex­pé­rience eu­ro­péenne ont donc fon­da­men­ta­le­ment en com­mun une vo­lon­té : celle de lut­ter et de ne pas cé­der à la loi du do­mi­nant-do­mi­né qui ré­git les af­faires des peuples de­puis les temps im­mé­mo­riaux. Pour les Ca­na­diens, pa­reille at­ti­tude exige d’évi­ter de tom­ber dans le piège du com­plexe d’in­fé­rio­ri­té. Car nous sa­vons bien que notre exis­tence au so­leil dé­pend en grande par­tie de la bonne vo­lon­té de nos su­per­puis­sants voi­sins. Quand le maître du Bu­reau ovale dé­cide ar­bi­trai­re­ment qu’il veut un meilleur trai­té de libre-échange nord-amé­ri­cain, les né­go­cia­teurs ca­na­diens savent d’en­trée de jeu qu’ils n’ont pas le gros bout du bâ­ton, qu’ils dé­pendent ul­ti­me­ment du seul bon vou­loir d’un ma­ni­pu­la­teur de haut vol. Pour les Eu­ro­péens en de­ve­nir, le piège ab­so­lu à évi­ter est ce­lui du re­pli sur soi. Voi­là un de­mi-siècle en­core, les Fran­çais se sen­taient en­core ca­pables de bom­ber le torse dans de pa­thé­tiques ac­cès de com­plexe de su­pé­rio­ri­té. L’ir­ré­pres­sible mon­dia­li­sa­tion des mar­chés fi­nan­ciers et du commerce in­ter­na­tio­nal a mis les pen­dules à l’heure. La classe po­li­tique fran­çaise, à l’ex­cep­tion bien sûr des chefs po­pu­listes qui at­tisent les peurs d’une so­cié­té vieillis­sante, a bien com­pris que le sa­lut du mode de vie dé­mo­cra­tique est lié au suc­cès de l’Eu­rope. Un an­cien mi­nistre des Af­faires étran­gères al­le­mand, le Vert Jo­sch­ka Fi­scher, vient de pu­blier un es­sai dont le titre condense son propos : Der Abs­tieg des Wes­tens (Le dé­clin de l’Ouest). À ses yeux in­quiets, la mon­tée en puis­sance de la Chine sonne la fin de l’ordre mon­dial me­né par les Amé­ri­cains. Un ordre qui a per­mis à l’Al­le­magne de bé­né­fi­cier d’une paix et d’un so­lide ni­veau de vie de­puis 70 ans.

Dans cette pé­riode d’in­sta­bi­li­té pla­né­taire « hau­te­ment dan­ge­reuse » qui s’an­nonce, l’ex-vi­ce­chan­ce­lier mar­tèle une convic­tion cen­trale : « En­semble seule­ment comme eu­ro­péens avons-nous un ave­nir. » Un ave­nir d’ailleurs condi­tion­nel à un ren­for­ce­ment de la re­la­tion France-Al­le­magne. Son cri du coeur rai­son­né est un ap­pel au « cou­rage de ceux qui veulent et de ceux qui peuvent. » Le main­tien au pou­voir pour un qua­trième man­dat de la chan­ce­lière An­ge­la Mer­kel, qui peut comp­ter sur les convic­tions eu­ro­péennes du pré­sident fran­çais Em­ma­nuel Ma­cron, a de quoi in­suf­fler une dose d’es­poir dans l’âme trou­blée de Jo­sch­ka Fi­scher. Et de celles et ceux qui re­jettent la fa­ta­li­té de fi­nir dé­vo­rés tout rond « par Shan­ghaï ou la Si­li­con Val­ley ».

La vo­lon­té de dé­pas­ser tout na­tio­na­lisme étroit est certes à l’ordre du jour à Ber­lin comme à Pa­ris. Ain­si les élites po­li­tiques des deux an­ciens en­ne­mis hé­ré­di­taires ont sou­li­gné, à l’oc­ca­sion du 55e an­ni­ver­saire du Trai­té d’ami­tié fran­co-al­le­mand dé­but 2018, leur vo­lon­té d’ap­pro­fon­dir leur par­te­na­riat.

Dans la grande aven­ture hu­maine, les Eu­ro­péens ap­prennent ce que les Ca­na­diens savent de­puis long­temps : la lo­gique du do­mi­nant-do­mi­né à ou­trance est un cul-de-sac. Où le vas­sal peut abou­tir en es­cla­vage s’il ne dé­fend pas pied à pied ses va­leurs dé­mo­cra­tiques. Ca­na­diens et Eu­ro­péens? Même com­bat!

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