Pour­quoi l’exo­né­ra­tion de Louis Riel n’au­ra pas lieu

La Liberté - - TRIBUNE LIBRE -

Le pays est di­vi­sé sur Louis Riel. Le Ca­na­da an­glais lui voue une an­ti­pa­thie vis­cé­rale et la classe po­li­tique le sait : de­puis 1987, huit pro­jets de loi pour l’exo­né­rer ont été dé­faits aux Com­munes. La pro­chaine oc­ca­sion de re­voir le cas du chef mé­tis, pen­du pour haute tra­hi­son en 1885, se pré­sente avec le 150e an­ni­ver­saire du Ma­ni­to­ba. D’ici 2020, avons-nous le dé­sir de te­nir une con­ver­sa­tion na­tio­nale sur Riel ?

La ré­sis­tance des ci­toyens n’est pas le seul dé­fi pour l’Union na­tio­nale mé­tisse Saint-Jo­seph du Ma­ni­to­ba, qui in­siste sur la ré­ha­bi­li­ta­tion. Le groupe n’a pas en­core réuni en son sein les condi­tions es­sen­tielles à la conci­lia­tion.

Les des­cen­dants des fon­da­teurs du Ma­ni­to­ba ne tiennent pas à dé­tailler l’ef­froyable per­sé­cu­tion que les Mé­tis ont vé­cue et qu’ils vivent en­core. Ils passent éga­le­ment sous si­lence les fac­teurs qui jouent contre Riel, no­tam­ment son rôle dans la rup­ture du­rable qui a failli dé­railler la jeune Con­fé­dé­ra­tion.

Ce e rup­ture re­monte au 4 mars 1870. Ce jour-là, alors que les trac­ta­tions se pour­sui­vaient à O awa avec le Gou­ver­ne­ment pro­vi­soire, le Pre­mier mi­nistre John A. Mac­do­nald dé­ci­dait d’en­voyer des troupes pour ré­ta­blir l’ordre à la Ri­vière-Rouge. Sur les lieux de la Ré­sis­tance, un oran­giste on­ta­rien condam­né pour ré­volte ar­mée était exé­cu­té sur l’ordre du pré­sident Riel.

La nou­velle de l’exé­cu­tion de Tho­mas Sco , ap­plau­die au Qué­bec mais pro­vo­quant une fu­reur en On­ta­rio, a scel­lé l’ini­mi­tié entre les élé­ments an­glais et fran­çais du Ca­na­da. Pour ven­ger Sco , les troupes ar­ri­vées à Win­ni­peg en août, ne trou­vant pas Riel pour le pendre, ont abu­sé de leur au­to­ri­té.

« Viols, in­cen­dies, ra­pines, ba­tailles ran­gées dans les rues, etc., pen­dant au moins deux ans. Ces ac­tions sont plus per­verses qu’une ex­pé­di­tion pu­ni­tive : c’est en ef­fet une vio­lence or­ga­ni­sée qui ne dit ja­mais son nom et qui ne peut être of­fi­ciel­le­ment dé­non­cée ou ar­rê­tée (1). »

L’exé­cu­tion de Sco a four­ni un pré­texte au gé­no­cide. Il s’en­sui­vit une per­sé­cu­tion sou­vent meur­trière qui pous­sa les Mé­tis à se ré­fu­gier vers l’Ouest. C’est là qu’ils ont conduit une deuxième ré­sis­tance.

« Dans ma jeu­nesse les In­diens étaient juste bons à se faire tuer et les Mé­tis ne va­laient pas beau­coup plus cher. La des­truc­tion de Ba­toche en 1885, sui­vie de la pen­dai­son de Louis Riel et de quelques In­diens, a je­té la honte au coeur de bien des Mé­tis (2). » Ain­si parle Ed­mond Roy.

« Ma mère, comme tant d’autres du peuple, a ten­té de vaincre le mau­vais sort en s’ef­for­çant de de­ve­nir in­vi­sible. Yvonne St-Ger­main est al­lée jus­qu’à nier ce qu’elle voyait dans le mi­roir (3). »

Se­lon l’opi­nion gé­né­rale qu’ils ont in­té­rio­ri­sée, les Mé­tis au­raient moins de mo­tifs de se plaindre que les Au­toch­tones. Leur ex­pé­rience de l’agres­sion, telle que do­cu­men­tée dans le contexte de la vio­lence faite aux femmes au­toch­tones et aux starle es du ci­né­ma, les a mués en fan­tômes si­len­cieux.

« Il se pro­duit une cou­pure non seule­ment dans la re­la­tion avec au­trui, mais aus­si à soi-même, ame­nant un sen­ti­ment d’im­puis­sance à par­ler, à pen­ser, à agir. (…) La vie de l’agres­seur de­vient en­che­vê­trée à l’his­toire de la vic­time, qui por­te­ra tou­jours les traces de ce qu’elle a vé­cu. (4) »

Voi­là qui sug­gère pour­quoi les Fran­coMé­tis tentent de contrô­ler l’ac­cès à l’in­for­ma­tion concer­nant leur agres­sion : « ne pas être obli­gé(s) de gé­rer la souf­france sup­plé­men­taire d’être dis­cré­di­té(s) (5) ». Qu’ont-ils choi­si d’ou­blier? Cha­cun, chaque fa­mille et col­lec­ti­vi­té, nous créons à par­tir de notre vé­cu une nar­ra­tion qui nous avan­tage, afin de pro­té­ger notre fra­gi­li­té et main­te­nir notre es­time. Avec le temps, nous fi­nis­sons par ne plus dis­tin­guer le vrai du faux, mais nous en­tre­te­nons ce dis­cours ras­su­rant. Nous per­dons alors une part de la ri­chesse de notre ex­pé­rience : les nuances, souf­frances et contra­dic­tions qui nous hu­ma­nisent. Dans le cas de groupes trau­ma­ti­sés, ce dis­cours voile des pans de mé­moire afin de contrô­ler l’in­for­ma­tion sus­cep­tible de ra­vi­ver un pas­sé dou­lou­reux.

Ce pas­sé concerne Riel. Avant de perdre leur com­bat à Ba­toche contre l’ar­mée ca­na­dienne, les Mé­tis ont été sou­mis pen­dant des mois à l’in­avouable abus de pou­voir de leur chef. Se prenant pour un pon­tife in­faillible et souf­frant de dé­lire mes­sia­nique, il a ten­té d’im­po­ser sa théo­cra­tie et d’opé­rer des mi­racles en les condui­sant à ge­noux jus­qu’au champ de ba­taille.

Les Fran­co-Mé­tis tentent de voi­ler ce e réa­li­té en exi­geant la ré­ha­bi­li­ta­tion de leur hé­ros comme condi­tion d’une ré­con­ci­lia­tion avec leur agres­seur of­fi­ciel, le Ca­na­da de John A. Mac­do­nald. C’est un cul-de-sac.

Riel est sans doute le fon­da­teur du Ma­ni­to­ba. Mais pour son rôle dans l’exé­cu­tion de Sco et son abus de pou­voir lors de la Ré­sis­tance du NordOuest, il pa­rait im­pos­sible de l’exo­né­rer. Si les Fran­co-Mé­tis es­pèrent se ré­con­ci­lier avec le Ca­na­da de Jus­tin Tru­deau, il fau­dra qu’ils ex­posent fran­che­ment l’en­semble des in­jus­tices su­bies de­puis 150 ans. (1) Blay, Jac­que­line, Le Temps des ou­trages

(1870-1916), Édi­tions des Plaines, Win­ni­peg, 2013, p. 21. (2) Roy, Ed­mond, avec la col­la­bo­ra­tion de Ber­nard Boc­quel, Per­sonne vou­lait que je

sois mé­tis, Édi­tions La Fourche, 2013, p. 7. (3) Ibid. (4) Soares, An­ge­lo, Les si­lences du har­cè­le­ment,

Le De­voir, 25 oc­tobre 2017, p.6. (5) Ibid.

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