Vivre avec l’éner­gie d’une sur­vi­vante

La Liberté - - CULTUREL - MA­RIE BERCKVENS mber­ck­vens@la-li­berte.mb.ca

À l’oc­ca­sion du fes­ti­val in­ter­na­tio­nal du film juif de Win­ni­peg, la réa­li­sa­trice belge Se­re­na Dyk­man vien­dra pré­sen­ter son documentaire in­ti­tu­lé Na­na (1). Un film sur sa grand-mère, sur­vi­vante d’Au­sch­witz.

« N ana », c’est ain­si que Se­re­na Dyk­man ap­pe­lait sa grand-mère juive po­lo­naise, Ma­ry­la Mi­cha­lows­ki Dya­mant. Celle-ci est dé­cé­dée alors qu’elle avait 11 ans. À l’époque, sa grand-mère glis­sait par­fois quelques al­lu­sions sur son pas­sé de sur­vi­vante de l’Ho­lo­causte, sans avoir l’air d’y tou­cher. Se­re­na Dyk­man ra­conte : « Elle avait un cha­risme, une per­son­na­li­té ex­tra­or­di­naire et un sens de l’hu­mour in­éga­lable ».

Pour­tant, Ma­ry­la Mi­cha­lows­ki Dya­mant est por­teuse d’un lourd pas­sé. Après avoir été ré­sis­tante du ghet­to de Bed­zin, elle a été dé­por­tée à Au­sch­witz, en août 1943. Là, elle de­vint la tra­duc­trice for­cée du doc­teur Men­gele, un of­fi­cier al­le­mand connu pour ses ex­pé­ri­men­ta­tions mé­di­cales meur­trières sur de nom­breux dé­te­nus et sur­nom­mé l’Ange de la Mort. Elle fut li­bé­rée le 2 mai 1945, alors qu’elle était au camp de Mal­chow. Ma­ry­la Mi­cha­lows­ki Dya­mant le dé­crit comme le jour le plus triste de sa vie. Sa pe­tite-fille ex­plique : « Ce­la peut sur­prendre. Mais elle se sen­tait comme seule au monde, car elle était la seule sur­vi­vante de sa fa­mille. C’est un des mo­ments forts du film. Pour­quoi est-ce que j’ai tant lut­té pour sur­vivre, alors qu’il n’y a per­sonne qui m’at­tend? se de­man­dait-elle. Quelques jours après sa li­bé­ra­tion, elle a ren­con­tré mon grand-père. Je pense que son amour pour elle l’a sau­vée. »

Der­rière l’ac­ti­viste, l’hé­roïne, la sur­vi­vante, Se­re­na Dyk­man veut avant tout mon­trer qui était vrai­ment sa grand-mère. « Une grand-mère qui fume beau­coup, qui adore cui­si­ner, la grand­mère que tout le monde pour­rait avoir. Les gens ha­bi­tuel­le­ment rient pen­dant le film, ce qui peut sem­bler sur­pre­nant, quand on va voir un film sur l’Ho­lo­causte. »

Se­re­na Dyk­man, après avoir mis de cô­té pen­dant une di­zaine d’an­nées le pas­sé de sa grand­mère, était à Bruxelles en 2014, le jour de l’at­ten­tat au Mu­sée juif, et puis à Pa­ris, le jour des at­ten­tats de Char­lie Heb­do. « À ce mo­ment-là, ce­la fai­sait deux ans que je voya­geais avec les mé­moires de ma grand­mère, sans ja­mais les lire. Il y a eu comme quelque chose qui m’a pous­sée à agir. Je les ai lus et je me suis ren­due compte de ce qu’elle avait vé­cu, mais sur­tout de ce qu’elle avait fait avec sa sur­vie. Ma grand-mère a vrai­ment tour­né ça en quelque chose de po­si­tif. Elle a pas­sé le res­tant de sa vie à trans­mettre un mes­sage de to­lé­rance. »

Ac­com­pa­gnée par sa ma­man Alice Mi­cha­lows­ki, la réa­li­sa­trice est donc re­par­tie sur les traces de sa grand-mère. « C’est un film trans­gé­né­ra­tion­nel. Ma mère a eu beau­coup de mal à en par­ler, à faire face à cet hé­ri­tage. Le trau­ma­tisme passe de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion et l’on a une res­pon­sa­bi­li­té en tant que des­cen­dant de sur­vi­vant de conti­nuer à faire pas­ser le mes­sage. » Un mes­sage que vé­hi­cule le titre du film, car pour la réa­li­sa­trice, NA­NA si­gni­fie aus­si Ne­ver Again.

(1) Le film NA­NA se­ra pro­je­té le 6 juin, à 19h, lors du Win­ni­peg In­ter­na­tio­nal Je­wish Film Fes­ti­val, au Ber­ney Theatre, au cam­pus As­per, en pré­sence de la réa­li­sa­trice. « Ce se­ra une pro­jec­tion tou­chante, car pour la pre­mière fois, je vais ren­con­trer Eran Plot­nik, le fils d’une autre sur­vi­vante, qui était aus­si une grande amie de ma grand-mère. C’est lui qui m’a par­lé du fes­ti­val et c’est grâce à lui que tout s’est fait. Si ma grand-mère et sa ma­man sa­vaient qu’en 2018 on se ren­contre à Win­ni­peg pour un film et qu’on s’est trou­vé par ha­sard sur In­ter­net, elles trou­ve­raient ça in­croyable! » Prix : 11,50 $. Étu­diant : 8 $.

Se­re­na Dyk­man s’est ren­due dans les camps de concen­tra­tion et d’ex­ter­mi­na­tion aux­quels a sur­vé­cu sa grand-mère.

Ma­ry­la Mi­cha­lows­ki-Dya­mant.

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