Le mythe du Avro Ar­row ré­sonne en­core

La Liberté - - PATRIMOINE - Da­niel BAHUAUD dba­huaud@la-li­berte.mb.ca

1958. L’aé­ro­nau­tique ca­na­dienne est en plein es­sor. À preuve, les vols d’es­sai du Avro Ar­row, un chas­seur-in­ter­cep­teur su­per­so­nique conçu et construit au Ca­na­da, alors à la fine pointe tech­no­lo­gique. L’his­toire fi­nit mal, mais prend à grande vi­tesse l’al­lure d’un mythe. Paul Bal­caen, com­mis­saire des ex­po­si­tions au Royal Aviation Mu­seum of Wes­tern Ca­na­da, ex­plique pour­quoi l’Ar­row reste à la fois source de fier­té et d’amer­tume pour de nom­breux Ca­na­diens.

En 1958, Avro Ca­na­da ef­fec­tuait des vols d’es­sai du Ar­row…

Paul Bal­caen : Pour cer­tains his­to­riens, l’Ar­row était un des meilleurs avions ja­mais conçus. Son de­si­gn était cer­tai­ne­ment un des meilleurs de l’époque. Il fal­lait que l’avion soit lé­ger, puis­sant, ra­pide et ca­pable de fran­chir des dis­tances énormes. On était en pleine Guerre froide avec l’URSS. L’Ar­row de­vait pa­trouiller la ré­gion arc­tique du Grand Nord ca­na­dien, ja­lon­née par les postes de ra­dar de la Dis­tant Ear­ly War­ning Line, la fa­meuse DEW Line. L’idée était d’in­ter­cep­ter et d’abattre les bom­bar­diers so­vié­tiques en cas de guerre nu­cléaire.

Et l’Ar­row avait ce qu’il fal­lait pour réa­li­ser ce type de mis­sion…

P. B. : Ab­so­lu­ment. Les Amé­ri­cains n’étaient pas en­core convain­cus que les ailes del­ta étaient la so­lu­tion pour un avion su­per­so­nique. Avro Ca­na­da a lan­cé des ma­quettes du Ar­row sur des fu­sées su­per­so­niques pro­je­tées par-des­sus le lac On­ta­rio. Ces es­sais ont convain­cu les Ca­na­diens que le del­ta était ef­fi­cace. L’Ar­row était très lé­ger, avec un fu­se­lage en ti­tane et en ma­gné­sium, des élé­ments rares en ce temps-là. Il pos­sé­dait le tout pre­mier sys­tème de fly by wire, un sys­tème hy­drau­lique gé­ré par un or­di­na­teur qui aide le pi­lote à contrô­ler l’avion. L’avion était aus­si do­té d’un sys­tème pour contrô­ler la tem­pé­ra­ture dans la ca­bine du pi­lote et ailleurs dans le fu­se­lage. Dans l’Arc­tique, il faut chauf­fer la ca­bine. Mais à des vi­tesses su­per­so­niques, un avion se ré­chauffe. Il fal­lait donc éga­le­ment re­froi­dir les or­di­na­teurs et les sys­tèmes élec­tro­niques, sans par­ler des ré­ser­voirs de car­bu­rant.

Ex­tra­or­di­naire…

P. B. : Ce qui est en­core plus ex­tra­or­di­naire, c’est qu’Avro Ca­na­da a pris seule­ment quatre ans pour dé­ve­lop­per l’avion et fa­bri­quer un pro­to­type, de 1953 à 1957. D’ha­bi­tude, ça prend une bonne di­zaine d’an­nées. L’équipe d’in­gé­nieurs d’Avro Ca­na­da, di­ri­gée par James Floyd, le de­si­gner prin­ci­pal du Ar­row, était au­da­cieuse.

Trop au­da­cieuse?

P. B. : Cer­tains his­to­riens le croient. Avro a de­man­dé à sa fi­liale, Oren­da En­gines, de dé­ve­lop­per un tur­bo­réac­teur de haute per­for­mance, l’Iro­quois. Nou­vel avion, nou­veaux mo­teurs. C’était ris­qué. Et l’Aviation Royale Ca­na­dienne s’est mise à exi­ger plus d’in­no­va­tions, ce qui a fait aug­men­ter les coûts du dé­ve­lop­pe­ment de l’Ar­row. En 1953, il s’agis­sait d’un pro­jet de 2 à 4mil­lions $. En 1958, les coûts s’éle­vaient à 12,5 mil­lions.

On connaît la suite…

P. B. : Elle est tra­gique. Le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral li­bé­ral de Louis Saint-Laurent avait ap­prou­vé le pro­jet. En 1957, les conser­va­teurs de John Die­fen­ba­ker ac­cèdent au pou­voir. Le Fé­dé­ral com­mence à ex­pri­mer des doutes. Et le 20 fé­vrier 1959, Die­fen­ba­ker an­nule la for­mi­dable aven­ture de l’Ar­row. Les six pro­to­types sont dé­truits, comme d’ailleurs les plans de l’avion.

Pour­quoi Die­fen­ba­ker a-t-il agi si bru­ta­le­ment?

P. B. : C’est là qu’on entre dans le mythe. Cer­tains ont cru qu’il s’agis­sait tout sim­ple­ment d’un acte de ven­geance contre les li­bé­raux. D’autres, qui aiment les conspi­ra­tions, croient en­core que les Amé­ri­cains ne vou­laient pas que le Ca­na­da dé­ve­loppe cet avion, que le Ca­na­da ne reste pas un lea­der en aé­ro­nau­tique. Et que Die­fen­ba­ker au­rait crou­lé sous la pres­sion po­li­tique.

Et qu’en pen­sez-vous?

P. B. : Je ne raf­fole pas des théo­ries de conspi­ra­tion. C’est sûr que l’amour-propre des Ca­na­diens a été at­teint par l’an­nu­la­tion de l’Ar­row. Mais c’est vrai que les coûts de l’Ar­row aug­men­taient. Et c’est une qua­si­cer­ti­tude que ni les Amé­ri­cains, ni les Bri­tan­niques n’au­raient ache­té l’avion s’il avait été pro­duit en sé­rie. Le mar­ché pour l’Ar­row au­rait donc été plu­tôt li­mi­té. Pour ce qui est de la bru­ta­li­té de la dé­ci­sion, il n’y a qu’une ex­pli­ca­tion pos­sible : la lo­gique de la Guerre froide. Le gou­ver­ne­ment conser­va­teur avait peur qu’il y ait des es­pions so­vié­tiques par­mi les ou­vriers d’Avro Ca­na­da. Per­sonne ne vou­lait que cette haute tech­no­lo­gie se re­trouve dans les mains des Russes. Et en ef­fet, en 1964, quand les Russes ont inau­gu­ré leur nou­veau chas­seur, le MIG-25, c’était évident qu’il pos­sé­dait des ca­rac­té­ris­tiques très sem­blables à celles de l’Ar­row.

Pho­to : Da­niel Bahuaud

Paul Bal­caen pose avec un mo­dèle ré­duit du cé­lèbre Avro Ar­row, au Royal Aviation Mu­seum of Wes­tern Ca­na­da. L’Ar­row a vo­lé entre le 25 mars 1958 et le 11 jan­vier 1959.

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